CHAPITRE II
Les principes directeurs : les devoirs de
l'instituteur en tant qu'instituteur
dans un Etat démocratique.
« Il est facile de fonder la République, mais noQ de former dos républicains. »
Horace Mann.
. Le fondement sur lequel s'édifie une démocratie, c'est la croyance à la valeur incomparable de la personne humaine. Cette croyance, qui contient en elle tous les devoirs de justice et peut-être toute la morale, donne au gouvernement démocratique une force contre laquelle rien ne prévaudra dans la suite des temps, et qui explique le succès de la Révolution contre l'Europe coalisée.
L'homme est grand en tant qu'homme ; la fortune, le pouvoir, les titres, le talent lui-même, sont des quantités nulles, si on les compare avec cette valeur infinie de la personnalité humaine. L'ancienne noblesse fondée sur la naissance n'est plus qu'un préjugé sans valeur pour les esprits qui pensent et qui considèrent la médiocrité irrémédiable des descendants des familles historiques.
ailleurs, tant de tDariages d'argeot ont Ét6 occesires pour entrelenîr leur oisiveté ruineuse, que bien des familles nobles ont du sang roturier dans les veines. Quoi que les adversaires de la République pensent du Pôle de la noblesse, ils sont contraints d'avouer qu'elle n'a pas Fait grande figure dans l'histoire nationale depuis les petits levers de Louis XIV. D'ailleurs, ci\t-elle eu toutes les qualités, elle est comme la jument de Roland, qui n'avait qu'un défaut, celui d'être morte.
Toutefois le principe républicain n'a pas produit encore toutes ses conséquences, et les relations sociales semblent trop souvent fondées sur le mépris de l'égalité des hommes. L'argent a créé des classes : les hommes se résignent si difiicilement à être humains; l'orgueil qui serait, comme on l'a dit, la plus forte preuve de l'origine simiesque de l'homme, corrompt si bien le jugement, que, sauf à la campagne, où l'on estime souvent les gens d'après leurs qualités, chacun cherche à
Il faut avouer que trop souvent encore les ouvriers ne font pas ce qu'ils peuvent pour rapprocher les distances; une part iraporlante de responsabilité leur incombe. Pourquoi tant d'entre eux affectent-ils des manières grossières, un langage incorrect et malséant, des plaisanteries ordurières, et, dans leur tenue, un laisserallor, une négligence, une malpropreté même, qui cboqueotî L'école corrigera lentement ces défauts : le maître fera comprendre aux enfants qu'ils doivent se respecter, s'ils veulent qu'on les respecte. Il ne s'agit point, pour les travailleurs, d'acquérir cetle science frivole des • bonnes manières •, et qui peut être accompagnée du plus sec mépris d'autrui. Il s'agit d'acquérir
vraie dignité, qui est l'élément capital de la politesse :
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c u'entheu dans la vie
X autres le ruspccl de aotn)
cetledigniti^, qui impose pei'sonnnlité, suppose d'abord que nous savons nous respecler nouS'niL'mes, et que nous sommes assez soucieux de lu délicatesse des autres pour reapectei- leurs idées, leurs Eenliments, leur personnalité, pour Lout dire. Cette • politesse du cœur > est donc faite de dignité, et aussi do réelle bonté : elle ne comporte ni raideur orgueilleuse, ni obséquiosité. Elle est l'attittn naturelle d'un Lommo libre, conscient de l'égalité tous les hommes libres.
Plus qu'un autre, l'instituteur est tenu à donner icf bon exemple. Il doit oser partout prendre sa place avec une aisance sûre d'elle-même, et il ne doit s'estimer inférieur à personne, ni soulTrir qu'un hobereau le dédaigne du haut ds ses sacs d'écus : mais aussi que rion dans son attitude ne soit inspiré par la vanité ou par l'orgueil. Qu'il s'interdise toute plaisanterie douteuse, tout mot orduricr ou simplement vulgaire; qu'il demeure pour tous un exemple vivant de diguitC sans pose.
