E NORMALE, — LES EXAMENS
plutôt qu'à accabler sa mémoire de connaissances liâtivement rassemblées : comme dans la conduite do la vie, l'égoïsme de l'élève uniquement préoccupé d'un examen est un signe de faiblesse, de médiocrité. Ceux qui ne songent qu'à l'examen sont les mêmes qui plus tard ne se préoccuperont que d'eux-mêmes ; ce sont les faibles, les pauvres de volonté, à l'énergie vite tarie : il ne faut les blâmer que s'ils essayent d'ériger leur Impuissance en système, car si parfois ils parviennent à faire illusion à l'examen, la vie, qui n'est généreuse que pour cens qui s'oublient, se chargera de les punir durement. L'égoïsme n'étant que paresse, qu'insulîlsance d'énergie, que débilité, l'égoïste se trouve inférieur à toutes ses lâches, et l'avenir ne lui réserve, comme le présent, que dégoût et meurtrissures. L'égoïste, habitué à vivre avec lui-même, parce qu'il sent autrui hostile, finit par s'ennuyer mortellement dans une compagnie aussi monotone, aussi médiocre...
A l'examen, aussi bien que dans la vie, les jeunes gens seront d'autant plus goûtés qu'ils seront plus hommes. On ne leur demandera pas ce qu'ils savent, mais ce qu'ils sont. Sont-ils attentifs, réfléchis, observateurs sagaces, généralisa te urs prudents? tout le monde s'inclinera devant leur supériorité intellectuelle. Sont-ils, en outre, maîtres d'eux-mêmes, soucieux de leur dignité, calmes et modestes, et scrupuleusement respectueux de la réputation et des légitimes susceptibilités d'aulruif Tous rendront hommage & leur haute valeur morale, et, instituteurs, ils trouveront dans le respect et l'affection de leur village une joie méritée. Leurs chefs étant très bien renseignés sur do tels maîtres, les récompenses abonderont, i\ la grande ialousie de l'égoïste, qui, pour n'avoir pensé qu'à soi, s'aperçoit
que personne ne pense à lui dans les bonnes occasions, tandis que tout le monde pense à qui a su s'oublier. Il en est de môme aux examens, le succès étant toujours sûr pour les laborieux qui n'ont pas pensé à Texamen et très chanceux pour ceux qui y ont trop pensé. C'était d'ailleurs à prévoir, la préparation directe et utilitaire de l'examen dénotant une intelligence médiocre, sans distinction, sans besoins supérieurs, sans énergie.
La crise religieuse
Aujourd'hui la presque totalité des instituleurs et la grande majorité des institutrices sorlent des écoles normales, et comme nous venons de le dire, ce séjour de trois ans est pour eux un grand bonheur : ce sont trois longues années à consacrer à la culture intellectuelle, sans aucun souci de subsistance et même sans aucun souci d'avenir, puisque les élèves-maîtres sont sûrs d'être placés, les uns immédiatement après leur sortie de l'école, les autres bientôt après... ce sont trois années de pleine liberté de penser! Jamais les élèves ne sauront être assez reconnaissants à la Patrie de cette générosité : car leur loisir est fait du labeur des autres. Il faut que le paysan, que l'ouvrier, prolongent un peu leur travail pour payer l'impôt, pour payer les intérêts de la construction de l'école, pour en payer l'entretien, l'éclairage, le chaùffag-o; pour payer les domestiques, la nourriture, les fournitures scolaires, l'enseignement des maîtres. Que les élèves-maîtres et les élèves-maîtresses se souviennent donc que leurs longues heures de recueillement et de paix, sont faite.s du labeur de tous; qu'ils
ont contracté de ce cher une dette sacrte vis-ô-vis de la communauté... ils u'ont qu'un moyen de se libérer de cette dette, c'est de se préparer, sans perdre le temps précieux de ce loisir qu'ils ne retrouveront plus, & leurt devoirs d'instituteurs. Élôves-mallres, celte période de votre vie doit être pour vous une période d'a^ranchiaiement : aiïranciiiesement de l'intelligence par une cullun virile de votre jugement et de vos Tacultês critiques; afTranchissement de la réalité présente et du eervag» des préjugés qui courbent les esprits incultes, par une vue de plus en plus claire du rAle de l'honnête homme dans le monde; afTranchissement de la volonté, qu'on ne soustrait â la tyrannie des instincts et des passion^ que par une culture intensive de l'attention et des sentiments vraiment humains.
