BLESSÉ ET PRISONNIER
3 octobre 1914, matin. — Chaumont. Le jour se lève. Dans la grande gare déserte où stoppe le convoi, quelques employés désœuvrés nous portent la nouvelle.
— Un grand succès récent... Nos troupes entrent en Lorraine... Les premiers forts de Metz sont pris sous notre feu...
Des exclamations leur répondent :
— Vraiment?... Est-ce officiel?...
— Comment l'avez-vous su?...
— Par des trains de blessés,... de ravitaillement...
Les mots « Metz bombardée » volent de bouche en bouche. Le convoi tout entier vibre d'une rumeur. A toutes les portières s'encadrent des têtes curieuses. Ceux qui somnolaient
sur leurs bancs se dressent tout à coup, mus par un ressort invisible. Allons, cela va bient Le jeune commandant qui nous harangua au départ, dans la cour du collège transformé en caserne, avait dit juste et vrai. La « bête » est forcée maintenant; il n'est que de la suivre, de la talonner sans répit.
Un coup de clairon sec et bref, et le convoi repart. J'ai quitté mon compartiment où la fumée des pipes, l'odeur des victuailles rendaient le séjour impossible, et, grimpé sur un wagon plat qui précède le nôtre, j'examine le ciel. Quelques hommes et un sergent, fusil entre les jambes, explorent aussi l'horizon. La nue est d'un gris sale.
La plaine nous absorbe. A gauche et à droite, sans fin, monotones et lents, des talus pelés se déroulent. Des cultivateurs matinaux, arrêtés au bord de la voie, nous regardent passer.
Parfois un arrêt brusque; le chef de train descend, fait signer une feuille, et la marche reprend. Un train de munitions nous précède à quelques minutes.
Dans chaque station, maintenant, des affiches voyantes, placées sous la marquise, indiquent à
grands traits les caractéristiques de l'aéroplane allemand : forme plus massive, trapue; la croix d" empire sous les ailes et terminaison de poisson.
Le but est encore imprécis. Nous allons làbas, dans la Meuse, vers Saint-M... ou vers T...?
On parle aussi de M... Un fourgon de campagne, destiné au 61% porte cette étiquette. Et cela nous donne à penser.
Même jour, vers une heure. — Dans la cour de la gare. Sommes àB...-le-D...
Les soldats s'étirent et bâillent. Deux jours et deux nuits dans le train, c'est de la fatigue écrasante. Dix par compartiment, et les sacs qui encombrent, les musettes garnies et tout l'équipement...
Bientôt, nous partons en colonne. Nous nous dirigeons vers Saint-M... Trente-deux kilomètres! Ce cbiffre me fait peur. Je n'ai pas l'habitude. Marcheur très résistant, quand je suis peu chargé, comment vais-je aujourd'hui supporter cette épreuve?... Mieux que je ne pensais.
Voici N.-le-D... Pause de dix minutes. Passe
une boulangère, sa carriole chargée. Elle est dévalisée et payée en quelques secondes. Les soldats ont cette habitude, — vaut-il mieux écrire : manie? — de dévorer d'un coup leurs provisions de bouche, sans jamais songer à demain. Nous avions, au départ, touché des vivres pour trois jours. Après la deuxième journée, le plus prévoyant n'avait rien. Que faire, si ce n'est manger?
Le ruban de route déroule son uniformité. A gauche et à droite, des bois. Nul rayon de soleil. Parfois nous croisons des patrouilles : gardes forestiers poussiéreux ou gendarmes à bicyclette. Plus loin, un convoi d'autobus émerge d'un nuage. La colonne est silencieuse; nous avons déjà des traînards. Encore une côte à gravir; après, ce sera V..., le lieu de repos présumé.
Or, un grondement se rapproche. Il grandit à mesure que nous franchissons la distance ; c'est la forte voix du canon. Un sentiment étrange, fait de mélancolie et tout à la fois d'impatience, étreint tout à coup les soldats. Ceux, parmi nous, qui savent, ayant combattu en Lorraine, ne partagent pas la gaieté de mon voisin
de droite, moqueur incorrigible et parfait gamin de Paris. Plusieurs baissent la tête. Un territorial à ma droite regarde obstinément vers les champs et soupire. Cela ira mieux, il est vrai, en atteignant la pause. Le territorial secouera sa vague de malaise. Les blessés d'Étain et Spincourt donnent force détails : cet éclatement formidable, c'est le 105 prussien. A l'heure de la soupe, les Boches font le geste d'ajouter au menu français leurs « marmites » garnies. Pas bien dangereuses, d'ailleurs, au dire des soldats. Beaucoup de bruit pour rien... Et les grondements se succèdent.
Nous ne coucherons pas à V... Les granges, les maisons, tout est plein à craquer. Service» d'intendance, puis troupes de réserve; parc à bestiaux; parc du génie avec les péniches énormes posées sur leurs appuis; parcs d'artillerie et leur train, les caissons cachés sous des branches pour défier les avions...
Et là-bas, tout au loin, le bombardement continue. Un biplan, très haut dans le soir, plane sur l'horizon.
A huit heures, pourtant, nous arrivons à R... Cette fois, c'est la halte. Il commence à pieu-
voir. Nous formons les faisceaux et nous attendons patiemment.
— Où est le régiment?
Ceux que nous rencontrons, fantassins, artilleurs, ne peuvent nous répondre.
— Dans les tranchées, peut-être, quelque part, sur la gauche...
Et nul ordre ne vient. Une averse fine et glacée tombe interminablement 'sur la route. Les plus industrieux ont quitté leur capote. Revêtus de leur veste courte, ils s'en vont dans la nuit, avec cet instinct de maraude si répandu chez le troupier, et reviennent après un temps, les uns porteurs de choux, les autres de pommes de terre, de raves, de carottes qu'ils épluchent incontinent. Il est près de neuf heures. Un vent froid s'est levé qui chasse les ondées. En un rien de temps des foyers sont bâtis le long du talus. Ma belle marmite polie est tirée des courroies, remplie d'eau, placée sur le feu. Je n'essaierai point, par exemple, d'expliquer avec quel bois sec, par quel moyen, comment, sous la pluie, à cette heure, le feu est allumé. Je demeure un profane. Je suis et je reste de ceux que les braves « cuistots » baptisent de
noms très flatteurs, en les bousculant quelque peu.
Onze heures. — L'ordre arrive de cantonner dans une grange. La soupe est presque cuite. Nous en avalons un bon quart, et à l'assaut de la baraque. Nous aurons de la paille pour étendre nos corps brisés. Hélas! il faut parlementer. Le propriétaire refuse d'ouvrir, prétextant je ne sais quelle exaction passée. Nous devons enfoncer la porte, lui passer sur le corps, ordre de l'adjudant.
Dix minutes plus tard, tout le monde ronfle en mesure. Moi, je cherche en vain le sommeil. Je suis moulu, brisé, et, à la lueur d'un falot, je rédige ces notes.
