AVANT-PROPOS XV
sentiments, aux sources canadiennes. En effet, pas un tableau, pas un trait, pas une étude des quelques pages suivantes qui ne soit un hommage sincère, sinon éloquent, aux gens et aux choses du terroir.
Les heures angoissantes que nous traversons nous y rattachent instinctivement, tout comme le soldat blessé et agonisant sur le champ de bataille se souvient de sa mère et Vappelle à son secours.
Depuis le commencement du siècle, il semblerait qu'un réveil national s'est opéré parmi nos compatriotes et que les productions littéraires et scientifiques de chez nous reçoivent un accueil plus sympathique qu'autrefois.
Souhaitons que ce mouvement s'accroisse davantage et qu'il donne à la race des hommes de valeur réelle et capables d'aiguiller dans la bonne voie les cœurs, les volontés et les intelligences de la génération montante.
C'est cette pensée qui a fait naître en moi le dessein de recueillir ces quelques pages éparses, pour les présenter au public.
Fils de cultivateur, j'ai voulu moduler un chant à la terre : "Et qui de nous n'a cherché le calme dans un chant ?", a dit Victor Hugo.
La richesse du décor champêtre, la simplicité des mœurs rurales, la foi robuste transmise par nos pères, tout cela a buriné dans mon esprit des souvenirs impérissables, et que j'aime à évoquer souvent, pour me réconforter le long de l'âpre sentier de la vie.
D'autre part, l'étude de nos conditions économiques et l'analyse des statistiques m'ont suggéré a pensée d'écrire une ou deux pages sur des problèmes d'actualité.
Bref, j'ai voulu faire œuvre utile ; donner le bon exemple aux jeunes ; planter quelques jalons pour eux.
L'intention vaut sans doute beaucoup mieux que l'action, j'en conviens. Au reste, la fin ne justijie-t-elle pas quelquefois les moyens ?
Québec, 15 mai 1918.
Jkt ffimx Grenier
Pourquoi dans mon esprit revenez-vous [sans cesse ?
O jours de mon enfance et de mon allégresse !
Qui donc toujours vous rouvre en nos
[cœurs presqu'éteints ?
O lumineuse fleur des souvenirs lointains!
*E campagnard, plus encore que le citadin, a conservé le culte du souvenir et des traditions nationales. Dans son essence, il est conservateur, au sens large du mot. Ses goûts, ses mœurs sont simples, et plus il avance en âge, plus il semble rivé, par la chaîne d'or des pieuses souvenances, au foyer, aux champs et au village qui Font vu naître et grandir. Aussi, quand les jeunesses, garçons et filles, qui ont quelque peu couraillé, vu du pays, s'efforcent d'amener les vieux
qui, eux, n'ont jamais quitté la chaumière, à suivre le courant de la mode, à imiter "les autres' ' ou encore, "tout le monde" suivant le cliché habituel, les jeunes ont à faire face à une véritable muraille de Chine. — " De mon temps, on savait bien se passer de tout cela et on ne s'en portait pas plus mal qu'astheure ", objectent ces vieillards, en branlant du chef — et non sans raison, me semble-t-il.
Combien de fois n'ai-je pas remarqué avec attendrissement la grande vénération qu'ils ont pour tout objet légué par les membres défunts de la famille — dont, parfois, plusieurs générations ont vécu sous le même toit qu'eux. A ce propos, rappelons que ce fut avec une fièreté bien légitime que l'on vit décorer, au Ille centenaire de la fondation de Québec, en 1908, grand nombre de familles qui possédaient encore le bien ancestral, transmis de père en fils, depuis au delà de deux siècles, et que rien n'avait encore pu déraciner.
" C'est chez les laboureurs que fleurissent le mieux cet esprit particulier qui se reconnaît bien et se définit mal, cet ensemble de souvenirs, de secrets, d'épreuves, de joies, de passé et d'espérance, ce ciment de la vie qui rattache à la maison, qui perpétue la vitalité de la race et qui prépare la patrie, assemblage de familles/7 a dit un auteur canadien dont le nom m'échappe.
C'est surtout dans ces foyers de race que l'on garde comme un héritage sacré ces mille et un objets, témoins impassibles d'un autre âge, tels que meubles antiques, gravures et portraits défraîchis, ustensiles, poteries et faïences primitives, armes démodées, accoutrements et costumes désuets... et que sais-je encore? La plupart du temps ces vieilleries ne sont plus utilisées, soit à cause de la vétusté de leurs traits, ou parce qu'elles ont dû céder la place à la déesse Nouveauté. Mais rarement les détruit-on, du moins aussi longtemps que les vieux
ont la conduite du foyer. Ils consentiront bien, parfois, pour plaire à la bru ou au gendre qui vient s'installer à leur table, à mettre ces objets de côté ; mais à s'en défaire à demeure, jamais ! Comme des reliques, on les garde religieusement, afin d'avoir la satisfaction de les revoir de temps à autre, et de pouvoir " s'enivrer de la poésie rustique qui environne et se dégage de toutes ces choses."