Lorsque avec le secours de l'école, nos jeunes ouvriers et nos jeunes paysans sauront parler correctement ; lorsqu'ils auront pris le goût de la lecture et d'une vie supérieure à la vie des paysans actuels; lorsqu'ils auront acquis le vif sentiment de l'égalité de tous dans notre démocratio, l'aristocratie de l'argent aura vécu comme a vécu l'aristocratie nobiliaire.
Toutes deux, en effet, reposent sur une vérité qni à devenir une erreur, et sur une erreur qui a longte) passé pour une vérité : la vérité qui perd peu k peu; caractère de vérité, c'est le divorce admis, et trop jusqu'ici, entre le travail manuel et la distinction manières et du languge. Nous venons de trouver
raisons sérieuses de croire que ce divorce tend à cesser. Non seulenienL l'ouvrier plus instruit apprend à parkr correctement, non seulement ses manières gagneront en diilicatesse et en élégance, mais le bon marché des étoffes lui permet de s'habiller proprement, et souvent, la jeune ouvrière peut, avec du goût, être à bon compte très élégante.
Quant à l'erreur qui sert du fondement à toute aristocratie, c'est le mépris du travail, surtout du travail manuel considéré comme servile. Ce préjugé constitue le plus grave obstacle à la diffusion des idées démocratiques et le plus solide appui pour l'orgueil du noble et du manieur d'argent. L'instituteur ne négligera aucune occasion d'attaquer ce préjugé et d'en démontrer l'absurdité, parce qu'il divise profondément la société, et qu'il est fécond en innombrables souffrances sociales.
11 divise la société en gens qui peinent pour vivre et en gens qui peuvent vivre sans travailler. Ne rien faire semble noble. Le travail déshonore : il est un chiliment infligé par DJeul Doctrine impie, démoralisante et fausse! Car si le monde que nous habitons était organisé do façon à ce que nous puissions, sans travail, satisfaire tous nos besoins, l'humanité n'eût connu ni l'effort, ni le courage; elle ne fût jamais sortie de l'animalité. Ceux qui ont reçu de leurs parents le triste privilège de pouvoir vivre sans rien faire, ne tendent-ils pas, le plus souvent, à déchoir, et à perdre les qualités supérieures a'énergie qui font les véritables personnalités humaines! .Nous devons au travail tout ce qui est digne de respect.
Aujourd'hui la dignité du travail intellectuel n'est fiti:s en cause. Nos écrivains n'ont plus la situation lible d'un La Bruyère, < domestique » d'un grand sei-
252 AVANT d'entrer DANS LA VIE
gneur; ils sont au premier rang dans l'estime et cette estime rejaillit sur tous ceux qui vivent d' travail intellectuel. L'enseignement supéri gnement secondaire sont considérés, et l'easeigneni) primaire ptend dans les écoles publiques l'importance à laquelle il a droit. Les fonctions d'instituteur tendent à devenir extrêmement lionorables dans l'opinion; beaucoup de maîtres, depuis longtemps au même postQjij ont BU acquérir un prestige de bon aloi qui double I' ficai-'ilé de leur action morale.
Si nous voulons fonder déllnitivement le régiiBi démocratique dans les mœurs, cette considération qui s'est lentement attachée au travail intellectuel, et qui a complètement remplacé le dédain d'autrefois, il nécessaire qu'elle réhabilite aussi le travail manuel.
Malheureusement les revendications bruyantes ouvriers des villes tendent à appeler l'atlention sur sur le travail des usines ; travail monotone, sans ti tiative de la part de l'ouvrier, devenu l'esclave de machine, et qui tend h décourager et à abêtir celui y est soumis trop longtemps. Pour ces motifs, ce trav! sera le dernier rrhabililé : il n'est d'ailleurs beui sèment le lot que d'une petite portion de la Nation.
