‹ Aux instituteurs et aux institutricesChapitre 41 sur 68 · Mes Mémoires, traduction française, p · texte numérisé non relu

Mes Mémoires, traduction française, p

on le serait assez facilement, mais on veut l'ètre plus que les autres, et comme on ne voit que les beaux côtés de leur vie, et que, par vanité, nos modèles sont portés à exagérer leurs satisfactions et à cacher leurs déboires, il résulte, en définitive, que chacun veut être plus heureux qu'il n’est possible de l’ètre dans notre société actuelle. Ce désir du mieux nous empêche de jouir du bien que nous avons. Nous devons donc nous rendre compte que le bonheur à rechercher, consiste d’abord à ne pas souffrir, ensuite à éprouver un nombre suffisant de joies : la majeure partie de notre existence n'étant ni heureuse ni malheureuse, mais simplement indifférente. 11 y a longtemps qu’on a comparé la vie à une toile grossière sur laquelle, de loin cn loin, sont piquées quelques fleurs.

On arrive généralement à ne pas trop souffrir physiquement, en observant, sans s’y asservir, une hygiène intelligente : nous ne parlons pas ici des souffrances inévitables et injustes, ni de cette loi de solidarité inéluctable, qui nous fait payer pour les fautes de nos ancètres. Nous ne pouvons, en effet, traiter ici de cet abominable problème du mal, que nous laissons aux métaphysiciens qui ont du temps à perdre, et aux théologiens désireux d’ébranler leur foi religieuse. Socialcment, le moyen d'éviter la souffrance, c'est de soumettre tous les actes de notre vie à la loi morale, en dehors de laquelle il n’y a que guerre, que haine, que douleur, qu’inquiétude. Nous nous plaçons, puisqu'il s’agit de plaisir, au point de vue utilitaire, et nous sommes acculés à cette constatation qu'il n’y a de sécurité pour la vie individuelle, pour la vie de famille, pour l'amitié, qu'à l’abri de la grande loi d'harmonie sociale et de santé intellectuelle et morale, qu'on appelle la loi du devoir

Mais, ne pas souffrir n’est qu'une condition négative du bonheur : il nous reste maintenant à examiner ses conditions positives.

La nature du plaisir a été peu étudiée en psychologie !.

La douleur traduit dans la conscience un surmenage des rorces de réparation de l'organisme : toute dépense qui entame les forces vives est douloureuse. C’est ainsi que l'air frais du matin, agréable pour qui se porte bien, provoque des frissons chez un convalescent; une pro. menade, commencée avec joie, devient pénible lorsque la fatigue est arrivée. Le plaisir est comme le chant de triomphe de l'organisme. Il indique le bon fonctionnement de la machine, qui marche à haute pression : on « se sent vivre », on est gai, exubérant : toutes les dépenses, aussitôt réparées avec abondance, sont agréables. Les idées s'associent avec rapidité. Les gens faibles, à l’activité bientôt tarie, sont irritables, de mauvaise humeur, et ilest facile d'observer qu’un paresseux est ordinairement triste, morose, et qu'il déprime, par sympathie, ceux qui sont obligés de supporter sa société:

Le plaisir est donc provoqué par une activilé saine qui se dépense sans surmenage.

L'on voit immédiatement quelles conséquences découlent de cette vérité capitale : d’abord, notre plaisir ne dépend pas surtout des choses extérieures, mais de nous-mêmes, et, en outre, nous avons un principe pour classer les plaisirs en plaisirs durables et en plaisirs épuisants et par suite fugitifs.

1. Voir Revue philosophique, Payot : Sensation, plaisir et douleur, n° de mai 1890.

La plupart des plaisirs supérieurs sont dus à la culture des sentiments nobles, mais l'énergie des sentiments élevés est « une plante délicate facilement flétrie par les influences hostiles, et surtout par le manque de nourriture. Chez la majorité des jeunes gens, cette plante meurt facilement si leurs occupations, la société dans laquelle ils se trouvent jetés, ne sont pas favorables à l'exercice de leurs facultés nobles. Les hommes perdent leurs aspirations nobles, comme ils perdent leurs goûts intellectuels, parce qu'ils n’ont pas le temps ou le goût de les cultiver; et ils s’adonnent aux plaisirs bas, non parce qu'ils les préfèrent, mais parce que ce sont les seuls facilement atteints; et bientôt ce sont aussi les seuls qu'ils soient capables de chercher. On peut se demander si une personne capable de choisir entre les deux classes de plaisirs a jamais préféré la plus basse, froidement, et en connaissance de cause !. »

Les plaisirs des sens, qui sont si facilement atteints, sont vite épuisés : ce sont des plaisirs lamentablement monotones et pauvres. En outre, ils cessent bientôt d'ètre des plaisirs, pour devenir des besoins tyranniques : l'insatiabilité est leur caractère essentiel. C’est ainsi que ceux qui recherchent les violentes excitations de l’acool, ont besoin de doses de poison de plus en plus élevées, et deviennent ivrognes : c’est ainsi que le fumeur est entraîné à fumer de plus en plus, et que la privation de fumer devient pour lui douloureuse... De plus ce sont des plaisirs épuisants : le gourmand, après avoir satisfait sa gourmandise, est abruti durant des heures par une digestion pénible; le sensuel dépravé paie cher sa luxure, par une dépression pénible de secs

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