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CHAPITRE VII

Une révolution nécessaire dans les méthodes.

Avant de suivre nos jeunes débutants au village, et d'étudier l'organisation de leur travail personnel et de leur bonheur, il est utile de jeter un coup d'œil rapide sur l'importance comparée des divers enseignements à l'école primaire.

Tous sont nécessaires : il faut que l'enfant sache lire et écrire; il faut qu'il sache s'exprimer en français; il faut qu'il connaisse le calcul et le système métrique; il faut qu'il sache les éléments essentiels de l'histoire et de la géographie, spécialement de la France, et les éléments de l'enseignement civique; il faut aussi qu'il emporte de l'école quelques notions des grandes lois qui gouvernent le monde matériel, le monde des animaux et des plantes. Il faut qu'il contracte des goûts de propreté, d'ordre, car à la campagne les enfants sont souvent abandonnés; ils se développent dans tous les sens, sauf dans ceux qui sont gênants pour autrui ; ils vagabondent, ne connaissent aucune règle, et n'ont nul souci de l'exactitude...

Le jeune instituteur, conscient de retendue de ses devoirs, doit introduire dans son enseignement des méthodes nouvelles. Il y a, à tous les degrés de renseignement, une véritable révolution à opérer. A l'enseignement en partie passif que les générations antérieures à la nôtre nous ont légué, nous devons nous efforcer de substituer partout des méthodes actives. Nous n'avons plus pour but de former des esprits à la suite, mais d'éveiller de vigoureuses personnalités. Nous ne sommes plus des instituteurs destinés à fournir à un gouvernement absolu de fîdèles sujets, peu portés à la réflexion et à l'indépendance; nous devons chercher à susciter, pour une République maîtresse de ses destinées, des citoyens probes et capables de penser par eux-mêmes. Nous ne cherchons plus à incliner d'avance les esprits asservis aux exigences de dogmes religieux indiscutés; car nous concevons aujourd'hui la vie religieuse comme devant jaillir des profondeurs d'une conscience bien informée et libre dans son choix.

Pour tout dire, en un mot, à un enseignement d'asservissement des esprits, nous devons substituer un enseignement de libération et d'affranchissement. A un enseignement passif, et qui vise à verser dans la mémoire des notions toutes faites, opposons un enseignement qui éveille les esprits et les consciences, qui les vivifie, qui trempe leur énergie.

Le mot même d'enseignement évoque irrésistiblement l'idée d'un maître qui parle, et d'un disciple qui écoule, qui écrit passivement, tant les idées courantes sur l'éducation sont issues en droite ligne du moyen âge !

En agriculture, chacun se rend compte que les forces mystérieuses enfermées dans la graine, que la lumière et la chaleur solaires, et les lois éternelles de l'univers

qui agissent silencieusement et irrésistiblement sur la végétation, sont les agents essentiels de la germination et de la croissance des plantes et de la formation du fruit. Chacun comprend clairement que Fintervention de l'homme est un facteur secondaire, que tout l'eflbrt de son intelligence n'est que d'écarter les influences funestes, et de favoriser les énergies naturelles en leur préparant un milieu qui facilite leur action.

Mais peu de gens conviennent qu'il en est de même en éducation. On croit que l'intervention directe du maître est tout, tandis qu'elle est peu de chose. L'enfant a reçu de la nature son intelligence, sa sensibilité. Les influences lentes et sûres du milieu agissent profondément sur son âme, à son insu, et à l'insu des maîtres. C'est cette action du milieu physique, intellectuel et moral sur l'âme de l'enfant, et la façon dont son âme en est afi*ectée, qui donnent à l'intelligence et au cœur leur physionomie caractéristique. L'éducation est surtout l'œuvre de ces puissances mal connues, en partie même mystérieuses pour nous, mais dont l'énergie a la continuité et rirrésistibilité deb grandes forces de la nature.

Le rôle du maître consiste surtout à choisir parmi ces énergies celles dont il peut favoriser l'action, celles dont il doit neutraliser les effets. Il doit surtout développer les énergies naturelles de V enfant^ les éveiller, les inquiéter, les éperonner. L'essentiel n'est pas de déverser dans la mémoire de l'enfant des notions qu'il reçoit passivement, mais de V amener à faire attention, à observer, à réfléchir, à trouver *...