4 octobre, matin. — Le jour vient, blafard et grisâtre. C'est l'heure du réveil. Les hommes se lèvent et grognent. Des appels se répondent. Les cuisiniers d'hier ont repris ma marmite. La a pauvre »! Elle est jolie. Je l'avais fourbie avec soin ; elle reflétait le soleil depuis le départ des Cévennes, et voici qu'une suie ignoble recouvre son brillant. Une dernière épreuve lui est cependant réservée :
— On fera le café avec, me décoche un loustic, et ne grogne donc pas I Les Boches n'y verront pas tant ousqu'il faut viser pour ta poire I
Je ne pensais pas à ma « poire ». Les cuistots m'ont rendu service.
Toujours sous la pluie, le café. Un rayon de soleil, mais pâle, douloureux, commence à percer les nuages. Ce n'est pas le beau temps, mais c'est une promesse. Nous en sommes tous réjouis.
L'ordre nous arrive bientôt de nous porter à F..., où un sous-officier du N' nous conduira vers notre chef. Ce chiffre, inattendu, me fait dresser l'oreille. J'interroge le lieutenant. Il lève au ciel ses grands bras maigres, puis répond, en colère :
— Qu'est-ce que ça peut vous f... d'aller ici ou là? Tous les postes sont bons. Venez-vous ici pour danser?...
Je n'insiste pas. Je décampe. Au fait, là ou ailleurs... Mais il m'eût été doux, ayant choisi moi-même le 61' par voie d'engagement, de faire campagne avec lui.
A F..., baptême des obus. Au moment où le
premier groupe entre dans le village, un obus troue soudain le clocher de l'église, écorne le cadran, et éclate avec un bruit sourd à cinquante mètres de nous, tuant un cheval d'officier. Nul parmi nous n'a tressailli.
Nous défilons ensuite devant le général, un grand, à la barbe pendante, voûté comme un vieux chêne, mais au regard très vif. Appuyé sur le bras de son officier d'ordonnance, il jette à notre guide :
— Qu'est-ce que c'est que ces grands-pères?...
Eh bien 1 il nous arrange, et il n'a pas peur, le grand chef! C'est vrai que notre groupe compte des territoriaux en grand nombre. Tout de même, je suis vexé,...
Nous passons maintenant dans un champ de pommes de terre, au pied d'une colline, et nous nous dirigeons, par un étroit sentier, vers la crête des bois. Après trois quarts d'heure pénibles, nous entrons dans une clairière.
Un commandant très maigre, la figure épuisée, respirant la soufi^rance mais tout à la fois la bonté, nous reçoit sur le seuil. Et vite on nous disperse dans les compagnies, les sections.
5 octobre. — Suis au 5' bataillon. Combes, l'adjudant C... ont été versés au 6'; le Marseillais est au 5'. Nous pourrons nous voir quelquefois.
Les soldats de mon escouade sont des rescapés des batailles qui mirent, en septembre, B...-le-D... en danger. Ce qu'ils ont souffert est terrible. Hier soir, au coin du feu, ils m'ont conté la lutte que soutinrent, un contre dix, les fantassins français. Et la scène eût tenté un peintre. Pour décor, la forêt; atmosphère de pluie. Dans le centre de notre hutte, autour d'un large feu alimenté par des rondins, groupe de personnages aux barbes broussailleuses, aux vêtements boueux, aux képis sans couleur... Les récits se font à voix basse...
Parfois, un bruit de pas. Une main soulève la porte, faite de branches assemblées ; puis le sergent de garde murmure ces mots, sourdement :
— Jetez des cendres sur le feu... Vos flammes sont trop hautes... Vous allez nous faire tuer...
De fait, sortant dans la clairière, je suis effaré tout à coup. Aussi loin que ma vue se porte, des feux, d'immenses feux, à peine tami-
ses par les parois des huttes, et dont les flammes rouges, hautes d'un demi-mètre, projettent un halo dansant sur le vert sombre des fourrés... Je fais quelques pas en silence, impressionné par le décor. De loin en loin dans les taillis, et vers les tranchées boches, un cri de chouette, lugubre, appelle un autre cri... Un cheval s'ébroue longuement... Le silence retombe. Je réintègre mon abri. Roulés dans leur capote, mes compagnons dorment déjà, la tête sur leur sac, les pieds allongés vers le feu.
6 octobre. — La vie de guerre a commencé. Obus deux fois par jour, à l'heure des repas. Corvée à chaque instant. Mes nouveaux camarades, dès qu'ils ont appris par le chef que j'étais volontaire, m'ont décrété de prise pour tous les travaux ennuyeux. Un berlingotier du Midi me l'annonce en ces termes : « Tu comprends, toi, mon vieux, tu pouvais y couper! Tu ne l'as pas voulu. Eh, bel ce n'est pas pour rester planté comme un piquet devant notre marmite. Va chercher à bouffer!... Et après le premier combat, tu me donneras des nouvelles de ta volonté de servir, et peut-être de quel-
qu'un de tes membres... Allons 1 ouste, mon vieux I »
Et je fais des corvées. Le matin, à sept heures, je fais deux kilomètres pour aller à Fresnes chercher de l'eau. Les courroies de neuf bidons aux épaules, une marmite à chaque main, je descends et remonte l'affreux petit sentier qui court à travers bois. C'est pénible et glissant. A peine arrivé, on me cueille pour coller de la terre contre les branchages serrés de la cabane du sergent; après celle-ci vient le tour de celle du grand chef. Ensuite, c'est le bois, ensuite l'ordinaire. On me donne un piquet pointu, et je m'en vais à mille mètres chercher une cuisse de bœuf, que je rapporte sur l'épaule, le piquet passé à travers, la chair sanguinolente roulant sur ma belle capote. Après cela encore, je vais à la maraude.
— Nous avons besoin de patates! Grouilletoi 1 grouille-toi!
Et je «f me grouille », je « me grouille » ; mais il me tarde un peu d'apercevoir les « Boches ». Ce sera plus intéressant. D'autant qu'en échange de mes services, je n'ai droit, pour coucher, qu'à un tout petit demi-mètre de sol, la tête abritée
de la pluie, les pieds en travers de la porte.
— Daimel la cabane est petite, m'a dit le caporal, et tu es venu le dernier.
— A la prochaine attaque, me dit le Marseillais, qui n'oublie pas de venir me voir, il y aura des tués et nous prendrons leur place I
Charmante perspective 1
7 octobre. — Hier soir, sur le sentier, j'ai croisé un groupe émouvant : deux brancardiers coloniaux soutenant un blessé. Celui-ci marchait avec peine, sa grande taille dominant celle des brancardiers. Quand il fut près de moi, je vis sa blessure : effroyable. Un éclat d'obus monstrueux avait fracassé la mâchoire, ouvrant la joue du haut en bas, déchirant le menton. L'œil, au-dessus, tuméfié, devait être en bouillie. Le sang coulait à flots, inondant la vareuse. Aux larges gouttelettes qui roulaient sur le sol, on aurait pu suivre sa trace.
Je me suis figé tout à coup, raidi dans un salut de respect et d'orgueil. J'admire ce courage, cette force inouïe grâce auxquels la chair pantelante ne s'affaisse pas, écrasée, mais réagit encore et obéit sans défaillir à la volonté
qui commande. Cet homme m'a paru très grand.
