CHAPITRE IX
L'organisation du plaisir.
Si, sous le titre général d'organisation du bonheur, nous avons traité du travail, avant de traiter du plaisir, c'est parce que les joies durables et profondes de la vie sont celles que procure le travail, et parce que, sans travail préalable, il n’y a ni loisir, ni repos, ni plaisir.
Par lui-même le travail exerce nos facultés, trempe leur énergie, nous rend maîtres de notre attention — et qui est maître de son attention, est bien près d’être heureux — puisqu'il peut chasser de sa conscience les menues contrariétés dont est faite la pensée des oisifs. L'oisif, incapable de s'élever par des efforts énergiques jusqu'aux idées générales et aux sentiments hautement humains qui ennoblissent la vie individuelle et qui font vivre le travailleur dans la société des plus hauts génies, vit d’une vie étroite, mesquine. Comme ni le monde physique ni la société n’attribuent à l’égoiste la place favorisée à laquelle il prétend, des froissements et d’incessantes blessures d’amour-propre le font souffrir, Nous avons vu plus haut que seul le travail peut donner de la réalité à la vie humaine, car elle prend pour
l'oisif une apparence de rêve sans consistance. Il ouvre toutes larges les sources des joies dues à la littérature, à l’histoire, à la science, à la poésie.
Mais, outre les joies qu’il donne par lui-même, de même que « le froid est agréable pour se chauffer », de même ceux qui ne se lassent jamais ne se délassent jamais non plus. L'oisif n’a jamais connu la saveur du repos. Le plaisir lui-même, pour le travailleur, est doublé par le contraste, tandis que les malheureux condamnés à une vie appelée vie de plaisir, sans doute par ironie, n’éprouvent jamais de plaisir. Sardanapale n'a, comme les viveurs des grandes villes, jamais pu soupçonner ce qu'est une heure de bonheur.
C’est que le plaisir veut être mérité : une vie sans travail, ce sont ces quatre-vingt-quatre interminables périodes de dix minutes, dont nous parlions, et qui s'étendent devant l’oisif comme une de ces routes rectilignes, sans fin et sans imprévu, qui découragent le piéton, déjà las d'avance.
Outre qu'il se prive des joies mêmes du travail, l'oisif se condamne à l’ennui morne et à l'impuissance de goûter un plaisir vraiment savoureux. Nous avons donc eu raison de placer en première ligne dans l’organisation du bonheur le travail personnel : le plaisir que tant de sots croient pouvoir séparer du travail, ne vient qu’en deuxième ligne.
Toutefois il faut du plaisir : ceux qui sont sevrés de plaisirs sains et d’excitations agréables, sont naturellement portés à rechercher des excitations illicites. On a remarqué que la France d'avant la Révolution était d’une tempérance extraordinaire, et les Anglais expliquent ce fait par la gaîté de nos paysans, et par leur habitude des plaisirs simples. Les pays du Midi de la
France, avec leurs jeux en plein air, ne connaissent pas la lourde ivresse des paysans du Nord, que le climat condamne à de longues semaines de réclusion; et il est probable que l’ivrognerie qui déshonore la noblesse et la haute bourgeoisie anglaises tient à la tristesse des mœurs de cette société, tristesse que Stuart Mill comparc amèrement « avec l’atmosphère libre et douce de la vie >» qu’on mène dans le Midi.
Les anciens s’entendaient mieux que nous à organiser le plaisir, et leurs cirques, leurs arènes, leurs théâtres, dont les ruines grandioses provoquent encore notre admiration, donnent une haute idée de leur façon de comprendre les plaisirs populaires, qui n'étaient pas toujours cruels. Chez nous, il y a peu de temps qu'on a su organiser le jeu dans les lycées, et il y a beaucoup à faire sous ce rapport à l’école primaire : c’est en apprenant aux jeunes gens à organiser leurs plaisirs que nous lutterons efficacement contre l’inepte et grossier caféconcert, et contre le cabaret. Une des causes de la dépravation publique et de l'alcoolisme est l’absence de rai sirs innocents et d’excitations saines. -.
Ici, il est nécessaire de s'entendre, et d'examiner de près cette question du plaisir, si négligée de nos jours, et si enveloppée de préjugés. Il ne faut pas demander à la vie plus qu'elle ne peut donner, et jamais nous n’arriverons à faire de notre existence une succession de bonheurs sentis. Les lois mêmes de notre nature psychologique s'y opposent, et la fatale loi de l'habitude fait que l'excitation due aux plaisirs s’apaise très vite : il faut donc, dans nos plaisirs, beaucoup de variété. D'abord, si on se contentait bonnement d’être heureux,