1. Il est malheureusement trop certain que de ce point de vue, qui est le vrai, toutes nos méthodes d'enseignement sont à transformer très profondément. Je ne citerai que renseignement de la composition française, qui, aussi bien dans le

Par exemple, les leçons de choses ont pour objet, non de contribuer à augmenter l'encombrement des notions confuses entassées dans la mémoire, mais d'obliger l'esprit des enfants à découvrir le monde extérieur effacé pour eux par le retour trop fréquent des impressions devenues habituelles. La plupart des hommes traversent la vie sans avoir rien regardé distinctement. L'étude des grands poètes devrait être aussi une occasion de secouer l'esprit des enfants, en les faisant assister au spectatcle de ce qu'un esprit supérieur, qui sait regarder, peut découvrir dans les objets les plus indifférents au vulgaire : le vulgaire, ayant trop l'habitude de voir passivement les choses, ne songe jamais à les regarder, La grammaire devrait aussi, nous venons de le dire, être une culture de l'esprit, et la composition française

primaire que dans le secondaire, est tout à fait défectueuse : pour mieux dircr- cet enseignement n'existe pas. Citons aussi l'enseignement de la syntaxe grammaticale, qui est tout mécanique au lieu d'être une culture logique de l'esprit. Aride et rebutante, enseignée comme elle l'est, la grammaire présentée comme une culture de l'esprit, transforme l'aspect de la classe : les enfants y prennent un vif intérêt, leur entrain se manifeste sur leur visage, et par des réflexions vives provoquées par la joie de la découverte. Tout est à faire dans cet ordre d'idées. Aujourd'hui par exemple on codifie en règles bizarres de position de complément, l'accord du participe passé, tandis qu'il suffirait que les élèves fussent exercés à comprendre avec quoi doit s'accorder le participe... Tout est à l'avenant : on farcit la mémoire de règles au lieu de développer la force de pénétration du jugement. On fait toutefois exception pour la dictée : là on exige des efforts de l'élève, qui doit inventer l'orthographe des mots, méthode qui aboutit à une luxuriante floraison d'horribles barbarismes. Pas d'efforts actifs où ils sont féconds, des efforts actifs là où ils ne peuvent donner que des résultats déplorables! (Voir sur ce sujet nos articles sur la Réforme de renseignement de la dictée {Revue universitaire^ n" du 15 juin 1896), et sur la Réforme de V Enseignement de la Composition française, n°' du 15 juin et du 15 juillet 1897.)

Tapprentissage de Tart d'observer avec méthode, et une culture du bon sens.

La très grande majorité des hommes, même cultivés, au sens où le vulgaire l'entend, c'est-à-dire bien farcis de ce qu'ont pensé les autres, vivent dans un état de servitude intellectuelle. Par les nécessités mêmes du développement de l'enfant, celui-ci apprend les mots avant les choses, et la plupart du temps, pour tout ce qui n'est pas perception élémentaire, ces mots appris sont comme des épis de belle apparence, mais pauvres en grains. L'enfant n'a pas le temps de vérifier le contenu de ses mots, qui forment dans son esprit un amas c de paille > qui fait illusion par sa masse, mais qui n'a pas grande valeur, c Diderot croit qu'il est ridicule de dire c autant € d'avis que de têtes », parce qu'il n'est rien de si commun que des tètes, et rien de si rare qu'un bon avis. » C'est qu'en effet, rares sont les gens qui examinent quoi que ce soit.

Le rôle essentiel du maître doit donc être de donner un enseignement concret, intuitif, et d'obliger les paresseux à faire effort, à regarder, à observer, à se rendre compte. Le reste est de peu d'importance à côté de ce devoir capital des instituteurs et des institutrices.

