‹ Aux instituteurs & institutrices: consoils & directions pratiquesChapitre 24 sur 78 · DE LA MORALE · texte numérisé non relu

DE LA MORALE

rolonté des enfants à appliquer journellement leurs Recouvertes morales.

Notre façon de comprendre l'enReignenaent moral "reçoit de la méthode dont nous parlons, une confirmation saisissante: l'enseignement delà morale, morcelé et consistant en épisodes sans lleos, tel qu'on le comprend habituellement, est destructeur de toute pratique; l'enfant reçoit, par semaine, trois ou quatre leçons de morale; à ces leçons différentes les unes des autres, il ne peut consacrer qu'une journée, deux au plus, de pratique. Aujourd'hui, il sera obéissant pour sa maman; demain il évitera de mentir; après-demain il évitera d'être brutal, et ainsi de suite... Quelle impression celle succession ininterrompue de règles sans lien produirat-elle sur l'esprit des enfants? Les règles morales leur paraîtront bien compliquées, bien tatillonnes, et tellement innombrables, que quoi qu'ils fassent, ils n'arriveront jamais à les respecter toutes. Alors à quoi bon?

Dommage plus grave peut-être ; l'enfant prend l'habitude de rechercher dans sa mémoire ce qu'on lui a enseigné louchant sa conduite. On n'a pas afflué sa conscience; on n'a pas fait de sou intelligence une intelli- .gence ■ débrouillarde >, active, capable de retrouver, ou, ^il le faut, de trouver d'elle-même ce qui est bien et ce

li est mal, dans toutes les circonstances de la vie; on lifait de lui un esprit « à la suite >. Au lieu de penser

l moment oii l'enfant aura quitté l'école, et devra se

pnânire par lui-même, au lieu par conséquent d'essayer a faire une personnalité capable de réfléchir, de voir

^èlle-noème, de se conduire, le mattrel'inslruil comme

I devait toute sa vie avoir les conseils ou les ordres s d'une conscience plus éclairée.

^ar conséquent, entassement indistinct de lois par-

■ bel

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lielk's et incohérentes; fatigue de l'atlention; courbature de la méuioii-e, d'uue part, et d'autre pari, Inertie de la conscience individuelle non exercée, incspacitâ d'uue décision personnelle à prendre pour ainsi dire dans le feu de la bataille, tels sont les fruits de l'enseî' gnement actuel de la morale.

Çu'est-cc à dire, sinon que l'enseignement de la morale ne doit pas être, un enseignement? L'effort da mattre ne sera que de provoquer les efTorts des enfaiits. Il les amènera 6 regarder dans le plus grand détail la n'hanté, à tirer de leurs expériences morales toute la substance assimilable. Il ne se substituera pas à eux, et se considérera comme l'agriculteur âiraplemenl chargé de favoriser l'action profonde et puissante du milieu, du sol, sur une plante qui existe par olle-môme, et qui porto eu soi les lois de tout son développement ultérieur.

Mais il s'agit ici non de plantes, mais d'êtres en vois de devenir conscients, et qui trouveront en eux et dans leur milieu moral, le moyen, soit d'entraver leur propre développement ou de le laisser dévoyer, soit de le favoriser : de sorte qu'il y a urgence à rendre l'enl'ant nettement conscient de la raison profonde de son existence, afin qu'il aide lui-même de toutes ses forces sa propre personnalité à s'affranchir des influences du dedans ou du deliors tendant k faire • gauchir • sa croissance.

Essayons donc d'indiquer sommairement comment nous concevons le rattachement de toutes les notions morales à de grands principes < qui recevront des faits une puissance imposante, et qui, en retour, communiqueront k chaque décision morale, avec cette puissance acquise, la force irrésistible de leur netteté et de leur beUe ordonnance >.

tS jiônitt!

I Nous n'avons pas à initier les enfants de nos énùlcs ï querelles des philosophes sur le fondement de la Wioi morale, et sur le sens de la vie humaine; mais nous s devons pas non plus leur enseigner que le devoir lijfepose sur une certitude absolue, puisque ce serait pcxposer leur foi morale au naufrage, le jour oCi ils f,i acquerraient la conviction que nous ne savons « le tout {^4erien>.

Enseignons -leur hardiment que la moralité suppose L|tan acte de foi. Ils peuvent, à l'âge où ils sont, et chaque jour ensuite, choisir entre une vie animale et une vie humaine. Ils sont libres d'imiter les bêtes, ou de s'inspirer de l'exemple des meilleurs et des plus grands hommes. Les animau.x sont sales, paresseux, gour- -.jmands, sensuels ; beaucoup d'hommes, à commencer k^par les ivrognes, sont sales, paresseux, gourmands, msuels. A l'enfant de voir s'il préfère être propre, cou- ^geux, sobre et réservé.