Chez nous, c'est au vieux grenier, sorte de vestiaire, de musée et d'arsenal tout à la fois, que l'on pouvait retrouver, dans un beau désordre, les choses les plus disparates par leurs formes, leur usage et leur âge, et que, maintes fois, de mon jeune temps, j'ai contemplées avec un vif intérêt, parce qu'elles fournissaient à mon imagination enfantine une pâture dont elle était friande.
Trois fois cinquante ans y avaient accumulé une infinité d'objets fort étonnés sans doute de se trouver en commun. Il me semble les voir encore ; ce tableau
ne s'est pas envolé de ma mémoire, bien que près de trois décades se soient écoulées depuis que, pour la dernière fois, je jouai à cache-cache avec mes petits frères, dans les mansardes de la maison paternelle.
Si vous désirez faire plus ample connaissance avec les êtres de cette pièce, je suis heureux de vous y introduire.
Ce grenier, de forme rectangulaire, mesurait environ quinze pieds par trente, et laissait voir une charpente rugueuse, noircie par le temps, et des lambris disjoints de planches brutes. Deux fenêtres dans le pignon du sud-ouest l'éclairaient. Tout au ras de ce pan de l'antique demeure, dans la cour adjacente, s'élevaient quatre lilas dont la cime était facilement atteinte par l'embrasure des fenêtres entr'ouvertes. A la fin de mai, quand les arbustes étaient en floraison, nous cueillions des
bouquets de lilas, pour en orner la corniche de l'âtre de la grande salle à manger.
Accrochés à l'un des entraits du grenier, il me semble voir encore un ancien fusil à pierre, une corne à poudre, un sac à balles et un autre à cendrée. Un peu plus loin, une vieille rapière toute rouillée, longue de près de quatre pieds, reposait là depuis un temps fort rec^é, d'après les annales de la famille. D'où venaitelle ? quelle était son histoire ? avait-elle jadis, aux mains de nos robustes ancêtres, caressé des torses nus de Peaux-Rouges ou repoussé à la frontière l'envahisseur américain ? Je l'ignore. L'arme ancienne était flanquée de deux pistolets comme on n'en rencontre plus guère aujourd'hui ; à la réalité, ils ressemblaient fort à des fusils à longue portée, mais beaucoup plus courts. Pour casser la tête d'un siffleux, au bord de son terrier, ou déplanter un écureux, à dix pas, ils n'avaient pas leur pareil !
Le long de la cloison et enfoncés dans les ravalements s'alignaient avec symétrie des coffres de toutes dimensions. Les uns contenaient des vêtements, d'autres des couvertures de lit, draps de toile du pays, couvrepieds damassés, couvertes de laine cardée, catalogues blanches ; d'autres renfermaient des trâlées de bas, des nuages, des crémones, des tuques, des mitaines, le tout tricoté au foyer pendant les longues soirées d'hiver.
Dans le trumeau formé par le bâti des deux croisées du pignon étaient fixées plusieurs tablettes sur lesquelles séchait, à cœur d'année, du savon du pays taillé en pains plus ou moins uniformes d'une couple de livres. Ce produit, toute bonne fermière se fait un point d'orgueil de le fabriquer elle-même. Et c'est un tour d'habileté plus qu'ordinaire que de cuire à point une battée de savon.
Les pauvres de Maska, de Vide-Poche, de l'Enfer et autres endroits fashionables de Bellechasse et de Montmagny durent
jadis Papprécier fort, car mes chantages mère et grand'mère en déposèrent maintes fois dans leur panier d'osier, quand ils demandaient, l'air tout piteux: " La charité, s'il vous plaît, pour l'amour du Bon Dieu, Madame la Bourgeoise ".
A propos de mendiants, qu'on me permette de prolonger un peu cette digression pour rappeler que, depuis un temps immémorial, notre foyer était le pied-àterre des chevaliers de la besace, à vingt lieues à la ronde, comme une impothèque attachée sur le bien. Quand ils n;y dînaient pas, ils arrivaient à la brunante pour y demander le couvert.
Une literie spéciale leur était destinée. Elle se composait d'une paillasse, d'un drap de toile écrue, d'une couverte de laine, et d'un oreiller de mortelle ; en hiver, on ajoutait à ce nécessaire une peau de carriole. Nos hôtes attitrés couchaient près du poêle à deux ponts, dans la cuisine Après leur départ, le matin, le lit des pauvres, comme on l'appelait, était remisé au grenier.
