CHAPITRE III
Les principes directeurs : les devoirs de l'instituteur en tant qu'instituteur français
Surtout à l'heure actuelle, les instituteurs ont des devoirs immédiats et d'une importance considérable visà-vis de la Patrie. Des résultats très sérieux ont été obtenus par l'enseignement du patriotisme à l'école primaire, et les inspections dans les écoles les plus reculées donnent une vive impression des efforts réalisés dans cette voie.
Faisons-nous œuvre mauvaise, comme le prétendent les cosmopolites, les « sans-patrie >?
Nous sommes aussi persuadé qu'eux de la nécessité des États-Unis d'Europe; nous pensons que l'orgueil agressif des États-Unis d'Amérique, et les nécessités d'une politique européenne en Asie et en Afrique, feront ce miracle de l'union des peuples d'Europe. Mais aussi nous pensons que cette union ne sera possible que par un développement intense du patriotisme national : de même que les rapports sociaux sont des rapports hostiles tant qu'on ne reconnaît pas la valeur absolue de la personne humaine, et tant que le respect
de toute personne n'est pas absolument exigible, de m'^.mi!, les rapports nationaux continueront à être aussi brutaux que par le passé, tant que chaque nation ne sera pas considiSrée comme une personne morale absolument inviolable et sacrée.
Or, il n'y a qu'un moyen d'introniser en Europe culte idée qu'une Nation est inviolable et intangible, c'est de donner, dans chaque Nation, au sentiment patriotique une culture si intense, que, sans une ombre d'hésitation, chaque citoyen préfère la mort h la plus légère atteinte portée k la dignité nationale.
Cette susceptibilité, si elle ne s'allie au plus grand respect pour les autres Nations, devient du ehauvinlsmc. Le chauvinisme se distingue du patriotisme comme l'orgueil sot et méprisant pour autrui se distingue du respect de soi et du sentiment de la dignité personnelle, qui n'excluent point, bien au contraire, le respect de la dignité d'autrui.
Les oITels de cette culture du patriotisme seront doubles : d'abord la Nation, ainsi comprise, deviendra une force morale, et partant une force militaire si redoutable, qu'aucune nation de proie n'osera engager pour des motifs d'orgueil ou de prépondérance, une lutte efTroyuble et d'issue très incertaine.
En outre, un patriotisme ardent et sans cesse inquiet finira par imposer aux esprits la croyance que la Patrie, et par suite toute Pairie, est une personnalité morale inviolable. Lorsque cette croyance aura groupé autour d'elle une masse compacte de sentiments puissants, un grand pas sera fait vers l'association fraternelle des fltals européens. Des conflits naîtront en Afrique et ailleurs, mais déjà le sentiment est si énergique de l'absurdité d'une guerre entre nations européennes pour
n l'abf
[06 ÂVANI D'ENTBÊH "DANS LA. VIE
quelques milles carrés de terre africaine, que toutes fc questions de ce genre geront tranchées soit par un ' arbitrage, soit par un congrès des Nations euroi)éennes SB liguant pour imposer le respect de la justice et de la paix communes à une Nation alTolée.
Malbcureusement, l'idée de Patrie est encore asj obscure chez la plupact des peuples européens. Qm personne ne saciic ce qu'est une race, ni ne {lui^ indiquer un critérium qui difTérencierait, des i européennes les unes des autres, les questions cl graphiques prennent dans les querelles internationales'^ une importance ridicule : ce sont pour l'ordinaire sophismes dépeuples de proie vaguement inquiets...
En réalité, les races prétendues sont distinguées, surtout par la langue qu'elles parlent, et ce serait ( présence de la Suisse, où l'on parle trots langues, , présence de la persistance des sentiments français e Alsace, où l'on parle allemand, une étrange préteatîn que de faire de la langue la raison d'exister d'u Patrie.
Les • droits iiisLoriques • sont également insi nables, et il est ahsurde de parler de • droits * quE s'agit d'ime époque oij la force seule décidait des cl internationales.
Qu'est-ce donc qui constitue la Patrie? Ce n'est p communauté de langage, nous venons de le i l'exemple de l'Alsace et de la république HelvéUquevI □'est pas non plus la communauté de souvenirs 1: Tiques : pour les enfants de la Savoie, qui trouîK presque constamment leurs ancêtres aux prises a France, les ancêtres sont les « étrangers 1,61 les di qu'a indigées la France aux Sardes d'autrefois, CJ au:c Savoisiena d'aujourd'hui une joie patrio tique 1, fi
LES PRINCIPES DinEC.TEOHS 267
Patrie n'a donc pas besoin de Bouvenire historiques communs, puisque dans leur amour pour elle, les tardvenus adoptect, commeleurhistoirepropre, l'histoire de la Patrie.