Quelques mètres plus loin, un second groupe m'a croisé : deux autres brancardiers portant une civière. Un blessé gisait là, les deux cuisses ouvertes; ses mains pâles tremblaient, faisant le geste de se joindre. Mais là encore pas de cris, nul gémissement, du courage, le plus difficile peut-être, qui n'est pas fonction du danger.
Et bientôt je connus le drame. Le premier est un lieutenant, le porte-drapeau, m'a-t-on dit, du N' colonial. Le second est un capitaine. Dans la hutte rustique qui sert de mess aux officiers, on se mettait à table lorsqu'une marmite ennemie explosa au milieu du groupe, tuant et blessant plusieurs hommes.
8 octobre. — Chaque soir nous partons en soutien. D'autres attaquent aux casernes, au bas du champ de tir, et vers les faubourgs de Saint-M... Nous restons en réserve. Anéanti à V..., décimé à B... et à H..., et plus tard en septembre, lors de la prise de Saint-M... et de l'avance brusque des troupes allemandes vers la route de B..., notre régiment a des hommes mais très
peu d'officiers. On attend des renforts pour le faire donner.
Olil les nuits dans le bois... Nous partons à sept heures. Il l'ait déjà très sombre. Nous allons sans bruit vers la crête, en bordure du champ de tir. On marche avec précaution, en silence. Les Boches sont tout près, à deux cents mètres dans la plaine. Ils ont leurs mitrailleuses pointées vers la futaie. Qu'un bruissement de pas ou le cliquetis de nos armes vienne à donner l'éveil, nous serions hachés sans pitié.
Mon Marseillais est tout content quand le bataillon se rassemble. j II quitte alors sa compagnie, se faufile de rang en rang, prend place à mes côtés, et nous bavardons en sourdine. Il souffre atrocement du froid. Mes pèches d'hiver sur la Marne, à Mauvezin aussi, m'ont habitué au silence, à l'immobilité sous la bise glaciale. Je ne croyais pas cependant à un pareil supplice. Défense de bouger. L'herbe nous monte au ventre. Le mot d'ordre : se taire. La plupart s'accroupissent, le sac appuyé aux buissons. Ils placent leur fusil chargé à portée de la main, étendent sur leur bouche les pUs du mouchoir à carreaux afin d'arrêter la rosée et dorment bra-
vement par cette température mortelle. Moi, je ne puis dormir. P... vient à mes côtés, se serre contre moi, mais sans y trouver la chaleur. Parfois un coup de feu éclate. D'autres répondent tout de suite, et le crépitement des mitrailleuses proches fait son tapage assourdissant. On désire alors, et très fort, avec toute la fougue de son instinct guerrier, se porter en avant, prendre part au combat. La lourde inaction vous énerve.
Le feu cesse bientôt. Une erreur de patrouille, une sentinelle nerveuse ont causé ce bruit inutile. Le froid aidant, l'immobilité est cruelle. On commence à se remuer, à sauter sur un pied pour retomber lïur l'autre. La lune se lève, brillante. Ses rayons d'un blanc de métal glissent sur les gamelles, la poignée de nos baïonnettes. La gelée blanche tombe. Un froid atroce vous saisit; l'engourdissement vous pénètre. Il faut un vouloir héroïque pour ne pas succomber, sombrer dans un sommeil à tout le moins mortel. . .
Et les heures passent pourtant. L'aube blanchit la crôte. Notre tâche est finie. Nous pouvons repartir, titubants, comme ivres, vers nos cantonnements.
i2 octobre, matin. — Enfin, ce soir on les verra. Nous ne sommes plus en réserve. Des renforts nous sont parvenus et le bataillon est complet. Nous avons même un capitaine, luxe que notre compagnie ne s'était pas payé depuis un très long mois. C'est du reste un brave homme. Chaque matin, quand il se lève, un bonnet de coton splendide paraît sous le képi. Ce matin, il m'appelle : « Vous êtes volontaire? — Oui, mon capitaine. — Vous serez caporal à la première affaire! [ — Je n'y tiens pas, mon capitaine. — Mais nous, nous y tenons. Nous avons besoin d'hommes, de volontés aussi. Vous serez sergent au plus vite et ensuite officier. » Ohî Ohl mais il va bien, ce brave capitaine!...
Allons, ne rions pas. Ce sera sérieux, cette nuit. Je viens, appuyé sur mon sac, d'écrire une lettre à ma femme. Je ne parle pas de l'attaque. Lorsque nous aurons pris la tranchée ennemie, je lui écrirai longuement. Mais je fais partir une carte. Rien ne m'est parvenu depuis mon départ de là-bas. Je n'accuse personne. Je sais qu'on m'a écrit. Et l'encombrement est coupable.
Le général vient nous trouver. Il parle à plusieurs hommes :
— Cette soupe est-elle avalée? J'ai besoin de vous, mes enfants !
Un salut militaire. Nous sommes prêts, mon général. J'ignore où l'on attaque, mais je crois pouvoir dire que c'est sur le plateau. J'ai vu le grand chef, toutàFheure, défilé dans les branches, examiner à la lorgnette toute la portion de terrain.
Allons! haut le cœur! J'ai débouclé mon sac. Trop de choses l'alourdissaient et le pas gymnastique, avec cet ami sur le dos, pourrait m'étre pénible. Je ne veux pas être en arrière.
L'artillerie déjà prépare notre assaut. Avec plus de cent bouches, elle tonne depuis une heure.
Je pense à mon Jean, mon sous-off. Saitil que maintenant, par cette nuit d'octobre, son aîné frémissant bondit au baptême des balles?... Lui, il doit les connaître. Il tira le premier obus sur les masses prussiennes qui marchaient en août vers Longwy. Frère, que Dieu te garde 1
* Même jour, soir (1). — L'heure est inouhliable. Les pièces qui tonnaient depuis l'aprèsmidi se taisent maintenant. 155 au bruit sourd, 120 rauques et graves, 75 déchirants, 65 rageurs ont accompli leur œuvre, tenant en suspens l'ennemi. Par de rouges lueurs, hautes sur l'horizon, cette œuvre se désigne. Les faubourgs de C... sont en feu. Au bas de Saint-M..., tout près, l'incendie se propage. Le village de M... flambe comme une torche. Aux petits fantassins de prendre pied là-bas, de conquérir ces ruines, déjouant l'embûche sinistre des mitrailleuses...
Nous sommes couchés sur le sol, tout près de la lisière. Un silence tragique pèse sur la colonne. Un à un se sont détachés, au cri du capitaine, chef de bataillon pour ce soir, les hommes qui assurent la liaison tactique entre les compagnies. Moi, j'ai répondu pour la mienne. Ma voix n'a pas tremblé. Je suis énervé par l'attente, mais maître de ma volonté. Mes jarrets sont prêts à bondir. Les autres.