I Dans leurs relations entre eux, les animaux sont boTstes, envieux, irascibles : les plus forts et les plus msés oppriment, ou blessent, ou tuent sjins pitié les ^us faibles : au contraire, les hommes, à mesure qu'ils assemblent moins à des animaux, respectent de plus en il personnalité d'aulrui. Une société est il'aulant tans parfaite que ce respect est plus grand et plus kiéral, et inversement, plus une sociélé est parfaite, i U est facile aux citoyens d'arriver à une haute fcpralité. Si l'on refuse d'Être un animal et qu'on préfère jî condition d'homme, ce choix entraine du même coup leceptation de conséquences nécessaires, c'est-à-dire ipftcceplation non seulement des conditions sans lestelles nulle société n'est possible, mais encore des ^odîtions qui permettent à la soci'Hé ('■« s'améliorer de

jour en jour. Le développement personnel n'est possible que dans et par ta société, par cette collaboration des intelligences et des volontés à laquelle nous devons le langage, les arts, les sciences, la philosophie, les religions... L'homme, sans la société, eût été impuissant à s'évader des fatalités de la vie animale.

On voit donc qu'il y a, à l'origine de toute vie morale, un acte de foi unique, qui n'est douteux de la part d'aucun enfant , el qui fonde le devoir sur un choix libre et rélléchi, et dont nul sophisme ne parviendra jamais à voiler la netteté limpide'.

Cette grande idée de la dignité humaine, de la valeur de la personnalité humaine, et par suite l'obligation d'avoir pour la personnalité d'autrui un respect absolu, voilà le fonds essentiel de toute culture morale. Par dos esquisses sobres et fortes, le matlre saisira facilement l'attention des enfants, et peu à peu l'idée de leur propre dignité, et l'idée du respect dû à la personne humaine en autrui, se dégageront dans leur imagination et dans leur mémoire... Si l'on doute que les enfants puissent comprendre de telles idées, c'est qu'on ne connaît pas les enfants, et que l'on n'a pas eu occasion d'expérimenter sur eux cette vérité dont Kanl a proclamé le bien fondé à savoir, que » la représentation du devoir, si elle est pure de tout alliage, de tout appât sensible... a plus d'influence sur le cœur humain, par la voie de la raison

1. Si le mol acte de foi déplait, qu'on s'efforce d'imaginer une argumentation 41a façon d'Ulysae essajanl de persuader â Bes compagnons, changâa en pourceaux par Circé, de reprendre leur condiiion liumaine, et l'on verra qu'aucun argument, ptiilosophique ne peut avoir de valeur dans ce cas, si l'auditoire n'adviet comme axiome non susceptible de démonalralion cer laine, qu'il vaut mieux Être une liaute personnalité humaini malheureuse, • qu'un porc aatisFait ■.

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., quo les autres mobiles tirés de l'expérience ' ».

Le maître peut vivifier tous ses autres enseignements par ces grandes notions morales : il enseignera l'tiisloire de France comme la lente conquête, par le peuple, de ce respect dû aux plus humbles, conquête déOaitivemeat victorieuse en théorie par la Déclaration des droits de momme. 11 fera comprendre que les mœurs sont plus fortes que les lois, et que depuis 1789 tous nos troubles politiques ne sont que la lutte du grand principe moral, que l'homme est absolument respectable en tant qu'homme, et que l'homme a une valeur absolue par rapport â tout le reste, contre les mœurs qui n'ont de démocratique que le nom. Les mœurs, en elTet, sont un compromis entre les idées morales, et les poussées de notre orgueil, qui fait obstacle à l'acceptation de l'égalité absolue des consciences.

Non seulement ces idées morales donnent à l'individu une règle de conduite ; non seulement eUes lui indiquent quels sont ses devoirs sociaux, mais elles lui donnent par surcroît le discernement qui suffit à résoudre les questions politiques les plus graves : toute mesure est bonne, qui traduit un respect social plus grand pour un plus grand nombre de personnes humaines. ^ Autour de ces idées morales, incapables, par elles*

^-!. • L'observation la plus vulgaireraitvoir, en effet, que ai l'on ' représente une acLion d'équitâ comme dégagée de toul calcul d'avantage a recueillir, soil en ce monde, soit en l'autre, comme faite avec ferraelé au milieu des plus grandes épreuves de la nécessité ou de la séduction, elle laisse beaucoup au-dessoua d'elle, et obscurcit toute action matériellement semblable qui a été si peu que ce soit déterminée par un autre motif; elle élève l'ftme et inspire le désir de pouvoir faire de la sorte. Ur enfants sont cux-mimes de bonne heure sensibles à celle impi-eition et l'on ne devrait jamais leur enseigner les devoirs aulreunt. ■ [Kant, Fonderr.ent de ta tnêiapbysique des maiirs, sect. II.)

