CHAPITRE II
La crise religieuse.
Aujourd’hui la presque totalité des instituteurs et la grande majorité des institutrices sortent des écoles normales, et comme nous venons de le dire, ce séjour de trois ans est pour eux un grand bonheur : ce sont trois longues années à consacrer à la culture intellectuelle, sans aucun souci de subsistance et mème sans aucun souci d'avenir, puisque les élèves-maîtres sont sûrs d'être placés, les uns immédiatement après leur sortie de l'école, les autres bientôt après. ce sont trois années de pleine liberté de penser! Jamais les élèves ne sauront être assez reconnaissants à la Patrie de cette générosité : car leur loisir est fait du labeur des autres. Il faut que le paysan, que l'ouvrier, prolongent un peu leur travail pour payer l'impôt, pour payer les intérêts de la construction de l’école, pour en payer l'entretien; l'éclairage, le chauffage; pour payer les domestiques, la nourriture, les fournitures scolaires, l'enseignement des maîtres. Que les élèves-maîtres et les élèves-maîtresses se souviennent donc que leurs longues heures de recueillement et de paix, sont faites du labeur de tous; qu'ils
ont contracté de ce chef une dette sacrée vis-à-vis de la communauté... ils n’ont qu’un moyen de se libérer de cette dette, c'est de se préparer, sans perdre le temps précieux de ce loisir qu'ils ne retrouveront plus, à leurs devoirs d'’instituteurs. Élèves-maîtres, cette période de votre vie doit être pour vous une période d'affranchissement : affranchissement de l'intelligence par une culture virile de votre jugement et de vos facultés critiques; affranchissement de la réalité présente et du servage des préjugés qui courbent les esprits incultes, par une vue de plus en plus claire du rôle de l’honnête homme dans le monde; affranchissement de la volonté, qu'on ne soustrait à la tyrannie des instincts et des passions que par une culture intensive de l'attention et des sentiments vraiment humains.
Nous n'avons point à vous tracer des règles de conduite durant ces trois années : à l’école, malgré une discipline vraiment libérale, vous recevez les conseils de vos maîtres; vous êtes tenus en haleine par l’émulation, par le souci de l'avenir, par l’éloge et par le blâme. Les volontés chancelantes sentent que si cet ensemble d'aides ne suffisent point, le règlement réserve des sévérités plus efficaces pour stimuler ceux qui ont besoin de l’aiguillon pour progresser. Et de même que l’homme religieux, tout en agissant par amour du bien, n’ignore pas les redoutables châtiments que l'enfer réserve aux tièdes, de même, l’élève-maître, tout en étant poussé au travail par de nobles motifs, n'ignore point qu'une exclusion est possible et que l'inspecteur d’académie classe au dossier les notes qui décideront des débuts.
Aussi l’élève-maître est-il soutenu, guidé, poussé en avant : mais du jour où il débute dans une école, tout
cet appareil lui fait subitement défaut, et malheur à lui s’il n'a appris à marcher de lui-même quand il était temps d'apprendre! Quand l'expérience, toujours peu charitable, est venue avertir le stagiaire débutant que la vie est telle qu'on se la fait à soi-mème, le besoin se fait sentir d’un livre destiné à remplacer les conseils absents, à relever les courages abattus, à tracer la voie à qui ne sait se conduire.
Notre situation à la tête de l'instruction primaire d'un grand département qui comprend de la plaine, des montagnes, des hameaux perdus et des villes, nous a démontré l'urgence qu’il y avait à venir en aide aux maîtres abandonnés à eux-mêmes, livrés à toutes les suggestions de leur isolement et de leur découragement, et parfois aux conseils de collègues qui ont une notion radicalement fausse de leurs fonctions, et aussi — cela est tristement humain — de collègues qui ayant manqué leur vie, sont bien aises de déployer une réelle ardeur à dévoyer des jeunes gens pleins de bonne volonté et de se procurer la seule consolation qui leur demeure accessible : celle d’avoir des compagnons de malheur...
Quoique notre livre s'adresse aux débutants, il est une question douloureuse que nous ne devons pas passer sous silence, et dont trop souvent le directeur de l’école ignore la gravité, parce que les jeunes gens préfèrent cacher leurs inquiétudes très réelles sous une apparente résolution. Nous voulons parler de cette crise religieuse que Renan nous a si bien exposée en ce qui le concerne, mais qui n’a pas pour nos jeunes gens la gravité qu’elle a pour un Séminariste déjà revètu de la robe.