(1) Les passages de ce journal marqués d'un astérisque ont été écrits après coup, puis remis à la place qu'ils devaient occuper.
couchés dans un chaume, attendent le signal. La première tranchée doit être à quelques mètres. Nous faisons en rampant ce périlleux trajet. Devant nous, l'inconnu, les ombres, le silence. Le sol est éventré par les obus sans nombre qui grêlèrent sur lui. Voici un parapet. Le capitaine est là, faisant face à l'ouvrage.
— Hommes de liaison !
Il a dit cela dans un souffle. Nous répondons de même :
— Présent.
— Vous passerez à droite, 18" à la gauche, 19' et 20' en arrière; vous avancerez en soutien.
Un rampement léger. L'ordre est bientôt transmis. Nous avons rejoint nos sections. Un silence indicible, puis tout à coup, vibrant, répété par des voix furieuses, ce cri formidahle : « En avant! » C'est la ruée soudaine. Les armes s'entre-choquent. Des souffles courts et rauques. Un tourbillon de formes qui passe dans la nuit. Hurlements, clameurs de détresse. Des éclairs trouent l'obscurité. Dans un champ de luzerne où la charge s'égaille, la mousque-
terie nous décime. Les voix s'exténuent et s'éraillent. Ahl çà, où est le but?...
Une lueur blanche soudain, dans la direction de Saint M..., tourne et passe sur nous. C'est le projecteur allemand. Sa flamme nous aveugle, nous saisit, ne nous lâche plus. Et les mitrailleuses commencent. La charge est ralentie. Elle tourne sur place, comme un cheval blessé au Front, et ses hurlements sont moins denses. Une poussée très forte se dessine, d'ailleurs, vers la pente déclive où sont des abris naturels. Avec un bruit de guêpe, les balles accompagnent notre course éperdue. Nos mains sont crispées sur nos armes. Et tout à coup, en face, un repli de terrain. L'éclair des fusils le désigne : « Par ici! Par ici!... Hardi! nous les tenons! » Des corps culbutent dans cette ombre. Lorsque le projecteur lâche ses proies hurlantes, nous allons à tâtons, éperdus, comme ivres...
La poussée à droite est plus forte. Bientôt nous sommes vingt, conduits par un gradé. Une mitrailleuse est en face. « En avant! en avant! » Et le projecteur nous aveugle. Sommes-nous dix encore?... Puis le gradé s'effondre. Soulevé sur les coudes, il hurle follement :
— Mais repliez-vous! J'ai mon compte. F
le camp, bon Dieu! Vous n'en sortirez pas!...
Et je reste immobile, effaré, sans comprendre, cible merveilleuse aux fusils. Quoi donc? C'est tout cela? L'attaque est suspendue, avortée, brisée sans remède?... Du fond du champ parviennent des cris désespérés, des rumeurs et des plaintes. Oh! l'horreur des fins de bataille... Et je veux quitter ce repli, quand le projecteur me retrouve. Le feu n'a pas décru. Avec sa cadence infernale, la mitrailleuse fauche. Et mon corps aussitôt, face à l'ennemi qui le vise, s'écroule sur le sol. En vain je me redresse et me mets sur les jambes. Je retombe sans force : j'ai la jambe droite brisée...
La fusillade continue. Toujours des éclairs métalliques; toujours l'envol crispant des petites balles mauvaises qui passent sur mon front. Notre groupe couché sert de cible aux tireurs. Combien de vivants? Moi, peut-être. Et les projectiles redoublent. Ils sifflent sans pitié, érallant mon sac, ma gamelle, coupant la courroie du bidon. Et je prie dans mon cœur, tandis que le long de ma jambe coule un liquide tiède, je prie dans mon cœur pour les miens, pour tous
ceux qui reposent tués en ce combat sur Timmense plateau.
Le canon, maintenant, résonne. Par salves, des obus couvrent au loin le champ. Ont-ils repéré les débris, tout le contingent qui demeure? Le rayon aveuglant s'éloigne et reparaît. Il cherche, il va sans trêve, impitoyable et sûr, s'arrête parfois sur nos têtes. Nous restons immobiles. Il s'éloigne à nouveau. Mais les mitrailleuses font rage. Quelle heure peut-il être? Je regarde à ma montre : il n'est pas encore minuit. Oh ! se sortir de là, ramper doucement en arrière vers un sillon tout proche, dans une luzerne voisine 1 Un grand corps est tombé sur moi. Je le fais rouler avec peine...
Les canons taisent leur rumeur. La mousqueterie est moins dense... Des oml)res passent près de moi... Amis ou ennemis? Je garde le silence. Elles meurent dans le brouillard. Un peu de fumée jaune là-bas vers Saint-M... et vers Ch... indique l'incendie. Je soulève mon sac et je m'en débarrasse. Que de cris au lointain : appels de mourants, plaintes vaines. Une voix enfantine s'élève, déchirante, pour demander à boire.
Le feu s'est arrêté. Quelques crépitements de plus en plus distincts... Et enfin le silence... Je me traîne alors lentement. C'est long et difficile. Ma jambe ne suit pas. Mon pied, retourné et pendant, s'accroche dans les herbes. Et je dois le prendre à deux mains toutes les dix secondes, le tirer avec précaution. Je mets un peu plus de trois heures pour parcourir cinq mètres.
Enfin, me voilà à l'abri. Ma fatigue est extrême. J'ai laissé mon sac, ma musette, tout mon équipement à côté des cadavres de mes camarades tués. Je n'ai donc rien à boire. Couché sur le dos, je regarde là-haut quelques étoiles. Une somnolence me gagne. C'est la fièvre sans doute; mais je ne m'endors pas, et j'attends ainsi le matin.
13 octobre^ 10 heures. — Je suis à trente m^ très des tranchées allemandes. Je n'ai qu'à soulever le front pour les apercevoir. J'ai la jambe droite brisée au-dessous du genou, le mollet broyé et pendant. Reçu de terribles visites. Mais Dieu m'a protégé.
Je ne souffre pas trop. Je n'ai pas perdu con-
naissance. Seulement j'ai très soif. Tout mouvement m'est impossible.
* 13 octobre^ vers 5 heures. — Je me trouvais à ce moment en bordure du champ de luzerne, un peu caché par la hauteur des herbes, — je vis, dans le matin blafard, et à travers la brume qui s'élevait du sol, trois patrouilles ennemies sillonner le terrain. Des blessés de la veille les appelaient de loin et demandaient à boire. Les Allemands les achevèrent à coups de crosse de fusil ou bien à coups de baïonnette, puis les dévalisèrent. J'ai vu cela à quelques mètres. Un groupe de sept ou huit hommes, abattu par un feu croisé de mitrailleuses, se trouvait sur ce point. Plusieurs vivaient encore, puisqu'ils suppliaient les soldats. Ils furent achevés comme je viens de dire, fouillés et mis en tas.
Aux cris qui me parvinrent d'autres parties du champ, aux rires suivis de coups sourds, au silence qui succéda, je compris sans difficulté que d'autres malheureux avaient le même sort. Je ne dirai pas mon angoisse. Je crus ma dernière heure proche et, si j'élevai mon âme à Dieu, ce fut moins pour le supplier de préser-
ver mes jours, — j'espérais si peu à cette heure, — que pour lui demander d'atténuer et de guérir la douleur réservée aux miens. Je me préparai à mourir.