Quelques meubles y étaient encore gardés avec soin, bien qu'ils eussent du temps reçu d'irréparables outrages. Une grande horloge au rouage de bois y reposait tristement, couchée à plat sur le plancher, en arrière de la farinière. Grand' père l'avait rafistolée bien des fois, de son temps ; refait les essieux ou les roues alluchonnées d'érable piqué ; renouvelé les cordes de chanvre des poids de la sonnerie et du mécanisme ; redoré les chapiteaux couronnés de boules qui en enjolivaient la tête ; repeint et re verni sa boîte d'acajou qui en était le plus bel ornement et lui donnait des airs de grande dame — sans parler de son babil incessant ! Mais quand le grand'père eut atteint environ 70 ans, ses mains tremblantes ne lui permirent plus de remplacer les pièces usées de la vieille horloge — qui fut alors enlevée de la salle à manger où, pendant plus de cent ans, affirme-t-on, le tic-tac de son balancier avait rappelé aux hôtes du foyer la fuite rapide des jours et des ans,
en même temps que l'exactitude qui doit régler leurs mouvements quotidiens. Aujourd'hui, comme une momie égyptienne dans son sarcophage, elle dort son dernier sommeil au milieu des antiquailles du grenier ancestral — ce cimetière des choses rendues à bout d'âge, mais dont on ne veut pas se séparer complètement.
Mille autres objets avaient encore été apportés dans ce réduit, entre autres, le vieux rouet de ma grand'mère, lequel, un jour, avait dû céder la place à un instrument plus moderne et surtout moins encombrant. Pendant la belle saison, le métier à tisser, dont la charpente de frêne était toute jaunie par le frottement des fils aux mains des créatures habiles et actives, y faisait aussi une cure de repos, en attendant la toison des brebis et la filasse de lin.
Un clou enfoncé dans une ferme soutenait, au moyen d'anneaux et de cordelettes de chanvre, une balançoire à bébé. Je ne voudrais pas affirmer que je l'ai sou-
vent vue accrochée à cet endroit, car chez nous, soit dit en passant, " les Noëls domestiques s'ajoutaient souvent et en toutes saisons aux Noëls liturgiques " comme d'ailleurs dans la plupart des foyers canadiens-français.
Aussi, dans l'espace de vingt-quatre ans, l'avait-on vue pas moins de douze fois reprendre joyeusement son poste d'honneur, comme un nid que berce le rameau, accrochée aux solives équarries de la cuisine, pièce où, d'ordinaire, les marmots et le petit dernier font entendre leur joyeux concert et prennent leurs ébats, pendant que la maman vaque aux soins du ménage et prépare l'ordinaire.
J'entrevois encore, dans le vieux grenier de chez nous, une grande armoire bleue adossée à la cloison. En tout temps, il s'en dégageait une odeur forte, mais agréable quand même : c'était la pharmacie de famille.
Aujourd'hui, qu'un pharmacien moderne installe dans sa montre (vitrine) les plantes médicinales que Ton cueillait jadis, à la campagne, pour conjurer les maux de l'humanité souffrante, et il y a cent à parier contre dix qu'on prendra cet apothicaire pour un herboriste, sinon pour un commerçant de . . . fourrage.
Il faut dire aussi qu'à cette époque-là, les gazettes n'avaient pas encore appris à Baptiste que les pilules bleu-blanc-rouge sont des panacées universelles, et l'on se contentait tout bonnement de remèdes sauvages. Que le monde a marché depuis ces temps reculés !
Une boutade de feu le Dr Hubert Larue, alors professeur à Laval, avait, un jour, grandement scandalisé la docte faculté de médecine, à ce propos. Il faut avouer qu'il y avait de quoi aussi ! Imaginez-vous que, devant ses élèves en classe, et de l'air le plus sérieux du monde, il leur avait dit : " Prenez toutes les médecines du monde : poudres, pastilles,
sirops, sinapismes, etc., et jetez-les à la mer. Les poissons en ressentiront les plus funestes effets, tandis que les hommes ne s'en porteront que mieux ". L'humoriste médecin avait des idées avancées pour l'époque.
Les fioles étiquetées, aux liquides multicolores et pestilentiels, étaient rares à notre foyer, si j'en excepte toutefois l'huile de ricin (castor) que, parfois, ma mère employait comme médecine . . . préventive. Rien comme la perspective d'avoir à ingurgiter une dose de ce . . . miel, pour faire passer les coliques les plus cordées, aux écoliers fiévreux, le lendemain d'un congé ! Aux grands maux, les grands remèdes !
Dans cette grande armoire bleu marine se trouvait une collection de plantes, d'herbages, de racines et de baies aux propriétés curatives les plus variées, et que l'on employait dans la préparation des médecines indigènes. Je ne saurais, de mémoire, en dresser la nomenclature
complète, mais je me souviens fort bien des noms suivants, pour les avoir entendu sou ventes fois énumérer au sein de la famille : c'était la verge d'or, la camomille, la mauve, la racine de dragon, la savoyanne, le chiendent, la rhubarbe, l'écorce de cerisier, de mélèze (épinette rouge), le painbina, etc.