Mais comment donner cet enseignement actif et vivant! Il faut avouer que, sous ce rapport, les modèles sont rares ; mais un maître consciencieux, qui prépare sa classe, arrive à trouver peu à peu sa méthode, et à la perfectionner. Le modèle impérissable de l'enseignement actif se trouve dans les Entretiens mémorables de Xénophon. Socrate, dont l'auteur reproduit les interrogations, ne cessait de répéter qu'il exerçait le même métier que sa mère, qui était sage-femme. Tandis qu'elle accouchait les corps, lui, Socrate, aidait les

esprits à mettre au jour leurs idées. Comparaison profonde, car un bon maître ne doit en effet qu'aider l'esprit de l'élève à accomplir le travail naturel d'enfantement. Au maître de préparer des questions qui intéressent les enfants, qui piquent leur amour-propre et qui excitent leur curiosité et leur amour de la difficulté à vaincre. Faire trouver, c'est tout le secret d'un enseignement vivant. Il faut toujours s'élever de ce que les enfants connaissent à ce qu'ils ignorent, et s'assurer par des questions bien conduites, qu'ils connaissent réellement ce qu'on croit qu'ils connaissent *. Toujours on leur expliquera les notions nouvelles en les comparant à ce qui leur est déjà familier.

De cette manière, on éveillera les esprits: on développera leur spontanéité, leur énergie; on substituera aux élèves passifs et ennuyés, des enfants vifs, éveillés, contents, alertes, toujours prêts à répondre. En un mot, on abolira le régime de morne servage intellectuel pour lui

1. Nous avons entendu, dans une école dominée par de superbes ruines féodales, une leçon sur la féodalité, dans laquelle la maitresse n'avait même pas songé à ces ruines connues de toutes les enfants présentes! Elles n'avaient, naturellement, rien compris à la leçon... Nous leur avons demandé si elles connaissaient le château... Ce ne fut qu'un cri... Puis nous leur demandâmes pourquoi, au lieu d'être comme le village, construit dans la plaine, le château était perché au sommet d'un rocher... Réponses hésitantes, de plus en plus précises. Il fut facile de leur faire comprendre l'insécurité de l'époque féodale, les guerres de château à château. Puis nous leur posâmes la question : Si vous aviez vécu à cette époque, comment auriez-vous vécu? Pas de linge, des maisons sombres, sans air, les champs à la merci des bandes pillardes, et parfois même des chasses du seigneur... Ces enfants ont compris; elles ont emporté une impression nette de la vie féodale : quelques lectures bien choisies par là-dessus, une promenade un jeudi aux ruines, et le moyen âge eût cessé d'être pour ces enfants un mot vide de sens.

54 AVANT d'entrer DANS LA VIE

substituer un régime de liberté d'esprit, d'ardeur, de recherches personnelles.

Qu'on essaye, et tout maître qui aura obtenu, ne fûtce que durant un quart d'heure, cet élan des enfants, trouvera de tels avantages à cette activité, à cet entrain plein d'ardeur et de gaîté de la classe ; il en sentira sa propre tâche si allégée, et les heures couleront si rapidement, qu'il ne craindra pas, par une préparation solide des cours suivants, de chercher à nouveau le même succès.

Tâche facile, si l'on songe qu'une classe bien préparée l'est pour toute la vie, et que les heures de travail professionnel au début de la carrière, représentent autant d'heures de liberté pour le travail personnel ou pour la lecture, durant vingt-cinq années d'enseignement !

Habituer à observer, à faire trouver; donner à l'esprit de la vivacité, de la souplesse, et lui inculquer le souci de voir nettement, c'est préparer directement les enfants à la vie : c'est préparer au moins les mieux doués à sortir du brouillard qui environne les intelligences incultes ou mal cultivées, qui leur voile les réalités : brouillards de sophismes, de préjugés, de pseudocroyances et de mots vagues. Les habituer à réfléchir avant d'agir, c'est leur donner de la force pour lutter contre la pesante attraction de la routine.

Entre l'aveuglement, qui nous livre tout entier à la tradition, ou c l'impulsivité » qui nous pousse à agir précipitamment, sans avoir réfléchi, et qui sont des forces aveugles, et la défiance excessive de soi ou des autres, se trouve la sagesse, qui, après avoir fait le possible pour éclairer son action, n'hésite plus à agir. C'est cette sage activité qu'il faut enseigner aux enfants, en leur montrant la sottise de la routine et la folie des

résolutions hâtives. Plus tard, lorsqu'ils seront électeurs, ils apporteront dans leurs discussions et dans leurs votes, le même esprit de sagesse et de pondération.