Tous les autres métiers font intervenir la porsài lité de l'ouvrier, son intelligence, sa décision. Les lions d'agriculteurs surtout, ont un travail à la fois varié et très personnel ^.
1. ■ Lea travauï de l'ouvrier des champs aonl rudea, i sont variés; ils comportent mille applications diver^ 4 pensée, mille alLitudea diFFérenles du corps, mille empl^^ heures et des bras : bêcher, labourer, semer, sarcler, tavSM planler des liaïes, bâtir des murs; éterer, saigner, DMJjf traire des aBimii»! domestiques; moissonner, battre des gedl, vanner le blé; émondcr, vendanger les vignes, pressurer J
LES PHtNCIPËS DIRECTEURS S53
)U5 avons déjà vu incideiument que la distiniition enLi'e le Iravail intellectuel et le travail manuel est tout à l'ait ai'bîtrairB. D'abord le travail intellectuel comporte une part considérable de travail manuel. L'écrivaic doit écrire, raturer, recopier sou manuscrit; il doit ensuite corriger SGS épreuves. En outre, il ne pourrait travailler sans l'active collaboration de bien des travaiUeurg manuels : il doit beaucoup aux ouvriers typographes; il doit aux ouvriers qui ont Fabriqué le papier sur lequel il a écrit; il doit aux fabricants de plumes et d'encre, etc. « Quand Spinoza écrivait sa prodigieuse Ethique, le cliifTonuier qui ramassa les vieux linges dont fut fait le papier du philosophe, collaborait en
Une part de travail manuel se trouve donc impliquée dans tout travail intellectuel.
Inversement, une part considérable d'intelligence se trouve impliquée dans le travail manuel de la plupart des artisans. L'artisan vit en lutte avec certaines lois de la nature et en collaboration avec d'autres; il est contraint d'observer, de comparer, de rélléchir et de cultiver son < coup d'ceil >- Aussi, les artisans sont-ils ordinairement d'un esprit vif et nourri, en tout ce qui touche à la vie pratique. Un agriculteur vit au milieu des applications des sciences physiques et naturelles. Il a à s'occuper de chimie minérale et organique, de bactériologie; il doit connaître les lois de la physiologie végétale, et celles de
raisin; récoller les fruits du noyer ou du châlaigner, sédier les recolles, les préserver pour l'biver; atteler, dételer les boisur^, loniire les moulons, presser le laitage des chèvres : ce sont là aulanlde travaux qui, en diversiQant le travail de rourriei* de la canipagae, le lui Tonl aimer et changent ta peine en intérêt. • Lajubtihb, 1. Payot, Éducation de la Démocralie, p. SS.
t en quelqi^
la physiologie animale, etc. L'agriculture est e
8orte la synthèse la plus coniprébensive de toutes les
sciences physiques et naturelles.
Évidemment le paysan peut cultiver sa terre comme l'araignée tisse sa toile, sans pensée — mais, en quoi, nous le demandons, un paysan instruit, conscient de l'admirable jeu des lois de la nature qu'il utilise, est-il inférieur en dignité à un médecin qui panse une p!aî^ k un professeur de physique qui explique la constit lion d'un thermomètre, à un physiologiste couvert ( sang, à un avocat qui assourdit un auditoire de i éclats de voixT Rien de plus ridicule que la prétentifl d'un employé de banque, ou d'un employé de i 1ère qui se croit supérieur à un bon menuisier ou à un" jardinier intelligent. A tout bien considérer, s'ils sont instruits, le menuisier et le jardinier, par la nature même de leur travail, ont plus d'occasions de cultiver la finesse de leurs sens, de développer leur énergie et leur vigueur morale, que l'employé qui s'amollît dans une profession trop sédentaire.