A tous les ans, une nouvelle provision de ces herbages était faite, soigneusement emballée, étiquetée, puis placée dans notre pharmacie : si vis pacem para hélium !
Un dernier souvenir et je m'arrête. . .
pour aujourd'hui. Au temps du carême, ma mère ne manquait jamais non plus de renouveler pieusement, dans le vieux grenier, de même que dans les autres pièces de la demeure familiale, le rameau bénit par le prêtre, le dimanche qui précède celui de Pâques. Et malheur à quiconque aurait eu la témérité de le faire disparaître! Avec cette foi robuste qui soutint et guida si fermement nos pères dans les droits sentiers de la vertu et du vrai
bonheur — foi transmise intégralement chez nos contemporains — tous les enseignements de l'Eglise sont acceptés avec le même respect et la même soumission.
Pour eux, comme pour nous, le rameau est un symbole de l'entrée triomphale du Christ à Jérusalem. Il rappelle encore que, sans défaillance, nous devons poursuivre vaillamment la route, quelles que soient les ronces et les épines qui la bordent, afin de mériter un jour la palme promise aux persévérants.
S'il est des morts qui parlent, le vieux grenier de chez nous, nécropole de bien des objets défuntisés, ne manque pas d'éloquence, comme vous le voyez, dans son silence évocateur !
fin $feite aux Champs
Viens dans les champs fleuris, la nature [t'appelle ; La plaine est souriante et les bois sont
[joyeux.
La terre est un berceau : berce ta peine
en elle, Sa parole est féconde et sa joie éternelle ; Viens dans les champs fleuris ! . . .
44 Par nos champs et nos rives ".
Blanche Lamontagne.
iJL n'était pas grand, notre C^ bien patrimonial: du travers (chemin de front) de la deuxième concession au traitcarré, juste vingt-huit arpents de haut (long) sur deux de large; et, dans toute son étendue, il longeait la route centrale du comté de Bellechasse. En défalquant les terrains incultes — la sapinière de la côte croche, la rochière du noyer et la minuscule sucrerie du bout d'en haut — il restait tout
au plus une quarantaine d'arpents de terre faite à la charrue.
La maison paternelle, avec son carré trapu, son toit pointu percé de deux lucarnes, et sa cuisine d'été attenante, était sise tout près des Quatre-Chemins, tandis que les bâtiments reposaient à quelque cent cinquante pieds en arrière. Pour aller de la maison à la grange, on passait au ras du jardin. A part les carrés (rectangulaires) destinés aux légumes, la planche au tabac et les plates-bandes de fleurs, cet enclos contenait encore quelques arbres fruitiers, tels que cerisiers-de-France, cerisiers-à-grappes, pruniers et pommiers.
Malgré les ombres apportées au tableau par l'estompe du temps après plus de vingt ans d'absence, je revois encore, par un recul de la pensée, ce modeste potager de ma mère — car, chez nous, le potager est le domaine exclusif où les créatures exercent leurs connaissances horticoles. Nous, les garçons, nous étions invités à y faire les travaux les plus rudes. Au printemps,
fumer, bêcher, tracer les carrés et les plates-bandes ; en été, arroser, sarcler et biner. Mais ces labeurs étaient largement récompensés plus tard quand les fruits arrivaient à maturité : les cerisesde-France, si juteuses, venaient bonnes premières au commencement de juillet ; un peu plus tard, c'était au tour des cerises-à-grappes ; puis des prunes blanches et bleues ; enfin, à l'automne, nous cueillions les pommes. Tout près de la laiterie, adossée à la clôture à claire-voie, se trouvait un pommier aux pommes d'api, qu'on appelait pommes d'amour.
Qu'il était beau le vieil arbre au temps de la floraison, avec sa toison blanche et rose, et fleurant si bon quand on l'approchait ! Ses fruits n'étaient pas encore gros comme des noisettes que déjà nous commencions à le garrocher pour en faire tomber quelques-uns, malgré la défense paternelle. En septembre, le moment de la cueillette arrivé, il n'était pas moins joli qu'au temps de son épanouissement
floral. Ses branches longues et souples comme celles d'un saule pleureur ployaient jusqu'au sol, sous le fardeau de la luxuriante moisson. D'un jaune tendre, avec un côté rouge vermillon, ces pommes d'amour étaient savoureuses à leur état naturel comme en confitures. Et que de fois j'en ai furtivement glissé une poignée dans le fond de mon sac de livres avant de partir pour l'école ! Aujourd'hui encore, je m'attarde au récit de ce souvenir, comme jadis je faisais devant l'arbre, cause de bien des convoitises de ma part.
