‹ Aux instituteurs et aux institutricesChapitre 6 sur 68 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Entrer dans la vie, pour nos jeunes gens et pour nos jeunes filles, c'est recevoir une nomination d'instituteur ou d’institutrice stagiaire; c’est passer de l’école normale à la vie réelle; c'est quitter une existence calme, dont les détails sont réglés de manière à laisser les belles heures d'énergie à l'étude, sous la direction libérale de maîtres bienveillants, au milieu de camarades intelligents; c’est perdre une tutelle prévoyante, qui excite, encourage, soutient les volontés promptes à fléchir; c'est renoncer à l’heureuse tranquillité d’une vie sans autre responsabilité que la responsabilité de soimème devant un règlement dont chacun reconnaît la sagesse, — c'est laisser tout cela derrière soi, et être brusquement jeté, à ses risques et périls, dans la carrière, et dans le rude contact avec les hommes tels qu'ils sont.

Pour nos jeunes filles surtout, le contraste est très pénible. Beaucoup ont le cœur bien gros les premiers jours du début : les enfants de leur classe sont souvent grossiers; ils sont souvent sales : tous n’ont pas l'habitude de moucher leur nez, ni de se débarhouiller. les parents sont indifférents, et cette indifférence, au sortir de l’école normale, fait un cruel contraste avec la bienveillance de l'entourage d'hier. Elle n'est que rudesse naturelle de gens qui ont souvent peine à vivre, mais elle paraît ètre de l'hostilité.

C'est pour ces débutants que nous écrivons : c'est pour leur apprendre à découvrir sous ces premières apparences le trésor des joics profondes que recèle la rude carrière de l’enseignement; c’est pour leur tendre une main secourable; pour les mettre en garde contre les dangers et les maladresses du début; pour provoquer leur réflexion sur les grands principes directeurs qui doivent inspirer leur volonté et lui donner une unité, une force, une profondeur de vie morale qui transfigure le labcur professionnel. C’est pour cette œuvre que nous avons joycusement, durant plus d’une année, prélevé chaque jour sur notre vie les belles heures matinales, persuadé qu’à l'heure présente aucun devoir n’est plus urgent ni plus haut que celui de contribuer dans la mesure de ses forces au grand œuvre de l'éducation nationale.

Bien des débutants nous ont avoué qu'ils regrettaient du fond du cœur leurs années d'école normale! Et combien ils avaient raison! Ces trois années de travail assidu, d'efforts pour cultiver son intelligence, sa volonté, devraient être trois années de bonheur. Nul contact avec les hommes, avec leur égoïsme, leurs passions, leur injustice; nul souci de carrière, d'avenir;

chacun récompensé suivant son mérite : l’école présente le spectacle d’une république idéale fondée sur la justice tempérée d'affection. Nous le verrons plus tard, le sentiment que les élèves peuvent avoir de l’admirable solidarité sociale à laquelle ils doivent leur bonheur, double le prix de ces trois années de tranquillité.

Il est fâcheux que ce calme intellectuel soit gâté trop souvent, non par l'examen du brevet supérieur qui clôt les trois années d’études, mais par le préjugé de l'examen. Toujours les élèves se font de l’examen une idée absurde, et il faut reconnaître que les professeurs eux-mèmes se laissent tyranniser par cette conception erronée qui ne repose sur rien. Cette conception consiste à croire qu’on prépare un examen par un système de « bourrage » méthodique et hâtif. Qu'on le prépare habituellement ainsi, c’est certain; mais qu'on doive le préparer ainsi, c’est une erreur funeste. Cette méthode peut faire illusion à l'oral, quand le candidat y arrive, mais à l'écrit, rien n’est plus désagréable pour les examinateurs que de se trouver en présence d’une copie surchargée de faits, mais qui témoigne d’une culture presque nulle. Si les candidats savaient combien la moindre lueur de personnalité fait hausser la note d’un devoir!

