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Un brave curé du comté de Kamouraska me disait tout dernièrement : "Il y a cinquante ans, les cultivateurs de ma paroisse apportaient au pasteur d'alors une dîme en blé de plus de huit cents minots. Savez-vous combien j'en reçois aujourd'hui? — A peine vingt-cinq". Et il ajoutait tristement, en guise de commentaires : " Nos gens ont désappris à cultiver le blé, et c'est bien malheureux pour eux d'abord et ensuite pour le curé, car ce n'est pas le pain de boulanger que nous mangeons aujourd'hui qui remplace le bon pain d'habitant cuit dans le four d'argile ; de plus, comme valeur dans le grenier du curé, l'avoine ne saurait être comparée au blé ".
L'opuscule du Dr Aurèle Nadeau arrive donc comme marée en carême, dans ce temps où il importe de produire davantage, tant à cause de la nécessité qu'il y a d'alimenter les pays européens en guerre que du besoin urgent de contribuer à faire baisser le coût de la
table dans nos foyers. J'entendais dire, tout récemment, par le plus grand négociant de provisions alimentaires de Québec que, depuis une couple d'années, la vente de la farine de Y Ouest a diminué considérablement dans la province. Il attribuait cette baisse à l'économie qui se pratique davantage aujourd'hui. Mais il faut aussi tenir compte de l'augmentation de la production du blé.
Les 411,000 minots que l'on a récoltés de plus en 1915 qu'en 1914 ont certainement contribué à faire dégringoler le chiffre de l'importation extra-provinciale, et laissé dans la province de Québec près d'un demi-million de piastres que nous avions coutume de donner aux grandes minoteries de l'Ouest. Au point de vue de l'économie de la province, c'est un item à considérer.
Mais, pour en revenir au livre du Dr Nadeau, je ne crains pas d'affirmer que nos gens vont lui faire un accueil favorable, parce qu'il les intéresse direc-
tement à deux points de vue : tout d'abord, il leur enseigne un moyen d'économiser de l'argent et ensuite il leur démontre l'importance de se procurer une alimentation plus saine en même temps que plus nutritive.
Et son auteur fera mentir le proverbe qui dit que " Nul n'est prophète dans son pays ", parce qu'il aura su choisir son sujet et aussi le moment propice pour lui donner le jour.
Sans être médecin, il me semble que l'on peut bien avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Or, quel est celui qui peut ne pas voir une dégénérescence de la race, dégénérescence qui prend des proportions alarmantes et pourrait, avant un siècle, nous classer au nombre de certaines races de ratatinés du Vieux continent? Ce mal se répand partout, à la campagne comme
à la ville. Allez dans une de nos paroisses rurales ; frappez à toutes les portes d'un rang quelconque, et je vous donne ma parole que dans plus de cinquante pour cent des foyers, vous allez trouver des malades. L'un souffrira de rhumatisme, un autre de dyspepsie, un autre de tuberculose, un autre de constipation chronique, un autre d'affections rénales, etc., etc. Les bébés, bourrés jusqu'au faîte, feront de la gastro-entérite, de la diarrhée, et ce n'est qu'à force de sirops calmants qu'on pourra les empêcher de brailler sans largue du matin au soir et du soir au matin. Bien des mères, inconscientes de leur devoir, se dispenseront sans scrupule de donner à leurs bébés l'aliment maternel et ceux-ci prennent bientôt le chemin du cimetière, entre l'âge de un jour à un an, dans une proportion de 16.10 pour cent dans la province, quand ce coefficient est de 10.3 dans l'Ontario, de 11.5 dans la Nouvelle- Ecosse, de 7.2 en Australie et de 5.7 dans la Nouvelle-Zélande.
Le malheur des uns fait le bonheur des autres, dit-on. Cela doit être vrai pour les médecins, les droguistes et les fossoyeurs, qui n'ont guère de répit dans la province de Québec.
Les causes de cette dégénérescence, de toutes ces maladies, de l'emploi de tous ces médicaments frelatés, je n'en connais que trois principales : l'habitation insalubre, l'ignorance des règles de l'hygiène et une alimentation irrationnelle.
Jadis, l'agriculture périclitait dans la province et les gens, drus comme mouches, passaient les lignes. (1) Un cri d'alarme fut lancé et, depuis quelques années, nous assistons à un réveil de l'opinion publique. Guidé par nos gouvernements vers les saines méthodes de culture et l'élevage rémunérateur des troupeaux domestiques, le
(1) On affirme que, de 1866 à 1875» pas moins de 60,000 habitants de la province de Québec, par année, en moyenne, émigrèrent aux Etats-Unis — ce qui fait le nombre de 500,000 en dix ans.
cultivateur a repris courage et il vit heureux dans une modeste aisance. Le département de l'Agriculture possède aujourd'hui un personnel qui couvre le pays, de Gaspé au Témiscamingue, et surveille attentivement toutes les manifestations agricoles pour les rectifier, quand besoin il y a, ou les encourager par des subventions de tous genres. Les habitants se groupent, se syndiquent et prennent les moyens d'obtenir ce qu'un individu isolé n'aurait pu avoir. Et, à cause de cela, notre agriculture est en pleine prospérité.