L'uoité du territoire n'est pas non plus une condition essentielle, si l'on en juge par le patriotisme des Français de l'île de la Réunion et des colonies. I! n'est pas besoin non plus d'être né sur le territoire de la Patrie pour l'aimer, et bien des naturalisés sont d'excellents patriotes; l'unité de gouvernement n'est pas non plus nécessaire : il y a des Patries fédératives.
Enfin, les intérêts des diverses provinces d'une même Patrie peuvent être beaucoup plus divergents que les intérêts de deux territoires séparés par la frontière.
Aucun de ces éléments n'est donc essentiel â l'idée de Patrie, puisqu'on peut les éliminer sans que l'amour de la Patrie soit atteint.
Quels sont donc les éléments essentiels ' de l'amour de la PalrieT C'est, d'une part, la libre adhésion des citoyens et, d'autre part, un puissant faisceau de sentiments communs, d'affections communes, de craintes et d'espérances communes.
Il est évident que si k ces éléments essentiels viennent s'adjoindre l'unité de territoire, de gouvernement, do langage, de religion, de souvenirs historiques, d'intérêts, la force du sentiment patriotique sera augmentée.
Mais l'élément essentiel est cette libre adhésion des citoyens : il y a dans le patriotisme une part considérable d'éléments fatals cl de hasard, puisque nous aurions pu naître dans un autre pays, mais ces éléments
1, L'osejujB d'une chose est ce sans quoi la chose ne terail pas.
eutfrieurt ne sont que des matériaux, et c'est l'ntlli^&ii^fl et t'amour des citoyens qui donnent leur valeur à ces Diatériauv. Cello part de liberté ûle au patriotisme tout caructëre de fatalité tiistorique et géographique, et tranârornie la patrie matérielle non seulement ea t Ctrc vivant, mais en une personnalité morale.
Si, dans la notion de Patrie, n'entraient que i éléments ethnologiques, historiques et géographique et des éléments d'intérêt, de gouvernement, ne serait pas plus respectable que ne le sont les autnj produits matériels, et par exemple, la question d'Alsat Lorraine ne &e poserait pas.
Mais la Patrie représentant la somme des volonli des citoyens, et étant la forme tangible et visible de^ aspirations el de l'amour de tous, elle prend une valeur infiniment supérieure à toutes les valeurs matérielles; elk devient tins valeur morale, et, de même que par rapport à la dislance des étoiles le diamètre terrestre est égal à zéro, de même, par rapport à une valeur morale, toute considération intéressée est de valeur nulle.
C'est là ce qui rend la question de l'Alsace- Lorraine si redoutable. En refusant d'accepter le fait accompli comme délinitif, la conscience française, arrivée, relativemi;nt aux questions de Patrie, à un développenMMU supérieur, maintient en présence de l'abus de la for^f le principe moral qui seul pourra, d'une façon défluitivâp donner la paix à l'Europe. La France joue, par sa seule protestation, un rôle historique capital, et c'est par elle que s'imposera à l'Europe le principe qui transform era la lutte ignoble des nations pour l'oppression t respect absolu des Patries considérées comme isl gibles.
Ce rôle est bien dans les tradilions du peuple Fcà
çais. Nul intérêt ne nous poussait a aider l'Amén.iuu, la Grèce, l'Italie à s'affranchir. L'histoire du partage de la Pologne cause aux enfaDts de nos écoles, coinrne à nous, une souffrance très pénible, et ce partage nous paraît un crime.
Cette Taçon de concevoir l'avenir international, il est inutile de nous le dissimuler, nous donne une force immense. I! est certain que les peuples victimes d'un abus de la force tournent les yeux vers nous, que dans toute spoliation, l'opinion de notre pays, hautement manifestée par la presse, inquiète et trouble la quiétude des nations de proie.