À ce sujet, nous raconterons une anecdote vécue : dans une ville de l'Est, on avait donné au brevet supérieur comme sujet : « De la responsabilité morale ». Les candidats se regardèrent, en se frottant les mains, manœuvre qui indiquait chez eux une joie profonde. Nous nous en allâmes fort pessimiste, car notre expérience nous avait prouvé qu'un candidat content de son sujet échoue la plupart du temps, parce qu’il sait son sujet, ce qui va le dispenser de réfléchir et de faire effort.

Nos prévisions se réalisèrent : en corrigeant les copies nous constatâmes que la plupart des candidats avaient inséré en tête de leur devoir une définition de la responsabilité, en plusieurs lignes, identique chez tous, sauf un.

Malheureusement, cette définition laissait de côté la responsabilité morale et le sujet n’était même pas effleuré! Une seule copie mérita une note supérieure à la moyenne. Le directeur, auquel nous communiquions ce résultat désastreux, s'écria, reconnaissant l'écriture de l'élève : « Mais c'est le plus mauvais élève de la promotion! »

Nous contons tout au long cette anecdote,parce qu'elle contient toute la philosophie de l'examen : ce mauvais élève, parce qu'il était paresseux, avait négligé d'apprendre son cours; le jour de l'examen, ne sachant pas son cours, il avait dû faire des efforts personnels de recherche, et il se trouvait en fin de compte que les efforts personnels du plus mauvais élève avaient produit une copie supérieure à celle des meilleurs élèves de la promotion — parce que, sans efforts vigoureux — ceux-ci avaient déversé leurs souvenirs sur le papier!

Sans exception, lorsque le sujet est jugé difficile par les élèves, le niveau des copies s'élève : c'est que la moindre lueur de personnalité, nous le répétons, fait plaisir au correcteur...

Nous ne craignoris pas de poser en principe que ce qui prépare le plus directement un élève à l'examen, ce sont les travaux et les lectures qui sont de pure culture, et qui n’ont rien de commun avec l'examen. Quand on cherche des jeunes gens intelligents, à l'esprit ouvert, on est désolé de ne trouver que des mémoires que l'indigestion chronique a rendues d'une sensibilité maladive.

Le meilleur moyen de manquer le succès est de faire de l'examen le but bassement utilitaire des études. Lorsque l'horizon se rétrécit à ce point, toutes les études sont avilies : au travail intellectuel personnel, aux efforts tentés avec amour et si féconds en joies intimes et en résultats encourageants, on substitue une besogne hâtive, fiévreuse, sans joie et sans profit durable, analogue à ces repas qu’on engloutit à la hâte, dans un buffet, entre deux trains, et qui pèsent toute la soirée, mal digérés, sur l'estomac. Nous devons convertir les aliments de l'esprit en muscles de l'esprit, par un travail d’assimilation intime, qui constitue le vrai travail intellectuel. Ce travail demande un grand calme et l’absence des préoccupations angoissantes de l’examen. On le reconnaît à l’éveil rapide des idées, à la vigueur de l'intelligence, à l’énergie de l'attention et à un contentement intime, qui fait contraste avec l'impression déprimante.et avec le sentiment de dégoût que laisse la besogne de la préparation directe à l'examen.

Nos élèves sont, pour l'ordinaire, plus disposés à des efforts de mémoire considérables qu’à des efforts de pénétration intense. Ils n’apprécient pas assez haut la valeur de la culture personnelle. De même que dans un organisme malsain les muscles, le cœur lui-même, et le cerveau, sont atteints de dégénérescence graisseuse, de même, dans une intelligence malsaine, tout dégénère en cfforts de mémoire. Les élèves apprennent littéralement, au lieu de se pénétrer, par une attention ardente, du sujet de leur étude. Un bon élève d'école normale doit considérer toutes ses études comme une occasion de faire l’éducation de sa volonté, c’est-à-dire, ici, de son attention : c’est cela surtout qui est le profit capital de . toute étude, fortifier sa pensée, observer avec pénétra-