Des pas résonnèrent bientôt, au-dessus de moi, sur la gauche. J'avais, la minute précédente, décidé de mourir en brave, traitant de lâches, d'assassins ceux qui prostituaient en des gestes pareils l'humanité la plus sacrée. Une volonté bien plus forte ferma soudain mes yeux. Tout mon corps se raidit et je demeurai immobile. Les Allemands me crurent mort. D'un violent coup de botte, l'un deux me retourna, puis des mains avides, brutales, fouillèrent mes effets. Je sentis qu'on prenait ma montre, portée au poignet à l'aide d'un bracelet de cuir, mon porte-monnaie très modeste contenant un peu d'or et mon couteau à plusieurs lames, acheté à Toulouse, la veille du départ. Mon portefeuille et mon crayon, un carnet contenant des notes, glissés précédemment entre ma chemise et la peau, échappèrent seuls aux recherches ; puis ma blague à tabac, mes feuilles et mes allumettes glissées sous le mouchoir dans la poche de droite.
Les pas s'éloignèrent alors; mais je demeurai immobile. Je me sentais perdu. Après cette patrouille, une autre passerait. Je remerciai Dieu de son intervention, et j'attendis la mort, désireux presque de hâter la fin de mes angoisses.
Plus d'une heure passa ainsi. J'avais enfin osé me retourner, — au prix de quels eff'orts I — pris une position un peu moins douloureuse, quand de nouveaux pas retentirent. Je n'eus ni le temps, ni l'idée de feindre une deuxième fois, car des baïonnettes déjà menaçaient ma poitrine. Un dernier sursaut de l'instinct, un effort de pensée mirent cependant sur mes lèvres les mots qui devaient me sauver. Je connais un peu d'allemand, celui qu'on apprend au lycée. Le vocabulaire sans doute s'était fondu en moi. Mais je réussis à former, à élaborer cette phrase :
— Pourquoi, disais-je en allemand, voulezvous me tuer? Est-ce ainsi que vous respectez la vie de vos semblables? Un homme désarmé est-il un ennemi?
Je fais grâce au lecteur des fautes de syntaxe qui devaient sans doute l'orner; pourtant elle
fut décisive. Un geste autoritaire relevait déjà les deux armes. « L'Allemagne est très « bon ». Elle ne tue pas les blessés », me disait sans retard un homme, que j'appris être, peu après, un étudiant bavarois.
Hélas! Je savais le contraire I J'avais vu de mes yeux. Je n'eus garde de protester. Était-ce le moment?...
Une fusillade éclatait, par intermittences, lointaine. Les soldats me quittèrent, non sans que mon sauveur m'eût très vivement engagé à n'avoir plus de crainte. De service dans le secteur, il veillerait sur moi jusqu'à ce que les infirmiers aient pu venir me prendre (1).
14 octobre. — Nuit interminable et très froide. L'étudiant est revenu hier soir. Il m'a donné à boire. J'ai eu encore sa visite, il y a un moment. Il m'a exprimé sa surprise en me retrouvant là.
(1) On verra plus loin, dans mes notes, comment il remplit cette tâche. En écrivant ces lignes, avec bien du recul, je ne puis faire moins que l'assurer ici do la gratitude de l'homme. Et si je souligne ce mot, c'est que le soldat, le Français, estime ne devoir ni reconnaissance très vive, ni affection non plus à un ennemi de sa race qui lit simplement son devoir. Il eût mérité davantage en s'employant dès le matin à préserver tous les blessés tombés dans cette attaque.
— Les Allemands, monsieur, se replient chaque soir à cent ou deux cents mètres, afin d'éviter des surprises. Pourquoi vos infirmiers n'en profitent-ils pas pour venir vous chercher?...
J'aurais pu lui répondre que les Allemands ont souvent tiré sur la Croix-Rouge, et que les infirmiers n" osent plus, de ce fait, se risquer dans les lignes soumises au feu des tranchées. J'ai jugé sage de me taire. Et mon visiteur est parti.
C'est un beau garçon, bien en chair, à la taille élevée, à la barbe châtain, aux yeux clairs et très doux. Il paraît grave et triste. C'est un sous-officier. Il parle le français assez correctement.
J'ai repris mon attente. Que les heures sont longues! Et voici le ciel qui se couvre... Je pense à tous les miens... Je ne regrette pas mon geste... Fait-on à demi son devoir?... Si je devais mourir sans une main amie qui me fermât les yeux, mon dernier regard, le plus doux, serait pour toi, Agnès, pour « eux », pour les chers nôtres... Et tu porterais ce deuil-là comme on porte une croix, une décoration gagnée sur le champ de bataille.
Une fois encore, tantôt, j'ai voulu me panser. J'ai dû renoncer! Quelle fièvre! Des obus labourent le champ.
15 octobre^ midi. — 11 a plu toute la soirée et une partie de la nuit. Quel supplice effrayant! Ma capote est trempée. L'eau ruisselait sans trêve dans mes bras, dans mon cou. Ma blessure s'est délayée. Avec quoi la couvrir?... Et je ne peux bouger.
Si je me tire de ce pas, j'aurai bien de la chance... Cette nuit, j'avais soif. Pour calmer un peu la brûlure de ma bouche enfiévrée, j'ai roulé une cigarette. Il ne pleuvait plus depuis un instant. Mon tabac n'était pas mouillé, ni mes feuilles non plus. J'ai pu la rouler sans souffrir. Mais quand j'ai voulu l'allumer, une mitrailleuse voisine m'a aspergé de balles.
C'est comme ça qu'ils se replient?... Il est vrai, ce matin, l'étudiant m'a porté ses excuses ! Je ne dois pas fumer, claquer des allumettes dès que le soir descend.
16 octobre. — Encore une nuit sous la pluie. Minute de faiblesse. Si j'avais trouvé mon fusil
à portée de la main, j'en aurais terminé avec ces souffrances cruelles.
Que Dieu me pardonne ces mots ! Mais mourir de la sorte, lentement, jour par jour... sans être relevé! Je n'y vois pas bien clair. La fièvre me torture. Mes pensées me semblent moins nettes. Combien de jours encore avant de trouver le repos?
Même jour, Saint-M..., 3 heures. — Dieu eut pitié de moi. A l'heure où je désespérais, Il a guidé vers moi l'étudiant avec deux hommes.
— Puisqu'on ne vient pas vous chercher, — m'a-t-il dit simplement — , nous allons vous porter là-bas, au bout du champ, et des infirmiers allemands vous amèneront dans la ville.
Hélas ! il le faut donc?. . . Je serai prisonnier?. . .
L'étudiant et les deux hommes m'ont alors soulevé. Ils m'ont porté à deux, tandis que le troisième, soutenant mon pied qui ballotte, marcliait devant, à petits pas.
