TRAVERS ET DANGERS A EVITER
t Le paysan, irrité parles plaintes de nos maîtres et de nos institutrices, n'a pas lort. il sait que la vie n'est douce pour personne au village, sauf pour quelques hobereaux, grands chasseurs, grands buveurs, rongés d'ailleurs par l'ennui et déprimés par l'intolérable vide de leur exislence. Il voit que le maître habile pour l'ordinaire la plus belle, la plus riante maison du village. Que serait-ce, s'il faisait le total des congés réguliers î Six semaines aux grandes vacances, une semaine à Pâques, tous les jeudis et tous les dimanches, deux semaines de pelils congés fNo6l, nouvel an, mardi-gras, Pentecôte, quatorze juillet et congés imprévus) : cela fait cent quaranle-neuf jours de liberté contre deux cent seize do travail. 11 y a, nous le savons bien, la correction des devoirs; il y a surtout la préparation de la classe, qui exigera un véritable labeur la première année. Mais elle en exigera moins la deuxième, si elle a été parfaitement consciencieuse, et moins encore la troisième; elle ne demandera plus ensuite qu'un travail de perfectionnement. Ces loisirs, peu de carrières les olîrent. Que nos élève s- maîtres réfléchissent qu'ils sont exonérés de doux années de service militaire sur trois, et que la retraite étant fixée à cinquante-cinq ans, ils ne consacrent au régiment que la trente-cinquième partie de leurs années de vie vraiment forte, tandis que les autres citoyens en doivent la onzième partie.
Non seulement les instituteurs font l'économie de deux années do service militaire, mais ils bénéficient en outre de trois années d'école, que leur accorde la communauté : ce sont trois années de travail calme, tranquille. Pendant ces trois années, ils disposent de bonnes bibliothèques, de laboratoires pour lesquels l'État fait
) grands sacrilices; ils sont entourés de camarades
ne AVANT 1) ENTllER DANS LA VIE
jeunes; ils vivent dans une demi-liberlé propice au triivail inleliccluel, et ils étudieot sous la direclion de mnttres excellents,
O vous, jeunes insUtuteurs, qui i5tîez pau\Tes, et qui, sans votre succùs k l'école normale, eussiez dû vous contenter d'une instruction élémentaire, soyez reconnaissants à la Patrie des trois années de recueillement qu'elle voua permet de consacrer à votre culture inl«llecluello, à votre éducatiou, au développement de votre personnalité morale! C'est h ce bienrail que vous devez de pouvoir vivre d'une vie plus complète, plus haute, plus heureuse, par suite, que ne le peuvent les jeunes gens moins favorisés que vous.
Pour vous assurer ce grand calme, à l'ûge où tes autres, après le service militaire, éprouvent toutes les angoisses de la recherche d'une carrière, toutes les diffieultés d'une vie de labeur, le département et l'IJUIat ont dû faire d'importants sacrifices. Si nous prenons pour exemple l'École normale de garçons de l'Ardèche, nous trouvons que l'achat du terrain, la constrtu lion des bâtiments, le mobilier de l'École, ont coû^ iOUdUfl francs, dont le revenu annuel à 3 pour l.lft de 12 0011 francs. Les traitements de tout le persoi montent annuellement à 201)90 francs : les frais d'eate tien, de nourriture de chaque élève montent à 506 franflil Ajoutez à cela les crédits d'entretien des bâtiments,.! mobilier et du matériel, les frais d'acquisition d'inslr ments, de livres, etc. : 2000 francs par an. En divisant l| dépense totale par le nombre moyen de 40 élèves, on V qu'un élève coâte, par an, 1370 francs h l'État et au dépai lemcnt, c'est-à-dire pour ses trois années 4110 francs. I prix moyen de la journée d'ouvrier étant dans le dépai temeiit de 2 fr. 'M, les trois années d'études qu'un élëv^
î ET DANGERS A ÉVITER 117
&iltre peut consacrer à sa culture intellectuelle et momie, représentent le travail de soixante-trois ouvriers durtiQt un mois. Ces années si heureuses et si fructueuses pour les consciencieux qui savent n'en rien perdre, exigent une masse considérable de fatigues, de soulTranccs vaillamment supportées par autrui. L'élèvemaîtpe paresseux qui rend ces sacrifices stériles en ce qui le concerne, se trouve en délinitive vivre tl'une exploitation fi-audulouse de ses compatriotes. Qu'en outre, l'instituteur en fonctions compare sa carrière qui, aprËs les trois années d'école, lui vaut la liberté des jeudis et des vacances, à l'esclavage interrompu un jour seulement par semaine, qui asservit les ouvriers des usines et les employés de commerce ; et il n'ira pas inutilement gâter par sa mauvaise humeur, par l'envie des situations supérieures en apparence à la sienne, la destinée si lieureûse que le hasard des circonstances lui a attribuée. Qu'il ne tombe pas dans ce travers si fécond en souffrances, de regarder avec un verre fumé tous les incidents de son existence, et de rega d la " d utres avec un verre rose. Le bonbour est pi lut éparti qu'on ne le pense d'habitude.
