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Sully Prudhomme, Le Bonheur, X : Le Sacrifice

faire toujours tout son devoir pour éviter les grosses inquiétudes, et,-quant au reste, exception faite des douleurs qu’il est salutaire de ranimer pour son progrès moral, prendre ses dispositions pour ne pas sentir ce qu'il est pénible de sentir.

La partie positive de l’art d’être heureux consiste à être maître de son attention, à maintenir dans la pensée les idées productrices de bonheur, à provoquer la naissance de sentiments heureux, et à permettre à ces sentiments de se développer dans la conscience en ondes puissantes. Les biens extérieurs ne sont rien par euxmêmes : l'important, c'est d'en avoir le sentiment. À quoi bon posséder une maison et un beau parc dans un site admirable si, comme Mme de Staël à Coppet, on passe son temps à regretter une rue mal éclairée de Paris? À quoi bon visiter les Alpes, si la seule réflexion qu’elles vous inspirent, c'est que « ça ressemble à un décor de l'Opéra >? À quoi bon posséder une bibliothèque très riche, si on est très pauvre d'esprit et de volonté? Avec le même violon, l’un jouera lourdement une mauvaise danse de village, et l’autre vous émouvra jusqu’au fond de l'âme.

Mais, chasser de la conscience un sentiment, ou l'y maintenir et lui donner de l’amplitude, c'est une œuvre qui dépend pour une large part de notre volonté !.

Le problème du bonheur vient se jeter, comme un affluent, dans le problème essentiel, qui est l’éducation de la volonté, puisque être heureux, c’est être maître de refuser son attention ou de la donner tout entière.

4. Nous ne pouvons ici entrer dans le détail des procédés psychologiques à employer pour cela, car nous avons traité ce sujet dans le plus grand détail : Éducalion de la volonté, p. 46- 97, et tout le livre 1V. Voir aussi De la Croyance, 119-218.

Toutefois, que l’on ne croie pas pouvoir arriver: à un haut degré de bonheur par un développement systématique des sentiments égoïstes. L'égoïsme suppose une telle limitation de nos puissances affectives, qu'on l’a appelé avec raison un crétinisme moral. Il n’y a pas, dans la culture la plus intelligente du moi considéré en luimême, de quoi satisfaire qui que ce soit : l’égoïste arrive de tous côtés à souffrir cruellement des barrières opposées à son individualité, et partout il ne rencontre que luttes et conflits. Cette guerre journalière de l’ambitieux, du sensuel, du vindicatif, de l’orgueilleux, contre l'ambition, la dépravation, la haine et l’orgueil d'autrui, et aussi contre les forces morales, toutefois encore imparfaitement organisées de la société, finit par user les volontés les plus tenaces, et elle ne laisse pas un moment de répit pour savourer les joies de la vie : un soldat, pendant la lutte, ne songe guère à admirer l'horizon, ni à cueillir des fleurs. La vie de Napoléon Ier lui-mème, qui est le développement, au détriment de la patrie, d’un égoïsme monstrueux, ne peut pas être considérée comme une vie heureuse; c’est une agitation prodigieuse, mais vide, sans but, et sans profit pour personne : les masses populaires ont déifié Napoléon, parce qu'elles sont sans culture, parce qu’elles admirent la force brutale, et qu'elles sont incapables de voir combien cette force brutale qui a ensanglanté le monde, est vaine. La foule ignore que ce sont les méditatifs qui ont accompli toute l’œuvre féconde de l'humanité, et elle les méconnaît parce qu'ils font plus de travail que de bruit, au rebours des grands agités de l’histoire qui font plus de bruit que de besogne.

Il faut donc s'élever au-dessus de l’égoïsme personnel, au-dessus de cette misérable région de luttes mesquines.

De même qu'il faut renoncer à plier les lois éternelles de l'Univers aux caprices de notre corps, et qu’il est plus simple de faire plier les caprices de notre corps aux lois invariables et toutes-puissantes de la nature, de mème, au lieu d'espérer de faire fléchir, devant notre pauvre personnalité, les lois sociales dans ce qu'elles ont d’éternel, il est simplement intelligent de se soumettre docilement à ces lois. Il est intelligent, au lieu de chercher à vivre pour soi, d'une vie étroite et mesquine, de rattacher sa vie à la vie universelle.

« On connaît la comparaison d’Emerson : le charpentier qui. veut équarrir un arbre, se garde bien de frapper de sa cognée de bas en haut; il fait en sorte qu'à chaque coup de cognée, le globe terrestre tout entieg collabore avec lui, mettant à son service les lois éternelles de la gravitation. Il en est ainsi de quiconque enseigne : « Il doit se mettre dans la position où l'Éter- « nité appuie ses paroles, et chaque mouvement de sa « pensée doit être approuvé et multiplié par la force de « gravitation de la Pensée unique et éternelle. » Si la doctrine est une doctrine de justice, elle trouve chez tous ceux qui souffrent, et chez tous les hommes de : cœur, un écho profond : ces sympathies s’additionnent ; et, par un effet de gravitation mystérieuse, avec la parole de celui qui ose parler, collaborent des millions de forces cachées qui multiplient sa puissance. Cette collaboration latente se manifeste par des effets hors de toute proportion avec les effets que peut obtenir un homme t. »

De même, si nous pénétrons notre conscience du profond sentiment de la solidarité humaine, notre vie indi-

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