IJMnt. ■ (Ka'

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mêmes, d'amener la volonté à conduire à bien la lutte contre les suggestions des sentiments d'orgueil, de violence, et d'égoïsme, le maître saura patiemment grouper tous les bons sentiments de l'enfant, sa pitié, ses affections de famille, sa bonté, sa droiture naturelle, son vif sentiment de l'injustice, et aussi tous les sentiments qui ne sont bons que suivant l'usage qu'on en fait, tels que l'amour des éloges, le besoin de sécurité personnelle, etc.

Il arrivera ce qui arrive dans cette fusion des sentiments et des idées : les sentiments recevront de l'idée la cohésion et l'unité d'action, qui assurent l'efficacité de leur poussée, et l'idée recevra d'eux la puissance efficace d'agir, qui lui manque tant qu'elle n'est qu'une idée « froide » *.

Ce groupement des sentiments et des idées secondaires € autour » des grandes idées directrices, peut être préparé dans la division élémentaire. L'enseignement de la morale, comme celui de l'histoire, y est purement anecdotique. Rien n'est si facile, à propos de chaque anecdote, que d'opposer la grandeur d'une conduits noblement humaine, à l'ignominie d'une conduite dirigée par des appétits animaux. Est-ce un trait de courage que vous avez à exposer? Combien il est facile de différencier le courage du bouledogue, provoqué uniquement par la haine et par la colère, du vrai courage humain inspiré par le sentiment du devoir! de différencier, lorsque le cas se présente, de l'affection purement animale d'une

1. Nous avons exposé avec les exemples essentiels à l'appui cette mutuelle influence de l'idée sur les sentiments, et des sentiments sur l'idée, et la nécessité de cette pénétration réciproque de l'idée directrice et des sentiments moteurs de la volonté. Voir Éducation de la volonté, 9" édit., p. 58 à 92, 123, etc.

l'enseignemcm de la morale

A&atle pour ses petits, Tamour d'une mère pour ses enfants ! Il est très facile de faire saisir la différence de nature des vertus humaines et des instincts animaux, ot de montrer à l'enfant que les animauK s'arrêtent dés les premiers pas, et no connaissent ni le désintéressement, ni le sacriHce de soi à autrui... L'enfant est ainsi conduit peu ù peu à dégager rincomparable dignité de son existence tiumainc, et à n'attribuer â sa nature iWiimale qu'un rôle tout a fait subordonné. Si, de plus, ■par des exemples bien choisis, et ti'ès détailliis, on lui fait supputer la grandeur de sa dette de reconnaissance envers ses parents, envers les autres hommes, et envers les générations qui nous ont précédés, on l'aura préparé à comprendre ses devoirs de solidarité. A propos de souffrances éprouvées par l'écolier, d'abus de pouvoir de camarades plus grands; à propos d'injustices, de brutalités subies, on Bsera dans son souvenir l'insupportable amertume que produit toute injustice dans l'âme de celui qui doit la supporter.

Dans l'enseignement élémentaire, tous nos efforts, si nous étions instituteur, tendraient à grouper un puissant faisceau de sentiments autour des deux idées fondamentales de la morale : idée de la dignité personnelle ; idée de la justice, avec sa conséquence immédiate qui l«Bt la solidarité...

Le terrain ainsi préparé, l'enseignement théorique

^B la morale, dans les divisions supérieures, serait

icaceà la condition d'être simple et de procéder par de

irges groupements d'observations. Nous nous occupons cet enseignement de la morale à l'école depuis vingt

lois : nous avons trouvé dans le personnel enseignant notre département une complète bonne volonté, nous avons provoqué la tenue de carnets de morale.

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dont beaucoup témoignent d'un labeur vraiment a rable ; et cependant, il nous semble que tant de bonns' volonti-, tout en produisant de très notables résultats, ne donne pas ce qu'on pourrait attendre d'efTorta si sincÈrement acceptés. Ayant longtemps ebcrclié le po«r> i/uoi de ce demi-échec, l'auteur a cru le trouver dans la méthode d'enseignement qui impose à la mémoire de«. entants le souvenir d'une multitude de préceptes sans lien apparent... et actuellement, il conçoit cet enseigne* ment sous une forme très simplifiée.