Mon père, fils de cultivateur, avait pendant plus d'un quart de siècle tenté de tous les métiers et de tous les négoces, mais pour revenir finalement, pris sans doute de nostalgie, à cette bonne nourricière du genre humain, l'agriculture, qui avait été l'objet de ses labeurs jusqu'à l'époque de sa majorité. Comme il l'aimait notre bien, et avec quelle sollicitude
il faisait les semailles — les semences comme on disait — ainsi que les travaux (récoltes). L'hiver, pas plus que Pété, ne le voyait chômer ; pas de morte-saison pour lui.
Les bûchages se commençaient dès les premières gelées, en novembre, sur notre terre à bois, au nord-est de la deuxième (concession). Les arbres abattus étaient soigneusement ébranchés et coupés en longes de huit pieds, de même que les rondins, puis matés en forme de moyettes. Avant les fêtes, ce bois de chauffage était hâlé (charroyé) à la maison, scié, fendu et jeté pêle-mêle en pyramide informe, pour être cordé, plus tard, à la fonte des neiges, avant les labours.
D'autres travaux nous occupaient encore pendant la saison rigoureuse. C'était le train, les battages, les boucheries,le radoub des harnais et des instruments aratoires et — j'allais l'oublier — quelques tournées \ dans les Hauts, au Buton, à Armagh ou à ! Buckland, pour y acheter des cendres j de bois franc. Au temps des hersages,
ces cendres étaient épandues sur les pièces de terre jaune, froide et pleureuse, où elles avaient toujours pour effet de doubler la récolte et de faire prendre le mil et le trèfle.
Je crois vous avoir fait entendre que mon père, homme d'ordre et d'une grande propreté, mettait toujours beaucoup de soin et d'attention à bien faire tout ce qu'il entreprenait. Il avait une répulsion instinctive ou plutôt atavique, pour tout travail mal exécuté. Je me rappellerai toujours l'éclair qui brillait dans ses petits yeux noirs quand on lui présentait un ouvrage gâché. " Ah ! le boulacreux ! " s'écriait-il. C'était sa manière à lui d'exprimer son mécontentement à ceux qui ne donnaient pas le fini voulu aux travaux qu'il leur avait confiés.
Le temps des semailles était un rude moment sur la ferme. Souvent, il fallait travailler depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Vers le quinze juin, quand les
céréales, les patates, et les graines de plantes-racines étaient enfouies en terre, on ralentissait un peu l'allure, sans toutefois se croiser les bras. Oh, non ! Il restait encore à rigoler, érocher, clore, blanchir les bâtiments et la clôture à claire-voie de remplacement, et beaucoup d'autres choses encore.
Bien que j'aie travaillé aux côtés de mon père pendant plusieurs années, je ne l'ai jamais vu se mettre à l'ouvrage, soit aux champs, soit au bois ou ailleurs, sans se décoiffer, faire le signe de la croix et se recueillir pendant qu'il adressait une prière au Ciel. De même aussi, la journée se terminait toujours, après souper, par la prière en famille. Si une jeunesse manifestait quelque velléité de s'évader pour faire un tour dans le voisinage avant d'avoir accompli ce pieux exercice, un seul regard de mon père suffisait pour l'arrêter sur place.
Vers la fin de juin, d'ordinaire, les grains
jetés en terre commencent à poindre dru ; les prairies verdissent ; les patates hâtives, semées en couche-chaude et transplantées au potager laissent voir leurs feuilles vertes, menues et rugueuses ; les choux, les navets et les autres légumes lancent leurs tiges vigoureuses hors du cassot d'écorce protecteur. Les jours de semaine, on n'avait guère le temps d'aller contempler cette levée des plantes, mais le dimanche après-midi, c'était jour de revue chez nous.
Au retour des vêpres, après avoir pris un copieux dîner chez les bonnes gens, rentiers au village, nous remontions à la maison vers trois heures. ■ Allons, les enfants, dêchangez-vous ", disait mon père ; " on va aller faire un tour au traitcarré pour voir si le blé lève égal et si l'avoine est bien tallée. Il ne faudra pas oublier, non plus, de jeter un coup d'œil, en passant, sur la part de clôture de Pierre, (notre voisin), vis-à-vis la pièce de fourrage vert, car ses taurailles, qui pacagent du long,
pourraient bien lui faire une visite, à quelque bout d'heure ".