Après plusieurs centaines de mètres, nous arrivons au but. Là se trouvent des infirmiers avec un docteur allemand. Celui-ci m'examine, hoche la tète plusieurs fois et donne un ordre
34 AUX MAlIfS DE L'ALLEMAGNE
bref. On me met sur une civière. L'étudiant me salue du regard. Je le remercie simplement et, suivi de ses camarades, il retourne à son poste. Je ne peux pas l'aimer. Il m'a sauvé la vie et je ne trouve en moi nulle reconnaissance; mais j'ai prié Dieu, humblement, qu'il veuille l'épargner, ou du moins mettre sur sa route, s'il tombait quelque jour, des cœurs compatissants et qui fissent pour lui ce qu'il a fait pour moi.
17 octobre. — Transporté sur une civière jusqu'à l'hôpital de Saint-M...
Derrière les casernes, durant le long trajet, mes porteurs me déposent sur le bord d'une fosse que creusent des soldats. Sensation à peine agréable I Ce trou ne me dit rien. Les infirmiers s'en aperçoivent. Ils rient, ouvrant leur grande bouche, et repartent enfin.
Voici les villas du faubourg, incendiées, détruites. Des barricades coupent l'artère principale, car on se bat là chaque soir. Nous traversons bientôt un passage à niveau et nous engageons sur le pont. Deux arches sont debout. La troisième est en bois. L'artillerie française bombarde ce pont sans répit et, juste à la minute où après l'avoir traversé mes por-
teurs me déposent derrière un bloc de pierre, pour souffler un instant, un obus de gros calibre, avec un ronflement sinistre, vient tomber dans la Meuse, soulevant brusquement une colonne d'eau haute de plusieurs mètres. De vieilles femmes, cependant, insoucieuses du danger, m'entourent et me parlent. Mes infirmiers sont à dix mètres. Ils causent avec des pionniers. Et les questions se croisent :
— Où avez- vous été blessé?
— Il y a bien longtemps ?
— La jambe brisée?. . . Pauvre gas !
— Voulez-vous du café?
— Ici, ils ont tout pris !
— Il ne nous reste rien !
— Nous devons rester au premier ; les soldats habitent les caves !
Le départ met fin tout à coup à ce verbiage pénible. Et nous voici, bientôt, rendus à l'hôpital. On ouvre devant nous des portes. Odeurs d'éther, de chloroforme. Enfin, une salle très claire. On me laisse au pied d'une table, qui porte des taches sanglantes.
Un médecin en blouse m'examine aussitôt. II me tâte le pouls. Zu mûdet... Noch nichtl Pas
encore! Sur son ordre, voici du café. Pendant une grande heure, toutes les dix minutes, on m'en présente un bol bouillant. Au bout de ce temps, je suis prêt.
On va me placer sur la table, lorsque la porte s'ouvre. Sur une seconde civière, un autre blessé apparaît. Oh! la pauvre figure, les traits d'agonie, le teint hâve! C'est un territorial. Ses écussons le disent. Il porte quarante ans, peutêtre trente-cinq. En vain, on l'interroge. Il paraît insensible. Entend-il seulement? Sa poitrine, qui se soulève d'un mouvement très faible, est couverte de sang. Le regard est trouble, vitreux. NuUe pièce d'identité. L'écusson N* prouve qu'il faisait partie du renfort arrivé le 9 ou le 10. Mais comment s'appelle cet homme? Un prêtre vient l'administrer.
Quand la chose est finie, on approche de moi la civière et le corps. Je me penche sur le mourant. Je prends une de ses mains dans les miennes. Cette main ne tressaille pas. Et j'ai beau lui parler. Le regard reste mort. On écarte alors la capote; la chemise est ouverte. La poitrine et le ventre, lardés de coups de baïonnette, ne forment qu'une plaie. Le docteur
s'est penché soudain. Une vive surprise se lit dans son regard. Il se tourne vers moi, puis, un peu hésitant :
— Y a-t-il eu un corps à corps, lundi, dans les tranchées?
— Non, monsieur le docteur. L'attaque fut brisée avant que d'atteindre les vôtres.
J'ai parlé gravement. Le docteur m'examine. C'est un blond, rasé de très près, au regard pensif, à l'air triste. Il articule simplement :
— Alors?... ces coups de sabre?
Je hausse les épaules. Et le praticien a compris. Il fait un geste brusque. Le blessé, qui vient de mourir, est emmené très vite. Hélas! nul ne saura jamais où ce soldat repose! Sa famille attendra en vain des nouvelles de lui. Anonyme, toujours, dépouillé des choses intimes qui auraient pu aider à le faire connaître, il sera un Français mort pour la Patrie en danger et dormant son dernier sommeil dans un enclos désert, près de l'hôpital de Saint- M..., depuis ce 16 octobre de la grande année douloureuse !
... Mais mon tour est venu. On m'a soulevé doucement, étendu sur la table. Tandis qu'un
infirmier met sa main sur mes yeux, pour m'empêcher de voir, un autre, à l'aide de ciseaux, coupe les étoffes raidies, le cuir de la bottine, et la plaie hideuse apparaît. Profitant d'une inattention, je peux bien la voir, tout à l'aise. Les os percent la chair, au-dessous du genou; le mollet est broyé, informe. Bien vite la main, volontaire, rejette mon front en arrière. On imbibe un linge d'alcool. On le glisse sous mes narines. Et l'opération délicate du nettoiement des chairs, lente à mon gré sans doute, s'exécute assez vite. Dans un plateau de cuivre, placé au-dessous de la table, tombent un à un des bouts d'os. Parfois un son plus clair : ce sont des brins d'acier retirés de la plaie. Enfin une brûlure aiguë : teinture d'iode ou alcool? Je sens une odeur de benzine.
On serre maintenant la jambe. Le pied est tiré avec soin, redressé, mis dans une forme, un appareil en tôle. Et l'opération est finie. Je n'ai pas trop souffert.
J'interroge alors le docteur.
— Pourra-t-on conserver la jambe?
— Dans combien de ours le saurai-je?
- — Deux OU trois jours, je pense. La blessure est très mal placée.
— Quel est le projectile qui a fait ce ravage?...
Le docteur garde le silence. Tourné vers l'infirmier, qui hausse les épaules, il dit en allemand :
— Sie wollen immer wissenl (Ils veulent toujours le savoir.)
Et l'infirmier alors se penche. Aurait-il lu dans ma pensée?
— C'est une « granate », monsieur!
« Granate » signifie obus. J'objecte le silence du 77 à l'heure de l'attaque. Il a tiré plus tard, lorsque j'étais déjà blessé.
— Oli ! ça ne fait rien, répond-il. Nous avons vu souvent pareil.
Le docteur acquiesce du geste. Je suis transporté de nouveau, à travers les étages. Nous arrivons enfin dans une vaste chambre, entre deux rangées de lits blancs.
17 octobre, 9 heures. — Hier, j'ai écrit deux cartes. Le pasteur allemand qui visite nos chambres m'a promis de les envoyer.
Le docteur passe vers 8 heures. Il soulève le drap qui recouvre ma jambe, inspecte les bandages traversés d'outre en outre, puis, hochant la tête, me dit :
— A onze heures, on vous descendra. Vous serez endormi. Si je peux garder cette jambe, je promets de le faire. Sinon, je couperai.