Dans les établissements religieux les mieux murés contre la vie du dehors, ces crises se produisent : à plus forte raison dans nos écoles largement ouvertes à la
culture moderne. L'enfant arrivé de son village, non pas croyant (car qu'est-ce qu’une croyance qui n'a jamais subi aucune discussion?). mais croyant croire, cesse peu à peu de croire, et sans avoir une € nuit » aussi dramatique que celle de Jouffroy !. ni une année aussi douloureuse que celle de Renan, il souffre de ce changement, si considérable en apparence, de son point de vue sur le monde. Cette crise est beaucoup plus pénible quand elle se produit chez les jeunes filles, qui vivent davantage repliées sur elles-mèmes, et dont le découragement, pour être plus intime, n'est que plus profond, lorsqu'elles se trouvent isolées dans quelque hameau, obligées de chercher toutes les ressources de leur vie spirituelle en elles-mèmes. Beaucoup de jeunes institutrices voient cette crise précipitée par la conduite hostile, et très souvent répréhensible, des représentants de la religion catholique, pour lesquels Finstitutrice laïque est dans nombre de villages l’ennemie, même (et notre expérience nous autorise à dire surtout) si sa foi religieuse est incontestable, parce qu'alors la concurrence qu'elle fait aux écoles congréganistes est plus difficile à combattre.
Aussi est-il nécessaire, durant les trois années de l’école, de donner aux élèves une très forte culture morale indépendante de tout enseignement confessionnel. Nous ne croyons pas que rien soit tenté dans aucune école normale contre la foi religieuse des jeunes gens ct des jeunes filles : des directeurs, des directrices, des professeurs d'école normale, sont très religieux, et
4. Jouffroy, célèbre psychologue, nous raconte ses impressions la nuit où subitement se révéla à son esprit l’impossibilité de croire. Cette analyse, un peu dramatique, est célèbre.
pleine liberté de pensée et de pratique est laissée à tout le moude; mais nous n'avons pas le droit de faire comme si la foi confessionnelle était un viatique suffisant, et nous devons donner à nos élèves une richesse de vie morale qui les anime et qui donne à leur existence une raison d’être profonde, même si la foi confessionnelle tarit en leur conscience.
Notez que nous disons « foi confessionnelle » et non « foi religieuse ». Nous pensons, en effet, que les confessions particulières sont les dialectes d'une langue mère commune qui constitue le fonds éternel de toute religion, et que ce qui fait la force des religions confessionnelles c'est ce fonds métaphysique et moral.
En dehors ou à côté des enseignements confessionnels, il y a place pour un enseignement spiritualiste très pur, comprenant le minimum sur lequel les confessions sont d'accord. Les discussions qui ont passionné l'opinion à la fin du xvire siècle et au commencement du siècle actuel, et qui opposaient au spiritualisme le matérialisme, nous paraissent bien arriérées. Les progrès de la psychologie ont amené les penseurs contemporains à expliquer la matière par l'esprit. L'esprit est la seule réalité que nous puissions connaître. Le spiritualisme actuel n’a rien du spiritualisme spperticiel de l'école de Cousin, qui n'était guère qu’un « démarquage » du protestantisme libéral, avec la suppression de ce qui pouvait lui donner une valeur pratique, c’est-à-dire du culte.
Le spiritualisme actuel est profond ct fondé inexpugnablement sur l'analyse psychologique la plus péné trante : vérifié par les résultats généraux des sciences contemporaines, qui enseignent la misère de notre personnalité dans l'infini du temps et de l’espace, le nou-
veau spiritualisme tend à supprimer par la racine l'égoïsme et l’orgueil !.