Lèse In bu uses en apparence cachent souvent bien d s ff es que le public ignore, ou plutôt qu'il n ut pa ir. On a généralement le bonheur qu'on t é l ton doit le conquérir de haute lutte, non contre les autres, mais contre soi-même. Si od apprend à découvrir la réalité sous les apparences et à être philosophe, on voit que loutes les sources des joies élevées sont à la portée des gens instruits, et que les obstacles au bonheur se trouvent dans nos instincts bestiaux, dans notre vanité stupide, etc. Ne
ilS AVANT D'CNTRER DANS LA VIE
voTis rendre profondément heureuse si nous savons le vouloir.
Il est une autre sorte de dmiger qui menace surtout les volontiis indolentes : c'est le danger • d'enlisement », L'imprudent qui s'aventure dans certains fonds mariîcageux s'enfonce peu k peu dans la vase profonde : le malheureuic se débat vainement contre l'action lenta et irrésislible de l'attraction terrestre qui l'enti'afne a fond de cette boue; ses cfTorts désespérés ne serve qu'à hâter le dénouement. Il en est ainsi de l'institutfii qui sombi-e dans l'ennui, la routine et le découragemea Il se livre à l'action irrésistible et continue de sa natii animale, qui le fait s'enliser peu à peu dans les plaisi grossiers des paysans incultes, dans les voluptés pa BagÈres el ignobles de l'ivrogne. L'inslituteur qui i sait pas se suffire et qui a besoin, pour se fuir lui-mém de la société d'autrui, se trouve nécessairement e relations avec la canaille. La parlia-saine de la popui tîon travaille r seuls, les fainéants, les • noceurs i village ont du loisir, et comme ils ont, eux aussi, bes do sociétii, et qu'ils sont pour l'ordinair liants et difflciles à rebuter; comme ils s'échouent Fi queniment au cabaret; si l'instituteur a besoin i société quand tout le monde travaille, il ne trouve q cette société-là, qui saura bien le compromettre il rapidement- Que l'instituteur évite donc le cabaret ou le café : i contracterait trop facilement des besoins tyranniqtu des habitudes veules : la passion de faire • la partis c'est-â-dire de se créer des excitations factices : il d pas difficile d'y renoncer, puisqu'on renonce du m< coup à la malpropreté non douteuse de ces cafés tout le monde l'unie et crache, à cette atmosphère si
j ET DANÛEHS A EVirCR
chniiffée, saturée de fumée acre et d'odeurs de relent. Que rinstituteur examine le public qui fréquente ces établissements, un dimanche, vers le soir; qu'il détaille toutes ces physionomies rouges, congestionnées par quelques verres de vin, quand ce n'est par l'absinthe. A cause du bruit, qui devient d'heure en heure plus assourdissant, les gens les plus calmes d'habitude, en arrivent à crier plus fort que les autres et à se disputer : suivez-les à leur «ortie, quand le grand air et le calme de la nuit qui monte, les ont dégrisés ; leur physionomie indique qu'ils sont intérieurement bonteus de cette liberté que durant quelques heures ils ont laissée ù leur bête de boire, de crier, de régner en maîtresse sur leur personnalité. — Que le jeune instituteur craigne les paroles maladroites qui peuvent lui échapper, qu'il redoute les discussions stupides qu'il peut se laisser aller à avoir, les personnalités violentes auxquelles il s'associe même par le silence, et dont les fous d'hier sauront se souvenir une fois dégrisés, et qu'il prenne la résolution de faire comme ses collègues plus sages, qu'il reste chez lui, et au besoin, qu'il invite quelques personnes à une partie calme, dans une atmosphère saine, et dans une pièce propre, élégante, dont on subira l'inlluence pacilîaute...