Et nous allions ainsi, tous ensemble, du clos d'en bas au clos d'en haut, marchant dans les raies ou sur les abouts, en inspectant non seulement les planches, mais aussi les rigoles, les fossés et les décharges. Si Pun ou l'autre était obstrué, le lendemain, dré le petit jour, quelqu'un était dépêché avec une bêche pour enlever tout obstacle au libre écoulement des eaux. On ne manquait pas, non plus, d'aller visiter les abreuvoirs dans les pâturages, afin de constater si les bestiaux avaient autre chose à boire que de l'eau morte. " Voyez donc ", disait encore mon père, " comme cette pièce d'avoine, en haut de la sucrerie, est raboteuse. Elle aurait bien enduré un demitour de herse de plus, mais je me rappelle que ça calait, dans le temps. Dans tous les cas, il est encore temps de la rouler. Donc, n'oublie pas, Emile, tu viendras, demain, passer le rouleau sur le
travers des planches. Et comme la terre est pas mal mottonneuse, tu pourras mettre une couple de bons cailloux sur les brancards. Je crois aussi que tu aurais autant d'acquêt d'emporter une pelle, afin d'enlever les couennes dans les rigoles, après le roulage ".
Et c'était ainsi toute la relevée. Il fallait passer la terre en revue portion par portion, et Ton trouvait toujours quelque amélioration à inscrire au programme de la semaine. Cette visite se terminait d'ordinaire par celle de nos minuscules lopins de terre, car mon père baillait, à chaque garçon, une petite libèche le long des clôtures ou dans les raccouins autour des bâtiments — terrain généralement inculte parce qu'infesté d'herbes S.-Jean — pour y semer, à notre profit, des patates, du tabac, ou des légumes.
Couverts de poussières, harassés, mais 1 e cœur joyeux, nous entrions à la maison
au soleil couchant, pour nous mettre à table, où un frugal mais substantiel repas nous attendait. Aussitôt que ma mère avait un moment de répit — moments assez rares avec les douze enfants dont l'appétit faisait rarement défaut — elle interrogeait :
" Et puis, son père, quelle apparence?
Penses-tu que la récolte va être aussi bonne que celle de l'automne dernier? " " Le trèfle est-il bien pris dans la prairie du pied de la côte ? " " As-tu pensé d'aller voir si la source, au bord de la sucrerie, coule encore, à cause des vaches qui pacagent dans ce pré? "
Pendant ce temps, nous, les jeunes, nous racontions aux petites sœurs les incidents de l'après-midi : on avait trouvé quelques fraises mûres sur la levée du fossé de la grande ligne ; le nid de serins accroché aux branches d'un érable, dans le bocage, était vide ; un suisse, poursuivi, s'était caché dans une digue de roches ; et le reste.
Quand on s'attardait trop à causer et que la brunante approchait, ma mère donnait le signal du lever : " Allons ! les enfants, il se fait tard, et je n'ai pas encore ôté ma table. Dépêchons-nous de faire la prière, avant que les veilleux arrivent ". Alors, en face de la Croix de Tempérance et de Timage de la Ste-Famille, nous nous agenouillions tous, et ma mère commençait la prière du soir à haute et intelligible voix : " Mettons-nous en la présence de Dieu et adorons-le. . . "
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^arcl^r au (jfeiéclftgme
Qui donc a comparé le cœur humain à un palimpseste? Seulement les signée effacés sont toujours là. Quand il s'agit d'un parchemin, une réaction chimique suffit à les faire réapparaître, et une réaction psychologique lorsqu'il s'agit du cœur. " Le démon de midi ". — Paul Bourget.
T[JL est des étapes inoublia- /\ ÇJ blés dans la vie de tout \7 homme. Et le souvenir
de ceux avec qui on les a franchies, côte à côte, reste à jamais vivace dans Pesprit, quels que soient la longueur du chemin parcouru et les événements joyeux ou tristes qui le jalonnent. Qui de nous n'a rencontré de ces vieillards dont la mémoire se refuse à enregistrer les faits quotidiens, mais se rappelant encore parfaitement les mille et
un gestes et incidents de leur enfance et de leur jeunesse ? Les premières impressions sont les plus profondes et les plus durables.
Plus on avance sous l'irrésistible poussée du temps, plus on aime à se remémorer les jours heureux qui ne sont plus et les amitiés simples et désintéressées de jadis où, seul, le cœur avait présidé.
Deux liens nous rattachent au désenchantement du présent : le souvenir et l'espérance. L'un autant que l'autre soutient l'homme, ce nouvel Epiméthée toujours pressé de soulever le couvercle de la boite de Pandore.
Quand le hasard de la vie nous met en face d'un compagnon d'enfance perdu de vue depuis de longues années, combien on aime à se rappeler les circonstances où, autrefois, ensemble, on suivait le même sentier ; et, à mesure que se déroulent les " Te souviens-tu. . ." ? au fil de la conversation, le cœur se dilate et l'esprit savoure l'un des rares moments de bonheur qui méritent d'être vécus.