Seule cette philosophie supérieure donne, en dehors des croyances religieuses, un sens à la vie humaine; seule elle fonde le devoir de travailler au progrès commun; seule elle offre une religion aux âmes religieuses dont la raison ne peut accepter une foi confessionnelle.…
De plus en plus, les esprits affranchis des étroitesses du dogme, et même les esprits enfermés dans une foi confessionnelle, mais d’une tolérance qui a sa source dans une véritable humilité, comprennent que le lien religieux universel, c’est le désir”de réaliser la fraternité humaine. L’excellence d’une religion se mesure à la puissance avec laquelle elle inspire à ses fidèles le respect des droits des humbles et l'amour du prochain. En tant que les religions chrétiennes suscitent des efforts de charité et de sacrifice de soi, tout esprit impartial reconnaîtra en elles des collaboratrices fécondes.
Mais la foi souffle où elle veut, et nous devons nous placer à un point de vue supérieur aux religions particulières, et qui n’impose à la raison et à la plus absolue liberté de pensée, aucun sacrifice. A côté, et nous ne craignons pas de dire au-dessus des religions qui divisent les esprits, il y a place pour une religion vraiment universelle, acceptable par tous les esprits pensants et qui renferme les religions particulières comme le genre renferme les espèces.
Nous disions qu'aujourd'hui, les esprits philosophiques sont d'accord pour considérer la matière comme
1. Voir Payot, De la croyance, in-8, Paris, 1896, p. 211 cl suiv; p. 161 et suiv.
faite de nos états de conscience, groupés dans le temps et dans l’espace suivant des lois invariables. Le temps et l'espace ne sont eux-mêmes que des visions de notre esprit. L'univers est tout entier expliqué par l'esprit, c'est-à-dire en définitive par la volonté consciente : or la volonté et la conscience humaines ne s'expliquent pas seules, et nous voici ramenés à la source de toutes les religions, à cette puissance inconnaissable en elle-même, et dont nos pensées et nos volitions ne sont qu’une expression symbolique. Cette puissance inconnue, des raisons très pressantes démontrent qu’elle « travaille pour la droiture », mais les raisons ne présentent pas une certitude absolue, et la foi religieuse doit intervenir pour fonder le devoir et la loi morale en transformant cette haute probabilité en une vérité acceptée de tout cœur, et dont on « s’enchante » soi-même jusqu’à ce qu’elle ait pénétré notre pensée et vivifié notre volonté 1.
Dans la pratique, cet acte de foi religieuse revient à choisir entre la vie d’une personne humaine et la vie de l'animal : on choisit de lutter pour développer en soi toutes les puissances de l'intelligence et de la moralité, ou de se laisser aller à croire que Dieu « travaille pour le mal »,et de permettre en soi le libre développement des instincts de la brute, de l'orgueil stupide, de l’égoïsme étroit, de la violence et de la sensualité bestiales. :
Par le seul fait que l’instituteur a choisi d’être instititeur, il a tranché cette question primordiale, et il a,
4. Il est clair que nous ne pouvons traiter ici cette question vitale. Nous ne pouvons que renvoyer les maitres soucieux de l'étudier, à notre livre sur la Croyance. Ils consulteront avec fruit sur cette question, un beau livre : La religion basée sur la morale, traduction loffman, Paris, 1891. Voir aussi notre brochure sur l'Education de la Démocratie, chez Colin, 1896.
par l'acceptation de l'hypothèse religieuse, de quoi asseoir solidement sa vie morale.
Voilà la part exacte de la foi religieuse dans la vie : elle consiste à choisir entre deux hypothèses essentielles sur la valeur de la vie humaine; à accorder à une thèse, dont toutes les raisons humaines de tous ordres démontrent le bien fondé, une libre adhésion; à transformer cette vérité en notre vérité; en une foi personnelle, vivante, principe de pensée et de conduite, dont l'effet sera d'orienter notre jugement et notre vouloir dans le plan de la pensée et du vouloir divins.
Le résultat de cette orientation, s’il nous était donné de la réaliser parfaite, serait de faire de toutes nos pensées et de tous nos actes, des pensées et des actes de justice et de fraternité.
L’élève-maîtresse ni l’élève-maître ne doivent donc se désespérer si leurs croyances confessionnelles s’écroulent : beaucoup d’esprits ont passé plus tôt ou plus tard par cette crise : pour ceux à qui elle n’est pas inspirée sourdement par la bête désireuse de rejeter toute entrave, cette crise est une véritable épuration de la foi religieuse, désormais débarrassée de l’entrave et des limitations de dogmes qui divisent, et ramenée à sa pure essence métaphysique et morale.