Le travail manuel et surtout le travail au grand i n'est exclusif ni d'un jugement sain, ni d'une cuUij sérieuse de la volonté, ni d'un vif sentiment de la eolî* darité humaine et do la beaulé des choses. Tolstoï n'a rien perdu de son génie à pousser sa charrue, ni Spinoza à tailler ses verres optiques et à avoir eu la réputation d'y exceller. Au contraire, le travail manuel fait circuler dans le corps un sang plus vermeil ; il développe la force de l'attention, la vigueur du courage; il nous rend patients, capables de persévérance, et comme le remarque justement Proudhon ' l t Le savant, qui n'est
■1 VI" élude, le Travail, ch. VI, S x
que savant, est une intelligence isolée, ou pour mieux dire mutilée, faculté puissante de généralisation eL de déduction, si l'on veut, mais sans valeur executive; taniîis que l'ouvrier dûment instruit représente Tintelligence au complet, l'intelligence servie par des
'ganes... >
Le travail, comme le dit encore Proudhon, qui en a admirablement parlé, • est une volupté intime,., qui résulte pour l'homme du plein exercice de ses facultés : force du corps, adresse des mains, prestesse de l'esprit, puissance de l'idée, orgueil de t'ûme par le sentiment de la difficulté vaincue, de la nature asservie, de la science acquise, de l'indépendance assurée; communion avec le genre tiumain par le souvenir des anciennes Jultes et par la solidarité de l'œuvre '. > » Pourquoi le :travail, remplissant toutes les conditions de variété, de salubrité, d'intelligence, d'art, de dignité, ne deviendrait-il pas, même au point de vue du plaisir, préférable à tous les jeux, danses, escrime, divertissements... que la pauvre Humanité a inventés afin de se remettre, par un léger exercice du corps et de l'âme, de la fatigue et de l'ineptie que la servitude du labeur lui causoî N'aurions-nous pas alors vaincu la fatalité dans le travail'?... »
La dignité de ce que noua faisons dépend donc de ]'«sprit que nous apportons au travail, et l'instituteur li|>énétré de cette haute conception du travail, pourra iBOntribuer, pour une large part, à le rétiabiliter ot à 'créer peu à peu en France le type de l'ouvrier répubii-
in : d'une intelligence suffisamment cultivée pour vivi-
ee, VI* étude, eh. V, S ^-
tier son travail; capable de rattaclier ce qu'il fait t lois t^lernellos de l'Univers; de comprendre la grandf de son râle dans la société; de goûter la beauté st toutes ses formes, et assez conscient de sa di^o d'homme pour rabrouer d'un bon nre joyeux les [ tentions des orgueilleui tentés d'estimer trop iij leurs titres, leurs écus, leur position sociale.
Déjà, nos ouvriers intelligents ont, très vif, le sei -ment de leur indépendance et de leur valeur en 1 qu'hommes. Il n'y a qu'à fonder en raison ce sentime et à lui donner des racines suffisantes par une cuUii de l'intelligence, de la volonté, de la dignité, de la f bité. • Une cité, dit Channlng ■, qui pratiquerait le pri cipe que l'homme est plus précieux que la richesse et luxe, serait bientôt à la t6te de la civîlisution. *
Si la République suppose le développement à un faaB degré chez chacun des citoyens du sentiment de 1 dignité humaine, \a liberté, qui est la conséquence d^ jégime politique fondé sur la valeur absolue de l'L vidu, n'est pas sans dangers. La loi, qui est l'expressif de la volonté de la foule, cesse d'être un frein supériei b ses passions.
D'autre part, il est clair qu'un pays dans lequel J citoyens ne reconnaîtraient rien de supérieur à i propre volonté, ferait retour à l'étal de nature, et que despotisme des plus forts y opprimerait bientàt la t blesse des timorés. Nous sommes ici en présence d^ cercle vicieux : il faut que chacun reconnaisse uzko 1 supérieure à sa propre volonté, et cela n'est pos$i| que si la loi se confond avec la volonté de tous, et» 4 suppose que les volontés de tous sont identiques.