Mais hélas ! nos enfants quittent très tôt Técole, et le maître, après qu'ils l'auront quittée, ne doit pas se désintéresser de leur culture. Nous savons bien que beaucoup d'enfants n'ouvriront plus guère de livres, et que cinq ou six ans après la sortie de l'école, leurs souvenirs se seront effacés au point qu'ils sauront à peine lire. Mais il suffît, faute de mieux, qu'il y ait dans chaque village quelques enfants intelligents, qui deviendront plus tard des paysans éclairés, amis du progrès, capables de s'intéresser à quelques livres de choix et chez qui ces lectures, et quelques conférences entendues sur des sujets de morale ou d'agriculture, suffiront à entretenir une vie intérieure et une vie intellectuelle très réelle.

C'est à découvrir ces âmes d'élite, et à les cultiver, que le maître devra s'attacher. Ces enfants seront pour la classe un stimulant et un exemple; et plus tard, leur valeur leur donnera de l'ascendant pour le bien sur leurs voisins, qui les consulteront volontiers. Aussi les instituteurs et les institutrices, tout en faisant tout leur devoir vis-à-vis de tous leurs élèves, devront-ils pousser un peu plus les enfants actifs, doués, et foncièrement honnêtes, destinés à acquérir plus tard de l'ascendant sur les autres. Ils devront surtout leur apprendre à se passer de leurs maîtres : c'est dire qu'ils devront susciter vivement leur curiosité et leur goût de la lecture.

Mais il y a curiosité et curiosité. Il y a la curiosité niaise, généralement malveillante, qui recueille tous les cancans du village et qui les amplifie : chez les intelli-

gences inférieures, mais un peu cultivées, cette curiosité niaise se satisfait par la lecture assidue des romansfeuilletons, généralement détachés du rez-de-chaussée des journaux,*et qui sont aussi médiocres par la forme que par le fonds. Cette littérature, dite populaire, et qui n'est que populacière, est à la vraie littérature ce qu'est Teau-de-vie de pommes de terre à un vin généreux.

L'instituteur essayera, par avance, de donner le dégoût de ces romans stupides et malfaisants. Au moyen de souscriptions, ou en provoquant la générosité de quelques habitants aisés, ou même du conseil municipal, il essayera de fonder dans son village une petite bibliothèque qui ne renfermera que des œuvres de choix. Il n'en est pas besoin de beaucoup, les paysans ayant peu de loisirs, et lisant lentement.

Il devra lui-même, par ses lectures en classe, et aussi par des lectures publiques, donner le goût et créer le besoin de ces plaisirs supérieurs, et à ce point de vue, nous espérons beaucoup du mouvement très remarquable qui commence en faveur de l'éducation des adultes. Naturellement, nous ne prétendons pas que toute la population du village abandonnera ses plaisirs toujours un peu grossiers, mais nous espérons qu'une minorité intelligente éprouvera le besoin d'une vie intellectuelle un peu supérieure à la moyenne. Cela suffît, le progrès, dans une nation, ne pouvant s'opérer que par le progrès d'une minorité faible par le nombre, mais puissante par l'influence et par l'exemple.

Mais pour favoriser l'éclosion des consciences saines et vigoureuses, dont chaque classe renferme quelques exemplaires, il est nécessaire que le maître ait les qualités requises, c'est-à-dire qu'il soit lui-même un esprit vivanlf et non une mémoire alourdie par sa propre charge.