Un autre danger pour l'instituteur, c'est d'être secrétaire de mairie. Fréquemment, il est seul à connaître les lois et les règlements auxquels «st soumise l'administration municipale; il est indispensable au maire, et souvent, il est le maire réel; il gouverne, tandis que le maire règne, Cette situation est une situation fausse, pleine de périls. Il fuut qu'il évite soigneusement de blesser les conseillers municipaux qui reconnaissent leur ignorance, maïs qui n'aiment pas qu'on la souligne,
AVANT D ENTRÊii DANS LA VIB
et qui sont fort jaloux de leur autorité. Un secrétaire i mairie liabile se garde bien de choquer les coneeillei ni le maire. Il se contente, si on lui demande son avi d'oxposer la situation, et dès qu'il sent le conseil divia sérieusement sur une question, il doit, après l'e: des lois et règlements concernant la décision à prendi se garder d'essayer de peser sur la délibération. 1 parti battu ne lui pardonnerait pas d'avoir, par c intervention abusive, aidé à sa défaite.
D'autre pari, que l'instituteur s'abstienne absolumeri de prendre parti dans les questions de personnes. ] élections municipales sont les seules qui surexcitu ordinairement les passions au village, et il n'est bon que l'instituteur soit mêlé aux querelles de ] sonnes. S'il prend parti ostensiblement, il s'attirera i haine du parti adverse. Il ne pourra empêcher ] parents de parler de lui en termes haineux devant 1 enfants, et c'en est fait de l'autorité véritable du i en classe. Que l'instituteur ait au plus profond de 1^ même cette opinion que < la politique * fait ua t immense au pays, par les divisions qu'elle suscite etp les haines qu'elle déchaîne. Les hauts principes et cratiques de liberté, d'égalité, de fraternité, qui i qu'on comballe pour eux, qu'on sacrifie h leur trioiô son temps, sa fortune, sa vie, s'il le faut, n'ont i gagner la plupart du temps dans ces luttes de viltei Ce sont des luttes de coterie pour le pouvoir, et des lait démoralisantes, souvent guidées par des meneurs s scrupules, capables de mensonges et de calomoijt Dans ces luttes, la haine étroite et béte, l'envie bassf donnent libre carrière. L'instituteur doit être à i coudées au-degsuE de ce grouillement d'appétits ioj rieurs. I! doit donner l'exemple du calme, de la mat^
TRAVEIiS ET DANGERS A ÉVITER
de soi et d'une iatelligence saine, au milieu de la folie générale. On s'exagère singulièrement l'influence de la politique sur la marche en avant de l'humanité, et si nous avions dans chaque village une minorité d'hommes honnêtes, sincèrement soucieux de la liberté pour tous, bien décidés à ne tolérer aucune atteinte à leurs droits et tout pénétrés de la nécessité d'une sincère solidarité, notre pays serait à l'abri des perturbations politiques. Le seul homme, au village, qui fasse de la politique saine, delà politique à larges vues, de la politique d'avenir, c'est l'instituteur honnête et dévoué ; il ne vit pas dans le présent : son activité se traduira beaucoup plus tard dans la vie publique. A l'école et aux cours d'adultes, il apprendra aux futurs citoyens que les contemporains vivent dans un brouillard d'idées sans réalité, brouillard épaissi par les Journaux qui surexcitent les passions, qui altèrent sciemment la vérité des choses, et qui, sans souci de l'avenir du pays, exploitent cyniquement la sottise des partis et les haines dont ils vivent et dont ^Jb Patrie peut mourir. C'est sur l'instituteur que nous jomplOQS pour éclairer les inlelligeaces encore jeunes :eptibles d'amélioration, et pour répandre les ESées républicaines. L'idée républicaine a surtout besoin B calme, de réflexion tranquille, d'un amour sérieux é la liberté, d'un profond sentiment de solidarité. P Quelques instituteurs, compromis dans des luttes sales, nous disaient que leur neutralité eût. été consi- Krëe comme une Iflcheté! La vraie lâcheté consiste Mur un mattre à épouser, par peur de l'opinion de hielques meneurs, des querelles médiocres, et à oublier Ion devoir. De quel droit quand il a dans sa classe tous i enfante du village ira-t-il prendre parti pour les larents de ceux-ci contre les parents de ceux-là? Quelle
123 AVANT d'entrer DANS LA VIE
GonUaace pourront avoir en lui ses advcrsairesî Et D'est-il pas naturel qu'ils redoutent sa partialité en classe? N'est-il pas naturol aussi qu'ils essaient d'obtenir son déplacemment? N'est-il pas évident que l'esprit d parti leur fera prononcer devant leurs enfants, qui les répéteront, de sévères jugementsî
Il est facile à un maître soucieux do son devoir, de demeurer impartial, et de dire nettement les motifs de celte impartialité : il n'aura même pas à les dire, si toute sa conduite manifeste une haute compréhension du devoir. Ceux qui répugnent à demeurer neutres dans les luttes de personnes sont les vaniteux qui désirent jouer un r61e et se donner de l'importance; ce sont les violents, qui satisfont leurs bas instincts de combativité, et qui préfèrent le bruit et l'agitation vaine, à Tactioa calme et lente, mais féconde, de l'école.