Gladstone, l'un des hommes politiques anglais les plus éminents et fils de parents pauvres, rappelait avec humour, au déclin de sa vie, (1809-1898) que, pendant son règne de chef du parti libéral au parlement impérial, il compta plus de cinq mille solliciteurs qui se réclamèrent de l'honneur d'avoir été à la petite école avec lui, caressant ainsi l'espoir de toucher la corde sensible chez le " Grand Old Man ".
Avoir été à la petite école ensemble, chacun de nous peut en dire autant, l'enfant des villes comme celui des campagnes.
Mais où ce dernier a le pas sur le premier, c'est quand vient l'époque de la première communion.
En effet, à cette occasion, le fils du citadin reçoit bien des instructions spéciales du prêtre, à l'école du quartier ; mais contrairement à l'enfant de la campagne, qui accourt des différentes concessions de la paroisse pour se rendre aux exercices préparatoires à la première com-
munion, le petit citadin, lui, ne sait pas ce que c'est que de marcher au catéchisme.
C'était le dernier dimanche du mois de mai 1888, dans la vieille église du Buton (Montmagny). Le curé monta en chaire et annonça que, dans huit jours, il commencerait les exercices préparatoires à la première communion.
Seuls, les enfants de dix ans et plus, bien préparés, sachant tout le " petit catéchisme ", y compris les prières, devaient y être envoyés par les parents.
Il faudrait une sagesse exemplaire et beaucoup de science pour qu'un enfant âgé de moins de dix ans y soit accepté .
Les dissipés, les malcommodes et les cabochons, qui n'avaient pas fréquenté la classe assidûment pendant l'année, seraient impitoyablement renvoyés. Inutile, pour les mères, de venir larmoyer au presbytère, quand leur ange aurait été congé-
dié. Le jugement du curé devait être sans appel.
Huit jours plus tard, au delà de soixante garçonnets et fillettes, venus des cinq petites écoles de la Rivière, du rang d'en Bas, du chemin Taché, du rang d'en Haut, du rang St-Thomas et de l'école modèle du village, étaient rassemblés à la porte de la sacristie, dès huit heures du matin, formant deux groupes bien distincts : les garçons et les filles.
Une certaine gêne règne dans les deux camps respectifs et Ton chuchote plutôt qu'on ne parle à haute voix. Mais cette réserve ne devait pas durer plus longtemps que l'espace d'un matin — comme les roses d'ailleurs.
Le curé du Buton son bréviaire ouvert et tendu à hauteur de poitrine, se promène sur la galerie du presbytère. Du coin de l'œil, à travers ses Oremus, il épie les néophytes qui lui arrivent. Jadis, il fut maître d'études et, plus tard, professeur au collège de Sainte-Anne-de-la-
Pocatière. Cette expérience lui rappelle qu'il importe tout d'abord de connaître les chefs des bandes, lesquels sont généralement les plus intelligents en même temps que les pires gibiers. Il est bon de savoir à qui on a affaire, afin de prévenir et d'appliquer cette surabondance d'activité à des choses utiles. C'est là de la pédagogie élémentaire, au chapitre de la discipline.
Ding ! Dong ! La petite cloche — que nous appelions fort irrévérencieusement : u le grelot " — du clocheton du rond-point de l'église se fait entendre. Elle annonce l'ouverture du catéchisme. La porte de la sacristie s'ouvre et, sans qu'il soit nécessaire de dire un mot, les enfants s'y dirigent en silence. En passant devant le prêtre, on entend plus de soixante :
" Excusez, monsieur le curé ! "
Sur de grandes bergères, les garçons se sont assis à droite, du côté de l'Epitre, et les filles, à gauche, du côté de l'Evangile.
" A genoux ! ", fait entendre le curé,
et Ton récite les prières du matin. Puis commence l'inscription des noms. A plusieurs reprises, le prêtre est obligé de dire : " Parlez plus fort. — N'ayez pas peur d'ouvrir la bouche quand c'est le temps ".
Suivant, ton nom ? interroge le pasteur, à tour de rôle.
— Jean Talbot, m'sieur le curé.
— Ton âge?
— J'ai eu mes dix ans à Noël.
— Comment s'appelle ton père?
— Joseph à Pierre Talbot.
— Où demeurez-vous?
— On reste au nordêt du rang d'en Haut.
— As-tu été à l'école pendant toute l'année ?
— J'en ai manqué un peu l'hiver passé, pour aider mouman à faire le train pendant que poupa était aux chanquiers.
— Hum ! fait entendre le catéchiste, en continuant ses écritures.
Et ce signe n'a rien de bien rassurant pour petit Jean, qui l'a bien compris,
d'ailleurs, car, de rouge tendre qu'il était, il est devenu subitement écarlate.
— Si tu veux faire ta première communion, mon Jean, il va te falloir reprendre le temps perdu, ajoute tendrement le disciple du Seigneur, qui s'est rappelé que le petit gars est l'aîné d'une famille de dix enfants. Une pause.
