Les femmes savantes, III, ur
moyen d’exciter notre propre esprit, de lui fournir des prétextes à exercer notre jugement, à bien regarder, à comparer. Lire n’est rien, si nous n’incorporons les résultats de l'expérience d’autrui à notre propre expérience. L'essentiel est d'enrichir nos idées dominatrices, de les rendre vivantes, organisatrices, agissantes. Les idées des autres sont comme les plantes qui ont germé, grandi dans la campagne, au grand soleil, et qui sont . pour nous une nourriture à triturer, à mâcher, à digérer, et à convertir en la fleur de notre sang.
C'est pourquoi les hommesles plus distingués ont souvent eu de la peine à se procurer quelques livres, tandis que bien des esprits médiocres ont à leur disposition toutes les bibliothèques de Paris : mais comme les jeunes chiens de chasse, ils vont flairant partout sans rapporter de gibier. L'essentiel est d'étudier sincèrement, de tout cœur, et de tremper vigoureusement, à propos de la lecture, toutes nos facultés actives : attention, observation, faculté de découvrir les rapports profonds des choses. Les livres n’inventent rien qui ne soit sous nos yeux : ils interprètent tous la nature, l’âme et la vie humaine, qui sont soumises à notre observation, et leur rôle ne doit être que de nous amener à interpréter par nous-mêmes ce fonds commun de nos connaissances, et à nous aider dans cette interprétation. Voilà pourquoi la lecture continuelle est fort insuffisante : à la lecture, il faut faire succéder l’organisation des souvenirs et. leur combinaison intime avec notre propre expérience. Or, cela ne peut être le fait que du travail personnel, et pour tout dire en un mot, de la composition française ou de l'exposition orale. Écrire sans lire c’est excellent, mais nous avons vite trouvé les bornes de notre expérence personnelle : nous devons enrichir notre fonds
avant d'écrire, et dans les intervalles que laisse la composition. Mais lire sans composer, c'est nous encombrer de matériaux non organisés. Les deux opérations, lire et composer, doivent, pour l'éducation de l'esprit, aller de pair. | .
En effet, composer c’est essentiellement un travail d'organisalion. C'est, par une attention énergique à un sujet, provoquer comme un bouillonnement d’images, de sentiments, de pensées; c'est examiner les affinités de chacun de ces éléments, apprécier leurs valeurs relatives, les subordonner à une idée dominatrice, et ordonner les détails de façon à les faire concourir à la vivante unité du tout. Rechercher ce qui est essentiel et ce qui est secondaire, subordonner ceci à cela, c’est l'exercice fécond par excellence. C'est une précieuse culture de la force de l'attention, de la pénétration du jugement, de l'ingéniosité de l'imagination. C'est dans ce travail actif de toutes nos puissances intellectuelles, que s'opère la - fusion intime de notre observation et de notre expérience personnelle avec l'expérience de nos devanciers jusqu'alors demeurée pour nous purement livresque. Ce que nous disons de la composition française est vrai aussi de la préparation d’une conférence, d’une exposition orale. Tant que nos connaissances n’ont pas été soumises à ce travail actif de l'esprit, elles sont juxtaposées et à l’état de limaille sans consistance : jetée au creuset, la limaille devient un bloc de fer résistant, et dont les parties sont liées par une puissante cohésion. Ajoutons que, tandis que la lecture nous laisse isolés, seuls avec notre force de volonté, la composition ou l'exposition, destinée à être lue ou entendue, aide énergiquement la volonté, en faisant intervenir des sentiments sociaux tels que l’amour de la louange et la
crainte de la désapprobation, sentiments si puissants dans le cœur humain. Que nos maîtres et nos institutrices lisent donc des œuvres de haute valeur, lentement et à fond, mais qu'ils complètent heureusement leur culture par la composition personnelle et par des exposés. Rien de plus simple que d'organiser entre stagiaires d’une même région des réunions mensuelles, dans lesquelles, à tour de rôle, on exposera une question de pédagogie devant les camarades. Les conférences publiques fournissent aussi un puissant excitant au travail original.
Mais, rien ne vaut la composition française, parce que ce moyen de culture est constamment à notre portée, et surtout aux heures de vigueur intellectuelle.
Les stagiaires, obligés de préparer leur certificat d’aptitude pédagogique, ne doivent point considérer cette obligation comme une gêne; ils doivent l’accepter de tout cœur comme une aide qu’on donne à leur volonté raisonnable contre leur propre paresse, pour leur permettre d’arriver à un développement intellectuel suffisant. C'est dans cet esprit qu’ils doivent accepter cette obligation et la transformer par une libre et sincère adhésion.
Les sujets à traiter au certificat d'aptitude pédagogique étant toujours des sujets d'éducation, chaque composition est comme une invitation qui est faite de réfléchir sur la pratique quotidienne et d'en dégager les principes directeurs. Qu'ils aient, par exemple, à traiter de la punition, toute la théorie en tient en dix lignes. Quand ils ont clairement compris que l'enfant est une personne absolument respectable en soi, que là punition ne peut être qu’une aide apportée à la volonté raisonnable contre les penchants inférieurs et au déga-
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gement de l'humanité opprimée par l’animalité il ne reste plus à nos maîtres qu’à fixer très fréquemment leur attention sur ce principe, et en quelque sorte, à y penser constamment pendant une quinzaine de jours : toutes les lectures rouleront sur ce sujet; peu à peu les réflexions et les remarques accourront se grouper autour de l’idée dominante, comme de bons soldats qui se rallient au drapeau. Plusieurs fois par jour, le maître aura occasion de punir ou de menacer de punir : en se promenant, après sa classe, il réfléchira à chacun de ces cas; il verra s’il n’a pas commis de faute contre le principe général. Il examinera comment il eût dû s’y prendre, quelles paroles il eût dû prononcer. peu à peu son sujet s’enrichira; cette fusion intime des lectures et de l'expérience personnelle, dont nous parlions, s’effectuera : le maître notera au fur et à mesure ses pensées, et il sera tout étonné le jour où il prendra la plume pour traiter son sujet, d’être encombré de matériaux, d'exemples précis : il devra, dans son travail de composition, éliminer; il choisira les exemples caractéristiques, car composer, c’est cela : lire, réfléchir, comparer, dégager quelque idée dominante, puis cette idée dégagée, la ramener dans la pensée le plus souvent possible, et l'y maintenir le plus longtemps possible. La composition française est essentiellement œuvre d’attention personnelle, et si le génie n’est qu’une longue patience, la composition est aussi affaire de patience, de maintien persévérant d’une idée maîtresse dans la pleine lumière de l'attention. Par une sorte de mystérieuse force d'attraction surgissent, du fond de la mémoire, des souvenirs d’expériences, de lectures, dont quelques-uns dormaient depuis dix ans. Cette armée d'idées et de sentiments ainsi mobilisée par l’attention s'organise docilement sous des
chefs élus parfois sur le champ de bataille. Que nos stagiaires veuillent bien en faire l'expérience, et ils verront que les efforts dans cette voie seront toujours récompensés avec largesse... mais qu'ils se souviennent, ainsi que nous le disions, que la condition nécessaire pour écrire, c’est de prendre la plume et d'écrire, et que tant qu'on ne prend pas la plume et qu'on ne commence pas d'écrire, on n’écrit pas. Il ne faut pas attendre d'être disposé, l'inspiration étant toujours la récompense de l'attention énergique, qui est, comme l’a dit Malebranche, « la prière naturelle de l'âme à la vérité ».