Tous les peuples savent que l'annexion violente de l'Alsace- Lorraine a été une violation du droit des gens, et tous les penseurs savent, de plus, qu'elle a été une lourde faute, qui pèse d'un poids énorme sur la politique de l'Allemagne. Toute l'Europe, complice de cette spoliation, en ressent les douloureuses conséquences dans cet état de k paix armée > qui l'inquiète et qui la
■ Les Allemands pouvaient soutenir, jusqu'à ces dernières années, qu'en 1S70 nous avions été les agresseurs. >-Hais, depuis, M. de Bismarck s'est vanté cyniquement d'avoir commis un faux pour rendre la guerre inévitable, un faux extrêmement habile, qui allait enflammer k la fois les esprits en Allemagne et en France. — M. de Bismarck a d'ailleurs osé avouer qu'il s'était remis » à manger de meilleur appétit * lorsqu'il eut falsi&é le texte d'un rapport envoyé d'Ems et rédigé » sous les s du roi et sous son approbation immédiate *, et l'il eut rendu, par cette fourberie abominable, la guerre
Par conséquent, la spoliation de l'Alsace- Lorraine
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a eu pour point de dt^part In fourberie d'un « violent ut cynique, et nos mnllres no doivent jam oublier de le dire et de le redire Ji l'école et, dans lov conféFences publiques, afin que tous les Français ï sachent bien.
Qu'ils ne craignent point non plus d'enseigner qac la Patrie est une personnalité morale; qu'elle est inviolable; que lui porter atteinte est, dans l'ordre international, un crime aussi grave que le sont l'homicide et le vol dans l'ordre social.
Lorsque les enfants auront nettement compris ces hautes vÈrilés, la force de leur patriotisme sera doublée; le sentiment de l'insécurité de la Patrie leur sera aussi intolérable que le serait le sentiniimt de leur insécurité personnelle en présence de l'attaque de bandits déterminés au vol à main armée et à l'assassinat.
D'autre part, l'instituteur se souviendra que le Français ne donne toute sa mesure que lorsqu'il a conliance. Cette confiance, il devra en tirer les éléments de la période la plus désolée de notre histoire. 11 moniret reflorl admirable tenté en 1S70 pour organiser la r tance, en quelque sorte sous le feu de l'ennen s'il le peut, aux enfants, les lettres que de Moltke écrin fi sa femme, lettres de i>lu8 en plus irritées, à r que son étonnement grandit devant une résista imprévue dont la longueur l'inquiète ' et l'exaspère.
1. Oo sait niijourd'tiui qu'en JB6G ctimme en 1370-1871 J'ai allemande, admirablement préparée, n'Élsit que Ir inenl commrindée; qu'aussi bien en 1S66 qn'en 1870, elle s la chance de trouver devant elle des armées commandéea comme on la sait, et qu'à cliaque instant son succès n'a tenu à rien.
t en IS
Le maître fera le tableau do la France se relevant courageusement de ses désastres, et, malgré l'énorme coDlribulion de guerre dont elle a été frappée, arrivant, quelques années après, à inquiéter l'ennemi 6tona6 de tant de vitalité, et qui comprenait, heureusement trop tard, qu'il n'avait pas ruiné, comme il s'en flattait, le paya pour cent ans.
Go rclùvement peut nous inspirer une conliance virile; mais conGance ne veut pas dire repos. Au contraire, la confiance ne doit avoir d'autre effet que de redoubler notre ardeur.
L'avenir appartient aux plus laborieus. La condition du succès à la guerre, c'est la préparation de la guerre, qui devient de plus en plus alTaire do puissante organisation longuement préparée. Par les sacrifices pécuniaires considérables qu'elle impose sous forme d'impôt, elle exige de chacun plus de courage et d'abnégation. La force nationale est faite de la force de cbacun des citoyens, et de la capacité individuelle de sacrilice. Aucun efl'ort n'est perdu, et, pour le paysan, cultiver intelligemment son champ, est une forme de patrio-
bien se faire, et ce qu'on n'a pas vu, malheureusement pour l'Autriche... — Supposez-le, en 1K70, en face de la monnaie de Napoléon (MassénB, Lannea, Davout, Gouvion Saînt-C^^r...), ou encore avec des géaÉraui comme Bugeaud, Pélissier, Bobquel; ou mfme avec ces généraux de 1870 dont on a pu, t travers nos malheurs et nos fautes, discerner le très réel talent, — Duerol peut-étra, vraisemblablement Paidherbe, cerlainemenl Cbanzy, — mais, naturellemeoi, mis i leur place et dès le début des opérations. Oui, essayez de vous ligurer cela, rappelez-vous ce qu'ils ont fait, dans des conditions impossibles et, d'autre part, les tâtonnements, les impairs, les er- >urs, les trous de ce fameux haut commandement allemand, t osez conclure que le trioniplie de celui-ci était assuré, immaitiiablfJ • Charles Mslo, Revue mililalre, Journal dei DéhaU, avril iB"1.
tisme, puisque toute amélioration proillo en fin de conipte à tous.