Etre un esprit vivant, vif, alerte, c'est avoir groupé toutes ses connaissances sous quelques grandes idées générales lentement mûries. Ces idées générales permettent d'alléger la mémoire verbale, car leur puissance d'illumination est telle, que les replis les plus obscurs de la mémoire des expériences personnelles sont éclairés, et qu'un simple regard permet de retrouver rapidement les faits décisifs. En d'autres termes, il faut qu'un maître, en préparant son cours, en découvre l'idée essentielle, qu'il la fixe avec attention, et qu'il se place dans les mêmes conditions que lorsqu'il cherche à résoudre un problème. Les solutions lentes à venir au début, arrivent de plus en plus pressées : les unes sont écartées instantanément comme fausses ou insuffîsantes ; les autres sont essayées, puis rejetées, jusqu'à ce que d'élimination en élimination on trouve la solution. De même, si en histoire vous voulez donner l'impression juste d'une époque, n'entassez pas les traits : éliminez, éliminez, ne conservez que les cinq ou six faits qui sont de nature à frapper l'imagination des enfants, qui leur donneront une vive et forte idée de l'époque étudiée. De même, si vous avez à parler des Pyrénées, n'entassez pas les noms. Douze ou quinze suffisent, mais que les enfants aient une idée nette de la conformation des montagnes, de leur influence climatérique, de leur différence avec les Alpes, du régime de leurs cours d'eau. Si vous avez à parler de l'esclavage, n'entassez pas les arguments, même utilitaires et fort contestables qui emplissent les mauvais manuels ; allez au vif du sujet, et montrez ce qu'il y a d'immoral et de révoltant à traiter une personne humaine comme un animal ou comme une chose. Par quelques questions bien choisies, obligez les enfants à imaginer jusqu'à en goûter toute l'amertume, les sentiments de révolte qu'ils éprou-

ve raient si on les traitait en esclaves, et par des exemples très frappants, faites-leur comprendre la différence qu'il y a entre l'esclavage et l'obéissance légitime : une idée nette, un sentiment vigoureux et une distinction essentielle bien comprise, voilà un cours que les enfants n'oublieront plus.

Nous ne pouvons, malheureusement, descendre dans le détail de tous les enseignements, pour montrer la différence entre un enseignement vivant et un enseignement figé, inerte; entre une intelligence en mouvement et une mémoire passive. Qu'il suffise de remarquer que la parole vivante a seule le pouvoir d'éveiller la vie, et que seul un enseignement d'une architecture simple et élégante, a chance de demeurer dans la mémoire : étudions dans l'enseignement de la morale un enseignement conforme à celui que nous préconisons dans toutes les matières du programme, c'est-à-dire une exposition claire, formée de quelques grandes idées générales.

Ces idées générales sont analogues à l'ossature du corps humain : c'est sur le squelette que viennent s'insérer les muscles et les ligatures, et c'est grâce à la rigidité des membres qui sont des leviers, que nous nous mouvons facilement, que nous tirons, poussons, soulevons des fardeaux, etc. Les animaux sans os peuvent vivre, mais d'une vie inférieure : ce sont des mollusques. Il en est de même pour les esprits : suivant que les connaissances acquises par expérience ou par étude, s'insèrent ou non sur des idées générales, on a un type d'esprit mollusque ou vertébré ; le premier, somnolent, lent à se mouvoir, sans vigueur, sans action; l'autre, vif, alerte, vraiment vivant, et capable d'agir avec décision, et par suite puissant.

Les relations entre ces idées générales et la masse des acquisitions est aussi de même nature que celle des os et du corps : leur croissance est simultanée. Comme les os, les idées générales puisent une à une les molécules dont elles sont faites dans le torrent des idées, des sentiments qui alimente instant par instant la substance de l'esprit : et c'est grâce à elles que toute cette circulation n'est pas vaine, puisque sans elles, l'esprit sans soutien, sans point d'appui, ne pourrait ni courir, ni marcher, ni même se tenir debout : nulle croissance ne serait possible : la soumission serait absolue aux lois de la pesanteur qui * condamnent à ramper; tandis qu'avec un squelette solide d'idées générales, une croissanca lente, mais continue, est possible, et la pensée cesse d'être comme attachée au sol. Rien d'inutile dans un esprit ainsi organisé : toute acquisition nouvelle est bientôt rejetée ou transformée en sang et en muscles de l'esprit.

Par un mystérieux échange, tout en recevant des idées générales la possibilité d'entrer dans un système supérieur d'organisation, l'expérience individuelle apporte aux idées générales une part de sa propre substance : c'est de cette circulation et de ces échanges qu'est faite la vie des esprits vraiment vivants.

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