D'une façon générale, que nos instituteurs n'oublient jamais que plus ou moins confusément le public a 1» sentiment qu'ils ne sont pas des fonctionnaires comme les autres. S'il prend parti dans les querelles locales, Jous, mémo ceux qui le poussent dans la lutte et lecom^ promettent, comprennent que l'iDslituteur se déprécia et déchoit, à oublier son caractère.
Ce sentiment obscur de la grandeur du réle des ii tuteurs, et de la haute impartialité qui leur convient-; explique la sévérité du public pour leurs écarts de con-' duite : on pardonnera à un employé des ponts et chauf'; sëes, fi une receveuse des postes, ce qu'on ne pardonnent pas à ceux qui ont mission d'élever les enfants.
Que les maîtres et les maîtresses de nos écoles fassent un retour sur eux-mêmes, qu'ils se considèrent un moment comme chefs de famille : quel sentiment d'irritation n'éprouveraient-ils pas contre une institutrice oa
TRAVERS ET DANGERS l
instituteur auquel ils ne pourraient pas ne pas confier leurs enfants, et qui, cependant, serait répréhensible sous le rapport de la conduite? C'est donc légitimement que le public est très sévère pour les écarts de conduite des personnes vouées à l'enseignement.
Que la jeune institutrice surtout soit sur ses gardes. Au village, garçons et filles jouent ensemble dès l'enfance, et les jeunes filles y conservent une grande liberti! d'allures. Il n'est pae rare que filles et garçons rentrent assez Lard le dimanche soir d'une veillée commune, et les groupes deus à deux s'espacent petit ù petit. Volontiers ilspreoneol des sentiers de traverse qui ne raccourcissent pas le chemin. Que l'institutrice se méfie, car ce i flirt > qu'on trouve tout naturel chez une jeune* fille du village, on le trouvera fort répréhensiblo chez elle. En outre la jeune fille du village est forte de la pré-
»Kence de son père, de sa mère, do ses frères, robustes gars, dont les poings inspirent le respect, et qui sauront lempècLer de jaser. L'institutrice est seule, eUc a des jaloux, et pas de parents; elle est faible, isolée, et très en vue. Aussi ne lui - pardonnera-t-on rien et lui fera-t-on un crime des moindres légèretés. C'est pour elle surtout que la calomnie est < d'abord un bruit léger, rasant le sol comme une hirondelle avant l'orage... Telle bouche le recueille, et vous le glisse en l'oreille adroitement; le mal est fait; il germe, il rampe, il chemine, et de bouche en bouche, il va le diable; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler'. »
ILes voyages fréquents sont admirablement propres à mner naissance à des calomnies solides, car, oi!i l'insti- 1. Beau
L 1. Beaumarchais.
tutrice peut-elle bien aller chaque semaine, sinon à quelque rendez-vous? La situation de Tinsfitutrice est donc très délicate, et la plus grande réserve lui est nécessaire dans ses relations. Qu'elle ne choisisse, pour les fréquenter, que des jeunes filles irréprochables, ou des jeunes femmes d'une honorabilité entière.