tion, s’habituer à généraliser prudemment et à saisir les différences essentielles et les ressemblances les plus cachées des choses et des idées. Celui-là étudie mal la physique, qui ne voit pas dans toute leçon une occasion de se perfectionner dans l'art d'observer ingénieusement et de pénétrer son esprit de défiance et de doute : une expérience décisive est rare, tant la complexité des choses est grande et tant notre infirmité intellectuelle est certaine! De mème, à quoi peut bien nous servir « d'apprendre » un cours de morale, si nous ne faisons pas effort pour élargir et enrichir notre conception de la justice; pour épurer la notion de dignité personnelle et cultiver la'‘délicatesse de notre respect de la personnalité des autres ? Comme le disait déjà Montaigne, il faut « s’enrichir et se parer au dedans »… et c’est non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie, qu'on jugera du profit que fait l'élève : « le soin de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage ».

Mais il faut cependant songer aux nécessités de l'examen! Nous ne les avons pas perdues de vue : un jeune homme qui, pendant les trois années d'école, aura fait effort pour « se culliver », au lieu de se « bourrer », n'aura rien à craindre de l'examen : sa composition française révélera à la commission une personne humaine au lieu d’un candidat, et personne ne se trompera à ce.« je ne sais quoi », qui donne aux devoirs où se révèle quelqu'un, une supériorité sans conteste sur les devoirs où se déversent des mémoires « hypertrophiées ».

Une préparation bassement utilitaire de l’examen appauvrit et stérilise l'esprit, parce qu’elle est une forme de l’'égoïsme; un éducateur doit se donner aux autres, et il doit songer à bien développer ses facultés

plutôt qu’à accabler sa mémoire de connaissances hâti< vement rassemblées : comme dans la conduite de la vie, l'égoïsme de l'élève uniquement préoccupé d'un examen est un signe de faiblesse, de médiocrité. Ceux qui ne songent qu’à l'examen sont les mêmes qui plus tard ne se préoccuperont que d'eux-mêmes : ce sont les faibles, les pauvres de volonté, à l'énergie vite tarie : il ne faut les blâmer que s'ils essayent d'’ériger leur. impuissance en système, car si parfois ils parviennent à faire illusion à l’examen, la vie, qui n’est généreuse que pour ceux qui s’oublient, se chargera de les punir durement. L'égoïsme n'étant que paresse, qu'insuffisance d'énergie, que débilité, l'égoïste se trouve inférieur à toutes ses tâches, et l’avenir ne lui réserve, comme le présent, que dégoût et meurtrissures. L’égoiïste, habitué à vivre avec lui-même, parce qu'il sent autrui hostile, finit par s’ennuyer mortellement dans une compagnie aussi monotone, aussi médiocre.

A l'examen, aussi bien que dans la vie, les jeunes gens seront d'autant plus goûtés qu'ils seront plus hommes. On ne leur demandera pas ce qu'ils savent, mais ce qu'ils sont. Sont-ils attentifs, réfléchis, observateurs sagaces, généralisateurs prudents? tout le monde s'inclinera devant leur supériorité intellectuelle. Sont:ils, en outre, maîtres d’eux-mèmes, soucieux de leur dignité, calmes et modestes, et scrupuleusement respectueux de la réputation et des légitimes susceptibilités d'autrui? Tous rendront hommage à leur haute valeur morale, et, instituteurs, ils trouveront dans le respect et l'affection de leur village une joie méritée. Leurs chefs étant très bien renseignés sur de tels maîtres, les récompenses abonderont, à la grande jalousie de l'égoiste, qui, pour n'avoir pensé qu’à soi, s'aperçoit

que personne ne pense à lui dans les bonnes occasions, tandis que tout le monde pense à qui a su s'oublier. Il en est de mème aux examens, le succès étant toujours sûr pour les laborieux .qui n'ont pas pensé à l'examen et très chanceux pour ceux qui y ont trop pensé. C'était d’ailleurs à prévoir, la préparation directe et utilitaire de l'examen dénotant une intelligence médiocre, sans distinction, sans besoins supérieurs, sans énergie.

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