Nous n'avons point à vous tracer des règles de conduite durant ces trois années : à l'école, malgré une di: cipline vraiment libérale, vous recevez les conseils de vos maîtres; vous êtes tenus en haleine par l'émulation, par le souci de l'avenir, par l'éloge et par le blâme, volontés chancelantes sentent que si cet enseï d'aides ne suffisent point, le règlement réserve sévérités plus efficaces pour stimuler ceux qui besoin de l'aiguillon pour progresser. Et de uiûme qoe l'homme religieu.x, tout en agissant par amour du bien, n'ignore pas les redoutables châtiments que l'enfer réserve aux tièdes, de même, l'élève- maître, tout eu (Haut poussé au travail par de nobles molifs, n'ignoix' jininl qu'une exclusion est possible et que l'inspecteur d'académie classe au dossier les notes qui décideront des débuts.
Aussi l'élève-mallre est-il soutenu, guidé, poussé en avant : mais du jour où il débute dans une école, tout
LA CRISE RELICIEtlSE 11
cet iippareil lui fait subitêmeDt défaut, et malheur k lui s'il n'a appris à marcher de lui-même quand il était temps d'apprendre! Quand l'expérience, toujours peu charitable, est venue avertir le stagiaire débutant que la TÎe est telle qu'on se la fait k soi-même, le besoin se fait sentir d'un livre destiné à remplacer les conseils absents, à relever les courages aballua, à tracer la voie à qui ne sait se conduire.
Notre situation à la tête de l'instruction primaire d'un grand département qui comprend de la plai'ne, des montagnes, des hameaux perdus et des villes, nous a démontré l'urgence qu'il y avait k venir en aide aux maîtres abandonnés k eux-mêmes, livrés à toutes les suggestions de leur isolement et de leur découragement, et parfois aux conseils de collègues qui ont une notion radicalement fausse de leurs fonctions, et aussi — cela est tristement humain — de collègues qui ayant manqué leur vie, sont bien aises de déployer une réelle ardeur ù dévoyer des jeunes gens pleins de bonne volonté et de se procurer la seule consolation qui leur demeure accessible ; celle d'avoir des compagnons de malheur...
Quoique notre livre s'adresse aux débutants, il est une question douloureuse que nous ne devons pas passer sous silence, et dont trop souvent le directeur de l'école ignore la gravité, parce que les jeunes gens préfèrent cacher leurs inquiétudes très réelles sous une apparente résolution. Nous voulons parler de cette crise religieuse que Renan nous a si bien exposée en ce qui le concerne, mais qui n'a pas pour nos jeunes gens la gravité qu'elle a pour un séminariste déjà rovétu de la robe.
Dans les établissements religieux les mieux murés contre la vie du dehors, ces crises se produisent : à plus forte raison dans nos écoles largement ouvertes à la
culture moderne. L*cnfant arrivé de son village, non pi croyant (car qu'est-ce qu'une croyance qui n'a jama subi aucune discussion?), mais croyant croire, cesse p< à peu de croire, et sans avoir une < nuit » aussi dram tique que celle de JoufTroy *, ni une année aussi do' loureuse que celle de Renan, il souffre de ce cliangemeD si considérable en apparence, de son point de vue sur monde. Cette crise est beaucoup plus pénible quand el se produit chez les jeunes lilles, qui vivent davanta^ repliées sur elles-mêmes, et dont le découragement, poi être plus intime, n'est que plus profond, lorsqu'elles i trouvent isolées dans quelque hameau, obligées é chercher toutes les ressources de leur vie spirituelle c elles-mêmes. Beaucoup de jeunes institutrices voiei cette crise précipitée par la conduite hostile, et tri souvent répréhensible, des représentants de la religio catholique, pour lesquels l'institutrice laïque est dar nombre de villages Tennemie, môme (et notre expi rience nous autorise à dire surtout) si sa foi religieux est incontestable, parce qu'alors la concurrence qu'el fait aux écoles congréganistes est plus difficile à cod battre.
Aussi est-il nécessaire, durant les trois années c l'école, de donner aux élèves une très forte cultui morale indépendante de tout enseignement confe sionnel. Nous ne croyons pas que rien soit tenté dai aucune école normale contre la foi religieuse des jeun< gens et des jeunes filles : des directeurs, des directpicei des professeurs d'école normale, sont très religieux, i
1. Jouffroy, célèbre psychologue, nous raconte ses impre sions la nuit où subitement se révéla à son esprit Timpo sibilité de croire. Cette analyse, un peu dramatique, ei célèbre.