A la guerre sanglante tend d'ailleurs de plus en plu9 il s'ajouter une guerre moins meurtrière en appai^nce, la guerre industrielle. La lutte commerciale devient de plus en plus âpre. L'Allemagne est devenue une puissance industrielle de premier ordre; la Russie, l'Italie, et, en Orient, le Japon, développent rapidement leur outillage. Nous n'avons plus à luttercontre l'Angleterre seule, comme il y a trente ans : la concurrence deviendra terrible à brève échéance et les faibles seront inévitablement battus dans ces combats pour l'argent.
Or être baltn dans ces combats, c'est être réduit à la portion congrue; c'est voir son bien-être diminuer d'année en année, et la misère physiologique, suite de la pauvreté, faire des coupes sombres dans les populations ouvrières : la décadence commengaute précipite la décadence.
A tous les dangers qui nous menacent, nous ne pouvons opposer qu'un redoublement d'énergie : à chacita de nous de faire effort pour devenir de plus en plus intelligent, de plus en plus travailleur, de plus en plus énergique, el le rôle de l'instituteur à cet égard peut être considérable, surtout s'il donne l'exemple du devoir vaillamment accompli.
La tâche lui sera plus facile s'il sait rejeter comme uoe erreur coupable l'erreur signalée avec indignation |mr Quiuet'.eL renouveir^e du Discours sur Ihisloire universelle de Bossuiit, que les événements sont menés par une force fatale, contre laquelle nulle résistance n'est possible, et que nous travaillons à une œuvre que nous
l. Qiiînet, Philosophie de Vhhloîre de France, 1S57,
LES PUmCIPES I
ignorons. Rico n'est plus contraire à lavérilé. Le rôlo do rénergie individuelle dans le monde est immense. Qu'on retranche par exemple de l'histoire Thémistocle, Frédéric II, et le cours des choses est changé. A la place du rêveur sans volonté qui régnait sur la France en 1870, et qui laissait des ministres présomptueux et étourdis gouverner, qu'on suppose une individualité énergique, et la situation ne serait pas ce qu'elle est.
Aujourd'hui encore, le rôle de l'énergie individuelle sera considérable, même à la guerre, t La force morale prend au combat un rôle prépondérant, à ce point que de doux adversaires, le vaincu n'est pas nécessairement celui qui perd le plus de monde, mais c'est toujours celui dont le moral est le plus atteint, et qui se croit, qui se sent vaincu. Quelles que soient les pertes que deux armées s'infligent réciproquement, rien n'est décidé tant que les événements n'ont pas fait naître cette conviction chez l'une d'elles... les perles qu'on inflige sont seulement un moyen, le plus oriicace, d'atteindre la force morale', »
Cette vérité, par tout son enseignement, l'instituteur doit l'enfoncer dans le cœur de ses élèves : l'énergie individuelle a une puissance considérable, et une volonté forte et persévérante peut réaliser de grandes œuvres; un grand nombre de citoyens énergiques donnent à una Patrie une puissance redoutable.
Outre le rayonnement extérieur que donnent à la Patrie l'armée, l'industrie, le commerce et l'agriculture, la langue est un instrument d'expansion de premier ordre. Que les instituteurs inculquent donc aux enfants
1. H. de Jacquelot du Boisrouvray, Court de laeliQte, Salnt- 1 Cyr, 1801-1832.
le respect de la langue française, si claire, si logique; qu'ils leur montrent quel devoir important c'est pour eux de Fétudier et de Taimer. En même temps, qu'ils leur inspirent Thorreur des romans ignobles qui déshonorent notre pays aux yeux des pays voisins, et que ces enfants soient des lecteurs assurés pour les œuvres fortes et saines, œuvres de justice, de moralité, de pure beauté.
C'est par là que la France doit reconquérir d'abord sa suprématie dans le monde; son rôle historique actuel est d'incarner l'idée de Justice et de Droit : que par sa littérature elle devienne en quelque sorte Téducatrice des autres nations. Un peuple a la littérature et la presse qu'il mérite : que nos enfants soient préparés à mériter mieux que nous sous ce rapport 1