A propos d'hygiène publique, il s'est tenté de louables efforts, et le Conseil supérieur d'hygiène a certainement contribué à faire du bon travail, mais cela ne suffit plus aux besoins de l'époque. Il faut une propagande plus générale et plus efficace. C'est ce qui a été compris, et ce que certains médecins à l'esprit ouvert ont entrepris de faire, de leur propre initiative. Il faut, par des con-
férences, des journaux, des brochures, des bulletins, des tracts, répandre partout la bonne parole de l'hygiène dans les couches inférieures de notre population. Il importe de lui apprendre à ne pas craindre la lumière, l'air, l'eau froide; à se servir, dans l'alimentation, des produits les plus naturels : légumes, fruits, laitages, pain d'habitant, etc.
Les propagateurs de cet évangile recevront sans doute des coups pour leur zèle et leur patriotisme, mais ils s'en consoleront en songeant qu'ils ne sont pas les premiers que l'on paie avec cette monnaie. Galilée en vit bien d'autres au 17ième siècle. Petit à petit, ces idées feront leur chemin, pénétreront dans les mœurs et coutumes de nos gens, et . . . les générations futures, prises de reconnaissance tardive, élèveront des monuments à la mémoire des bienfaiteurs en hygiène de la province laurentienne, au 20ième siècle !
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*A parole, quand empreinte de sincérité, de désintéressement et de bon sens, peut porter la conviction dans l'esprit populaire. Mais l'exemple, la démonstration concrète entraînent encore plus sûrement dans le sillon ouvert au progrès.
Cette thèse, il me semble, s'applique parfaitement à la leçon que donne, chaque année, l'Exposition de Québec à ses cent mille visiteurs. Bien qu'ouverte aux diverses manifestations extérieures de Y Agriculture, de Y Industrie et des Arts domestiques, il se dégage de cette Exposition provinciale un caractère tout particulier et de bon
(1) Ce travail a remporté le premier prix dans un concours organisé par la Commission de V Exposition provinciale de Québec, en 1917.
aloi, qui la porte à faire plus large, chaque année, l'espace réservé aux cultivateurs, comme aussi à tous ceux qui vivent de la petite industrie agricole.
Il est heureux que les Commissaires de l'Exposition aient su, dès le début, orienter leurs efforts vers ce mouvement qui contribue à développer davantage, chaque année, la principale industrie de la province, l'Agriculture, base de l'économie nationale et le plus sûr maintien de l'équilibre social.
Les exhibits de toutes natures que l'on y voyait, en septembre dernier, et venant de la ferme, — animaux domestiques, volailles, céréales, légumes, fruits, beurre, miel, etc., — avaient assurément une grande valeur intrinsèque et objective, parce qu'ils mettaient en vive lumière les résultats magnifiques que l'on obtient en faisant une exploitation agricole rationnelle.
Mais ce qui a le plus attiré mon attention à ce propos — parce que ces item du programme officiel comportaient une
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haute leçon économique et patriotique, — c'est la proclamation des lauréats du Mérite agricole et la place d'honneur réservée aux Ecoles ménagères et aux Cercles de jeunes fermières.
S'il est des titres et des honneurs qui s'acquièrent par l'intrigue, l'argent et parfois aussi la trahison, nul ne saurait contester la valeur, la très grande valeur, du Mérite agricole.
Devant ces modestes lauréats, dont les labeurs intelligents et soutenus ont su attirer l'attention officielle, je m'incline profondément.
Il n'est pas de citoyens plus utiles qu'eux, ni de classe sociale plus honorable que la leur.
On ne saurait donc attacher trop d'importance à cette fête annuelle des lauréats du Mérite agricole, car un peuple qui honore ses héros est un peuple qui se souvient, et dont la fierté nationale est un des plus sûrs garants des succès futurs.
Reconnaître la valeur de ces champions de la glèbe et la proclamer hautement, c'est très bien, mais travailler à leur susciter des imitateurs, des disciples, voilà encore une entreprise qui n'est pas moins digne d'attention, parce qu'elle assure en quelque sorte le prolongement des victoires agricoles.
Les Commissaires de l'Exposition l'ont parfaitement compris, et c'est pourquoi ils ont fait large et belle la tribune réservée aux Ecoles ménagères et aux Cercles de fermières.
Un modernisme regrettable avait presque tué les arts domestiques dans les foyers ruraux. Et la petite école des rangs, celle des cultivateurs, enseignait toutes sortes de bonnes choses, sans doute, moins l'agriculture appliquée, la plus importante des matières, après la religion.
Des esprits observateurs et clairvoyants signalèrent ce courant dangereux et l'on vit bientôt une réaction se pro-