Marchez pendant que vous avez la lumière
excitateur permanent de nos pensées. Un instituteur qui ferait de Channing et d'Horace Mann, et des Essais de morale de Nicole, ses livres de fond, arriverait, en peu d'années, à une haute culture morale et pédagogique. Saint François de Sales avait fait sa lecture de prédilection, pendant dix-huit ans, du Combat spirituel, un tout petit livre rempli de choses excellentes. Il s'en était nourri, et de cette méditation sortit l’admirable Introduction à la vie dévote, une des plus belles œuvres de notre littérature morale. °
Une fois que nous avons dégagé de nos lectures et de notre expérience personnelle quelques grandes idées qui illuminent l’ensemble des faits, nous pouvons lire beaucoup, parce qu'’alors, la lecture n’est plus une lecture au hasard : nous passons rapidement sur ce qui ne nous intéresse pas, et nous tombons en arrêt sur les idées qui confirment ou qui contredisent les nôtres, sur quelques jolies expressions qui rendent, mieux que nous n’aurions su le faire nous-mêmes, nos propres pensées. Nous n’imitons pas les érudits, « riches en provisions inutiles, grands dans les minuties et très petits dans les grandes choses ».
S'il est essentiel de lire intelligemment, il est essentiel aussi de lire. Les livres ne sont pas des puissances créa trices : ce sont des outils. Les sources profondes de notre savoir sont la vie, l'expérience, la pensée personnelle, l’action personnelle, et, sans l'expérience de la vie, les livres seraient pour nous des recueils de mots dépourvus de sens. Mais si nous ne lisions pas, nous serions bornés à notre expérience si limitée et si sujette à erreur. Nous devons savoir, en pédagogie, par exemple, ce qu'on a découvert avant nous; l'expérience d'autrui nous permet d'enrichir notre propre expérience; elle nous
familiarise avec les méthodes de tous les temps et de tous les lieux, et elle nous fait profiter même des erreurs de nos devanciers, en nous permettant de les éviter. En outre, nos lectures nous apprennent la modestie : un homme qui ne lit point s’exagère son importance et celle de ses pensées, semblable, dit Zimmermann, « à ces animaux qui enflent et qui crèvent sous le vide d'un récipient ». En outre, la lecture nous apprend à observer et à ne jamais regarder sans discerner, parce que, avertis par les réflexions des prédécesseurs, nous apprenons peu à peu que nulle question n’est simple, et que nous devons tenir toujours notre esprit en éveil.
Enfin, la lecture est une puissance d’affranchissement. Tandis que les gens qui ne lisent pas sont comme emprisonnés dans les opinions de leur milieu, dans les pensers vulgaires, dans la routine des traditions et dans la médiocrité des motifs d'action du commun, celui qui aime l'étude cesse de ramper; d’un coup d'’aile, il peut s'élever dans la sereine région des idées supérieures et des sentiments universels; il peut vivifier son âme à « fréquenter les plus grandes âmes des temps passés »; il peut vivre dans la société des plus purs génies humains.
Mais la lecture doit être un travail personnel et actif. Il faut lire pour mieux penser, pour perfectionner son esprit, et non pour encombrer sa mémoire. Ce qui n’est déposé qu’en la mémoire n’est que l’apparence du savoir. « J'aime mieux forger mon âme, dit Montaigne (III, im), que la meubler. » Des données suffisantes sont indispencables pour généraliser, mais la généralisation est impossible si la mémoire est encombrée. Il faut donc que l'acquisition et l’organisation marchent du même pas, sans quoi, plus on saura, plus la confusion augmentera,
et au lieu d’avoir une armée de souvenirs bien encadrés, bien en main, souples et obéissants, on aura une cohue amorphe, dont la mobilisation sera impossible.
Pour cette organisation des connaissances, il faut du temps, beaucoup de calme, et le travail personnel de l'esprit. On n'est pas éclairé en proportion de ses lectures, et beaucoup de lecteurs voraces sont ce que Montaigne qualifie d'dnes savants. « Il vaut mieux avoir la tète bien faite que bien pleine », dit encore Montaigne, et Bacon a raison d'écrire que «€ la vérité sort plutôt de l'erreur que de la confusion ». Ce n'est que dans La Fontaine qu'on voit « des rats qui, les livres rongeant, se font savants jusques au bout des dents ». Molière nous montre plaisamment la différence qu'il y a entre la connaissance verbale et la connaissance pratique :
(Lépine vient de se laisser choir...)
PHILAMINTE Voyez l'impertinent! Est-ce que l’on doit choir, Après avoir appris l'équilibre des choses ?
BÉLISE De ta chute, ignorant, ne vois-tu pas les causes, Et qu’elle vient d’avoir du point fixe écarté Ce que nous appelons centre de gravité?
LÉPINE Je m’en suis aperçu, Madame, étant à terre 1.
Rien ne sert d’être très instruit sur le centre de gravité. si on ne sait marcher; rien ne sert à l’instituteur de connaître la théorie de la punition, s’il punit à tort et à travers, et ainsi pour tout. Il faut lire, mais il faut aussi observer, réfléchir, et la lecture ne doit être qu’un