L'ORGANISATION BD PLAISIR
l'oisif une apparence de rêve sans consistance. 11 ouvre touLes larges les sources des joies dues à la littérature, & rhistoire, à la science, à la poésie...
Mais, outre les joies qu'il donne par lui-même, do même que t le froid est agréable pour se chauffer •, de même ceux qui ne se lassent jamais ne se délassent jamais non plus. L'oisif n'a jamais connu la saveur du repos. Le plaisir lui-môme, pour le travailleur, est doublé par le contraste, tandis que les malheureux condamnés k une vie appelée vie de plaisir, sans doute par ironie, n'éprouvent jamais de plaisir. Sardanapale n'a, comme les viveurs des grandes villes, jamais pu soupçonner ce qu'est une heure de bonheur.
C'est que le plaisir veut être mérité : une vie sans travail, ce sont ces quatre-vingt-quatre interminables périodes de dix minutes, dont nous parlions, et qui s'étendent devant l'oisif comme une de ces routes rectilignes, sans Qn et sans imprévu, qui découragent le piéton, déjà las d'avance...
Outre qu'il se prive des joies mêmes du travail, l'oisif se condamne à l'ennui morne et à l'impuissance de goûter un plaisir vraiment savoureux. Nous avons donc eu raison de placer en première ligne dans l'organisation du bonheur le travail personnel : lu plaisir que tant de sots croient pouvoir séparer du travail, ne vient qu'en deuxième ligne.
Toutefois il faut du plaisir : ceux qui sont sevrés de plaisirs sains et d'excitations agréables, sont naturellement portés à rechercher des excitations illicites. On a remarqué que la France d'avant la névolutiou était d'uue tempérance extraordinaire, et les Anglais expliquent ce fait par la gaîté de nos paysans, et par leur habitude des plaisirs simples. Les pays du Midi de la
202 AVANT D'ENTHEn HANS LA VIE
France, avec leurs Jeux en plein air, ne connaiGSenl pas la lourde ivresse des paysans du Nord, que le climat condamne à de longues semaines de réclusion; et il e probable que l'ivrognerie qui dûshonore la noblesse et la haute bourgeoisie anglaises tient à la tristesse des mœurs de cette société, tristesse que Stuarl Mill compare amèrement * avec l'atmosphère libre et douce de la vie » qu'on mène dans le Midi '
Les anciens s'entendaient mieux que nous à organiser le plaisir, et leurs cirques, leurs arènes, leurs théâtres, dont les ruines grandioses provoquent encore notre admiration, donnent une haute idée de leur facoQ de comprendre les plaisirs populaires, qui n'étaient pas toujours cruels. Chez nous, il y a peu de temps qu'on a su organiser le jeu dans les lycées, et il y a beaucoup à faire sous ce rapport à l'école primaire : c'est en apprenant aux jeunes gens à organiser leurs plaisirs cpie nous lutterons efficacement contre l'inepte et grossier caféconcert, et contre le cabaret. Une des causes de la dépravalioo publique et de l'alcoolisme est l'absence de plaisirs innocents et d'excitations saines,
Ici, il est nécessaire de s'entendre, et d'examiner de prés cette question du plaisir, si négligée de nos jours, et si enveloppée de préjugés. Il ne faut pas demander k la vie plus qu'elle ne peut donner, et jamais nous n'arriverons à faire de notre existence une succession de bonheurs scniis. Les lois mêmes de notre nature psychologique s'y opposent, et la fatale loi de l'habitudd fait que l'excitation due aux plaisirs s'apaise très vita : il faut donc, dans nos plaisirs, beaucoup de variétâ* D'abord, si on se contentait bonnement d'être bcureuz.
. Mes Mémoires, LraduclioD fran<;aise, p. Sô.
l'organisation du plaisir 203
on le serait assez facilement, mais on veut l'tïtre plus que les autres, et comme on ne voit que les beaux eûtes de leur vie, et que, par vanité, nos modèles sont portés à exagérer leurs satisfactions et à cacher leurs déboires, il résulte, en définitive, que chacun veut être plus heureux qu'il n'est possible de l'être dans notre société actuelle. Ce désir du mieux nous empêche de jouir du bien que nous avons. Nous devons donc nous rendre compte que le bonheur à rechercher, consiste d'abord à ne pas souffrir, ensuite à éprouver un nombre BufOsant de joies : la majeure partie de notre existence n'étant ni heureuse ni malheureuse, mais simplement indifférente. Il y a longtemps qu'on a comparé la vie à une toile grossière sur laquelle, de loin en loin, sont piquées quelques Heurs...
On arrive généralement à ne pas trop souffrir physiquement, en observant, sans s'y asservir, une hygiène intelligente : nous ne parlons pas ici des souffrances inévitables et injustes, ni de celte loi de solidarité inéluctable, qui nous fait payer pour les fautes de nos ancêtres. Nous ne pouvons, en effet, traiter ici de cet abominable problème du mal, que nous laissons aux métaphysiciens qui ont du temps à perdre, et aux théologiens désireux d'ébranler leur foi religieuse... Socialement, le moyen d'éviter la souffrance, c'est de soumettre tous les actes de notre vie à la loi morale, eu dehors de laquelle il n'y a que guerre, que haine, que douluur, qu'inquiétude. Nous nous plaçons, puisqu'il s'agit de plaisir, au point de vue utilitaire, et nous sommes acculés à cette constatation qu'il n'y a de sécurité pour la vie individuelle, pour la vie de famille, pour l'amitié, qu'à l'abri de la grande loi d'harmonie sociale et de santé intellectuelle et morale, qu'on appelle la loi du devoir
Mais, ne pas soufTiii- n'est qu'une condition négative du bonlieur : il nous reste maintenant à examiner ses conditioDS positives.
La nature du plaisir a été peu étudiée en psychologie'.
La douleur traduit dans la conscience un surmenage des lorces de réparation de l'organisme : toute dépense qui entame les forces vives est douloureuse. C'est ainsi que l'air frais du matin, agréable pour qui se porte bien, provoque des frissons chez un convalescent; une promenade, commencée avec joie, devient pénible lorsque la fatigue est arrivée. Le plaisir est comme le chant de triomphe de l'organisme. Il indique le bon fonctionne- :nl de la machine, qui marche à haute pression : on I sent vivre >, on est gai, exubérant : toutes les i, aussitôt réparées avec abondance, sont agréables. Les idées s'associent avec rapidité. Les gens faibles, à l'activité bientôt tarie, sont irritables, de mauvaise bumanr, et il est facile d'observer qu'un paresseux est ordinairement triste, morose, et qu'il déprime, par sympathie, ceux qui sont obligés de supporter sa société.
Le 'plaisir est donc provogué par une activité saine qui s^ dépense soTts surmenage.
L'on voit immédiatement quelles conséquences découlent de cette vérité capitale : d'abord, notre plaisir ne dépend pas surtout des choses extérieures, mais de s-mëmes, et, en outre, nous avons un principe pour classer les plaisirs en plaisirs durables et en plaisirs épuisants cl par suite fugitifs.
vue philosophique, Pafot : Senâalion, plaisir et doii-