En eilet, cet enseignement ne doit pas consister c l'enfant en un ensemble de notions déposées dans IS mémoire, et susceptibles d'y être retrouvées : il doit dégager dans la conscience une force toujours vivante, toujours présente et agissante. II doit aussi produira comme un foyer lumineux qui éclaire chacun des paff de l'enfant dans la vie. Or, la mémoire ne peut reteiui avec cette nettelâ que des notions simples, claires, 1 pides, qui auront été indéfiniment répétées, et qtt auront longtemps retenu l'attention, et intéressé l'enfànl

Le seul moyen de remplir toutes ces conditions indic ' l'enseignement à la fogot 1 tableau de maître, il a'eS concoure à exprimer l'idô tout l'enseignement de 1) morale soit comme deux grands tableaux de maîtres que tous les détails concourent à donner aux deux ii essentielles dont nous avons parlé, un relief et une v intenses.

Le maître donnera d'abord à la dignité humaine tout sa grandeur; il la distinguera de l'orgueil; il montren que la méconnaissance de la grandeur de notre persoa nalité humaine conduit aussitôt à la bcslialité. L'liODim<

pensables, c'est d'o d'une œuvre d'art ; dans pas un seul trait qui r essentielle. De même , qui

L"ESSEIGNEMËNT DE LA HUIiALÈ 71

est grand par lui-même en tant qu'homme '. La grandeur de l'homme frappe tous les regards, lorsque se révèlent une pensée puissante, ou une volonté énergique, ou des sentiments très purs et très généreux. Les enfants saisiront avec force le contraste qu'il y a entre un Spinoza, un Louis Pasteur, un Victor Hugo, et un ivrogne que l'alcool a fait déchoir jusqu'à la brute. Us garderont une impression ineffaçable de l'antitbèse fréquemment étudii^e dans le détail, entre des enfants pauvres, arrivés par leur énergie à être dos bienfaiteurs de leur pays, et des paresseux plus favorisés par la naissance, mais réduils par leur lâcheté devant le travail, à la mendicité, au vagabondage, au vol.

Un homme digne de ce nom, c'est un esprit libre, capable de s'affranchir des préjugés, de réfléchir par ■même avant d'agir; c'est une volonté « maîtresse du .corps qu'elle anime >, assez énergique pour maintenir et les instincts, et pour tout faire plier la royauté du devoir.

Tous les devoirs particuliers découlent de cette valeur

absolue de la personne humaine, et viennent, en retour,

con/irroer celte valeur. Cela est évident pour les devoirs

.de propreté, d'hygiène; pour les devoirs de culture de

:, de culture de l'intelligence, de la volonté.

Le travail se justifie de la même façon : tandis que la

inéantise laisse le corps, l'intelligence, et la volonté

.flaiblir, le travail est un moyen de culture énergique :

itre la souplesse et la vigueur qu'il donne au corps, il

Iki- Llnatituteur pourra s'inspirer de Channing, qui, sur ce lldet, a écrit de tort belles pages. Voir nolammenl dans le ecucil publié par Laboulaye, et intitulé Œuvres sociales de "lannini/, les chapitres sur l'Muc&tion personnelle, sur l'éléva-

endurcit à la fatigue, il trempe la volonté, la palience, la persévérance; il exerce les Sens, la réllexion, la pr6^ voyaace; il habitue à la discipline, à la collaboration deS efforts, et il est puissamment éducatif des senliments altruistes, puisque tout travail implique qu'on fait de son mieux, et que le travail profite à d'autres qu'à soi. i le travail n'eût été nécessaire, l'humanité fût demeuréa misérable et presque bestiale. L'évolution économique, en abaissant à rien le taux de l'argent, et en rendant de plus en plus diflicile l'exploitation du travail d'au-trui, semble nous acheminer rapidement vers un état; social où le travail sera absolument obligatoite pou* tous : la possibilité de l'oisiveté fait en bas des vagan bonds, en haut, des dissolus : en haut et en bas, il y s retour vers la bestialité primitive.

Il sera facile au maître de poursuivre cette première uoilication de son enseignement, La seconde unification groupera l'ensemble des notions morales sous l'idée da justice. Tous les devoirs de justice peuvent être coo* denses dans une règle : la personne humaine, à laquelle^ je reconnais une valeur ahsolue en moi-même, a celU miïme valeur absolue en autrui.

Le maître démontrera avec une grande force que Ij société est la condition nécessaire, sans laquelle nu être humain ne pourrait sortir de la bestialité '.

Imaginons qu'un enfant soit jeté nu sur une déserte, et supposons qu'il puisse survivre; cet en devenu homme, ne saurait rien, pas même parler. Ct serait un animal sale, paresseux, mû par quelque)

1. Nous avons Iraitô ce sujet dans noire brochure VËdacalion de la dèmoa-ahe, 1893, Paris, A. Colin, ch. III : Nature croyances moralea indispensables.

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