La nouvelle est brutale. A quoi bon regimber?... C'est vrai que je souffre beaucoup. La plaie paraît si grave...
Je vais prier Dieu ardemment.
18 octobre, matin. — Allons, me voici un infirme. A l'heure du réveil, hier, — il était midi, — j'ai connu ma détresse. J'avais, mais très peu, conscience. Ma main cependant a glissé, tâté le pansement. Je n'ai plus qu'une jambe.
Le sacrifice est dur... Dieu m'aide à le supporter sans faiblesse!...
20 octobre^ matin. — Une fièvre terrible. Hier, 40%8. Je ne trouve pas le sommeil... Je vis dans un rêve pénible...
Ce matin, la fièvre a baissé. Une dame de la
Croix-Rouge, Mme S..., une Française, est très bonne pour moi. Elle ne veut pas que j'écrive. Je le fais en cachette.
Un jeune abbé français est venu tout à l'heure. Il fit communier près de moi un mourant. Un volontaire « sanitaire »,un Messin de dix-sept ans, l'assistait dans sa tâche. Quelle figure rayonnante, tandis qu'il présentait l'hostie!... Je n'ai vu, nulle part, une expression pareille de douceur, de joie et d'amour.
21 octobre. — Mon carnet, mon crayon restent sans cesse à ma portée. Je les glisse le plus souvent sous l'un de mes coussins. J'entends la canonnade. Elle ne cesse pas. La nuit, ce sont des fusillades à faire espérer trop de choses! C'est si près derrière la Meuse, et l'hôpital borde le fleuve.
J'occupe un lit placé proche d'une fenêtre, sur la gauche de l'hôpital. On voit de là très bien la hauteur du Camp des Romains. Moi, je ne le peux pas. Bouger est impossible; me soulever est dangereux. Ce fort est couvert chaque jour d'obus et de mitraille. Les Boches voulaient s'en servir, le remettre en état, y placer
des canons. Ils ont dû, me confie quelqu'un, abandonner ce rêve...
Je souffre plus qu'hier.
23 octobre. — La fièvre est tombée tout à coup. Ma faiblesse est très grande. L'engourdissement me saisit.
Mme S... me relève à l'aide de piqûres sentant très fort le camphre. Je prends aussi des grogs, fournis par T eau-de-vie que boivent l«s docteurs. Ces derniers sont aimables. Le nôtre, surtout, un Hcrr F..., fait preuve de bonté, de dévouement sincère. On le voit parfois dans les chambres jusques après minuit, en train de panser des blessés.
Pour les infirmiers, rien à dire. Le moins qu'ils fassent est toujours trop. Ils refusent d'aider les sœurs et le personnel féminin. Ce matin, l'un d'entre eux m'explique :
— C'est beaucoup malheureux : deux Allemands blessés, ramassés tout de suite, amputation de jambe : kapout; vous, un Franzous, mauvaise graine, resté beaucoup sur le terrain, amputé et sauvé !
Le pauvre garçon est navré. Moi, je ris
faiblement. La mauvaise graine est contente.
25 octobre. — Toujours la canonnade. Notre séjour est menacé. Les projectiles, en sifflant, passent au-dessus de nos toits. Ceux qui sont trop courts nous demeurent.
Hier, entre autres, un obus est venu tomber dans la cour, un autre dans la grande salle, à l'aile opposée. C'était nuit. Les infirmiers ont pris leur sac et se sont sauvés dans la cave. Notre Sœur Supérieure se tordait les mains, tout en larmes...
Nous sommes restés seuls. Aucun autre obus n'est tombé. Mais nos fenêtres sans carreaux disent éloquemment que les explosions sont prochaines. Hier aussi, les canons français ont tiré quelque temps sur une caserne voisine. Là se trouvent quelques dragons, puis un escadron de uhlans. Il y eut des blessés; quelques tués, peut-être; mais on se garda de le dire.
Je commence à manger un peu. Je souffre, mais c'est supportable.
26 octobre. — Presque tous les soirs, maintenant, il y a des départs. Tous les blessés fran-
çais pouvant supporter le voyage sont dirigés sur Metz. Je suis désigné, paraît-il.
Ce voyage m'effraie. J'y ai « coupé » deux fois, prétextant ma fatigue. Les chambres sont presque désertes. Je suis resté seul, dans mon coin, avec, à l'autre bout, un vannier de Provence. Il paraît gravement blessé.
Mme S... est admirable. Elle arrive au petit matin et quitte l'hôpital très avant dans la nuit. Les docteurs la respectent et lui disent : « Ma sœur. » Il est même fort rare qu'elle n'obtienne pas ce qu'elle demande pour nous.
EUe a sa fille, à Saint-M..., et le bébé de celleci. Elles habitaient, hier encore, une grande maison à gauche de la place du Grand Marché, c'est dire près du front. Les obus pleuvent sans arrêt sur cette partie de la ville, et hier, tandis que dans la cave non voûtée de leur demeure ces dames déjeunaient, un 155 français a troué les plafonds, venant exploser dans la cave. La fumée dissipée, ces dames se sont relevées. L'enfant, dans son berceau, avait échappé à la mort. Elles-mêmes, — par quel miracle! — n'avaient que des égratignures. La mère et la grand'mère se sont précipitées vers la petite
créature, l'ont couverte de baisers, puis se sont hâtées, on le pense, de chercher un nouvel abri.
Depuis, quand elle a un moment, à l'heure de la sieste, Mme S... retraverse les rues de cette zone dangereuse et va chercher parmi les ruines de sa pauvre maison quelque chose d'utilisable, ou bien un souvenir remonté au jour au hasard des fouilles. Cœur de Française, va!
Ces « accidents », — le mot est d'elle, — ne paraissent pas la troubler. Tout à l'heure, elle nous montrait quelques débris informes, — tordus, déchiquetés, broyés par l'explosion, — de ce qui fut jadis sa batterie de cuisine. Elle riait en les montrant; elle riait encore lorsque j'essayai de lui démontrer les dangers qu'elle court en allant constamment vers ce coin de Saint-M . . . , retentissant toujours de l'éclatement des obus.
27 octobre. — Les automobiles de Metz sont encore venues. Il pouvait bien être 8 heures. La nuit était profonde. J'ai prétexté toujours mon immense fatigue. Mme S... a appuyé. Il
est convenu, toutefois, que ce « prétexte transparent » sera sans valeur désormais. Le docteur m'en assure.
— Les Français ne vous veulent pasl Si la fusillade de nuit vous donne l'espoir d'être pris, emmené par eux quelque soir, vous vous trompez, monsieur; Saint-M... est entre nos mains et nous le lâcherons quand vous l'aurez détruit, ce que vos artilleurs ont reçu l'ordre, paraît-il, de ne pas essayer.
La raison est très claire. Trop de civils français habitent cette ville. Nous ne versons le sang que lorsqu'il le faut. C'est très bien. Les Allemands, pour eux, n'auraient pas le même scrupule. Enfin c'est du temps de gagné. Et qui sait...
28 octobre. — Vers le 19 de ce mois, c'està-dire deux jours après l'amputation, le docteur m'avait informé de la prise d'Anvers. Anvers; ville imprenable?... Ce me paraissait si grotesque, si outrecuidant et si fol, que j'avais refusé de noter sur mon carnet de route cette gasconnade stupide.
Il paraîtrait que c'est exact. Anvers, assaillie,
prise SOUS le feu infernal des 305 d'Autriche et des 420 allemands, n'a pas pu tenir davantage que Liège et que Namur... L'abbé me confirme le fait. Je n'en tire d'ailleurs aucune conséquence, les forteresses elles-mêmes ne représentant que des murs, et l'armée combattante restant la grande chose.
Nos infirmiers, pourtant, sont plus affirmatifs. Selon eux, la prise de Verdun, — ils doivent l'annoncer demain, mais ce demain déjà dure depuis le 16, — produira un effet moral très lourd de conséquences. Les Français comprendront qu'il faut signer la paix. Mieux, ils aideront l'Allemagne à débarrasser l'Occident du fléau insulaire. Et tout sera donc pour le mieux...
J'écoute et je me tais. Les Allemands n'ont pas de tact. Ils ignorent cette réserve, élémentaire cependant, qui consisterait, même en guerre, à respecter des blessés ennemis, hôtes involontaires et partant malheureux.
D'autres constatations, d'un ordre matériel, faites ces jours-ci dans la salle, me prouvent amplement que délicatesse morale, du cœur ou de l'esprit, étant absente chez ces reîtres,
l'honnêteté non plus ne devient pas leur fait. Ainsi, des infirmiers ont leur bourse modeste garnie de pièces d'or françaises. L'un d'entre eux me montre la sienne, sorte de sac en cuir serré par un cordon et contenant près de 2 000 francs en pièces de 20 et 10 francs. A noter, parmi celles-ci, un Napoléon couronné de 50 francs.
N'est-ce pas la preuve absolue, formelle, irrécusable, que le pillage seul lui a procuré cette somme, réserve peut-être cachée au fond de quelque armoire, chez un ouvrier laborieux ou chez un laboureur? On sait l'amour des paysans pour les pièces d'or qu'ils amassent.
Bien entendu, je n'ai rien dit : mais je lui ai souhaité d'être pris par nos troupes, afin d'expier durement et conformément à nos lois son larcin, peut-être son crime.
29 octobre, 5 heures. — Encore des autos. Cette fois, c'en est fait. Je suis désigné, et d'office.
Je lis avec curiosité la petite fiche jaunâtre, dentelée à bordure rouge, qu'on vient d'épingler à mon cou. Je la retourne dans mes doigts.
Et ma stupéfaction, ma surprise sont incroyables. Ne viens-je pas de lire ces mots écrits à l'encre : « A surveiller^ très dangereux. »
J'ai beau m' examiner, rien ne légitime leur crainte. Depuis mon arrivée, j'ai tu mes impressions. Et je pense soudain à cette scène brève, le jour du 16 octobre, dans la salle d'opérations. Le docteur s'est-il informé? A-t-il appris depuis quel fut le tragique spectacle auquel j'assistai malgré moi?... Et qu'importe encore, mon Dieu! Ont-ils peur que je parle?... Suis-je en position de le faire?... Je risquerais beaucoup, et pour très peu de chose...
L'avertissement me suffit. Je prendrai garde à moi.
Même jour, 7 heures soir. — L'artillerie française a interrompu sa rumeur. Mon être est angoissé. Partir pour l'Allemagne, quitter le 3ol de France foulé par l'ennemi, mais où tant de choses pourtant nous disaient la patrie, me cause un malaise pénible. C'est de l'inconnu, et poignant.
Je ne songe plus au danger que nous font courir les obus. Je pense à la victoire. Et je me
dis que c'est fini : le bruit des fusillades ne me parviendra plus comme en ces nuits d'octobre où, me soulevant sur les coudes, tendu, par delà les ombres qui noyaient la ville endormie, j'écoutais nos canons répondre aux mortiers allemands. Il faut quitter ce sol arrosé de mon sang, obéir à des geôliers boches et attendre plus loin — dans quel hôpital, sous quels cieux? — l'annonce, peut-être lointaine, d'une grande bataille qui nous libérera.
Je me sens seul et triste. Aurai-je des nouvelles de tous mes bien-aimés? Pourront-ils m' écrire, là-bas, et, plus heureux qu'ici, recevoir en retour mes lettres?... Les miens, les chers miens, à cette heure, s'approchent de ma couche. Je les vois, je leur parle. Agnès me tend le front et ses yeux qui pleuraient...
Hélas! le cœur est faible. Un sursaut énergique. La phrase de papa, murmurée à l'oreille au moment du départ, chante dans ma mémoire : « Dieu te protégera! » Une ardente prière monte alors à mes lèvres. Et le calme revient, l'apaisement se fait. Quand je passerai dans cette ombre, Il sera ma lumière. Je remettrai ma cause à ce défenseur des plus faibles. Il
me gardera des révoltes, des découragements. Il me donnera la patience, la sagesse, la foi, qui font supporter sans colère avec dignité la souffrance, l'éloignement, l'exil...
30 octobre, matin. — Château de Saint-Benoît. Dans la salle d'honneur transformée en dortoir.
Des paillasses tachées de sang s'alignent sur plusieurs rangées. Les meubles n'y sont plus. Seul, un poêle géant, faïence ceinturée de cuivre, dresse sa carrure imposante dans le fond de la pièce. On m'a déposé dans un coin. V..., le vannier de Nice, est couché au milieu, près d'un cavalier allemand blessé à l' avantbras. J'ai un voisin qui râle.
Un jeune pasteur, tout à l'heure, s'est assis près de moi. Il est de Kœnigsberg. De visage très jeune, rasé avec soin, et très blond. Il parle un français hésitant, pénible, mais très pur.
— Le docteur que vous voyez là, — et sa main le désigne, — est célèbre chez nous. C'est un professeur de valeur. Il fut pendant longtemps médecin en Turquie, au temps d'Abdul- Hamid, attaché au sultan.
Ce docteur est d'âge moyen, rasé également.
vôtu de gris comme les autres, avec les bottes jaunes de l'officier prussien. Il mâche entre les dents un cigare de prix. Son regard est perçant, l'allure générale vive. A cet instant, d'ailleurs, il s'approche de nous. Questions brèves, rapides :
— Blessé à quel endroit?... Où?... De quelle façon?... Amputé tout de suite?...
Je lui réponds de même.
— Voulez-vous un peu de morphine?
Il explique au jeune pasteur qu'il m'eût sauvé la jambe s'il se fût trouvé là. Explications techniques. Brusquement décidé :
— Saint-M... J'irai voir demain. On coupe trop par là. Je veux me rendre compte.
Il est reparti. Je suis seul. Le pasteur est auprès de V... Que d'allées et venues! Une piqûre de morphine, faite hier avant le départ, m'empêche de souffrir. Elle fut cause, aussi, que je me rendis très peu compte du chemin parcouru. Je vivais[un| peu dans un rêve ouaté, vague, doux.