— C'est bien, assieds-toi !
— Merci, m'sieur le curé.
Le tour des fillettes étant arrivé, celle qui occupe la première place sur la rangée d'en avant est déjà debout, sans qu'il ait été nécessaire de lui dire de se lever.
— Ma petite Nicolle, quel est ton nom de baptême?
Malgré sa myopie prononcée, l'abbé a reconnu la fillette à son air de famille.
— Bernadette, monsieur le curé.
— As-tu dix ans accomplis ?
— Il m'en manque un petit brin, mais je sais bien mon catéchisme, et comme c'est l'année de la visite de Monseigneur, j'aimerais bien à faire ma première com-
munion, afin de pouvoir être confirmée au mois d'août qui vient, parce que, ensuite. . .
— Bien, bien, on verra à ça, interpose le prêtre, en coupant court au flot de paroles flutées qui s'échappent des lèvres de la petite plaideuse, et il ajoute :
— As-tu manqué de la classe, cette année ?
— Pas une journée depuis trois ans, monsieur le curé, malgré les deux milles qui nous séparent de l'école. Dans les gros froids de l'hiver, mon frère Louis venait m'y mener en carriole, avant de partir pour aller au bois. Et puis, à part ça, j'ai toujours été à la tête de . . .
— Assez, ma petite Nicole. Je vois que le plus difficile pour toi n'est pas de commencer à répondre, mais de savoir quand t'arrêter. Après une pause d'un instant, il ajoute, comme pour atténuer un peu ses paroles sévères envers la petite babillarde, qui est orpheline de mère :
— Je sais que ta bonne maman, du haut du ciel, serait heureuse de voir sa petite Bernadette admise à la Table-Sainte et confirmée, cette année.
Jusqu'à onze heures se continue ainsi l'inscription des noms, entremêlée de réflexions appropriées, afin de faire comprendre aux enfants l'importance et la gravité des exercices qui commencent.
Quelques recommandations sur la conduite à tenir au catéchisme, suivies de l'indication de la leçon à apprendre pour la séance de la relevée, complètent l'avantmidi.
A onze heures trente, après la récitation du Sub tuum, le curé se place de nouveau à la porte et surveille la sortie.
Quelques enfants vont dîner chez des parents ou des connaissances du village, pendant qu'un grand nombre s'installe sur l'herbe pour mordre à belles dents dans la beurrée ou la pointe de pâté que la maman a placée dans le mouchoir rouge, le matin, en faisant les recommandations d'usage sur la sagesse.
L'Angélus n'a pas encore été sonné que les enfants reviennent près de la sacristie pour se communiquer leurs impressions du matin. Les connaissances se font rapidement et Ton cause déjà bruyamment.
Quelques garçons ne tardent pas à sortir leurs toupies, pendant que d'autres jouent à l'attaque, au cheval-fendu, tirent à la jambette ou se coltaillent.
Les fillettes, qui n'ont pas la langue dans leur poche non plus, sont toutefois moins démonstratives que les gars. Elles se promènent par groupes de la même petite école, bras-dessus bras-dessous, en pajrlant sans doute un peu de la réception de M. le curé et de son air malin, mais surtout en reluquant, oh ! discrètement, — comme seule une petite femme en a le tour, ma chère, — les toilettes de leurs compagnes. Oui, oui, même à la campagne, cette tarentule existe. Comment voulez-vous alors ? . . . Mais passons, car c'est là un
tout petit défaut racheté par mille qualités, sans compter les vertus.
Rappeler tous les incidents qui émaillent ces leçons serait trop long, mais je dois avouer, à mon détriment et à celui de mon sexe, que les fillettes étaient généralement mieux préparées que les garçonnets, et il arrivait parfois que le pasteur nous lançait ces paroles cuisantes pour notre amour-propre, quand il ne pouvait avoir une réponse satisfaisante dans la rangée de droite : " Je vais être obligé de m'adresser du côté de l'Evangile ".
Un jour, vif émoi suivi d'une inquiétude angoissante dans l'auditoire. C'était à une séance du matin. Les deux camps, à une demande d'explications, avaient ignominieusement fumé.
— Si, à une heure, vous ne savez pas quelles sont les trois conditions pour qu'un péché soit mortel, je vous renvoie tous, avait lancé le curé en nous quittant brusquement et d'un air résolu.
Ce fut une course aux théologiens en herbe du village et, à une heure, tous les élèves auraient pu en remontrer à leur maître sur ce point. Tout de même, nous Pavions paru belle !
Trêve de réminiscences et de revivescences ; abrégeons.
Ces exercices durent généralement six semaines et c'est au cours de la quatrième que le prêtre commence à séparer l'ivraie du bon grain. Les insécrables et les garçonnières sont renvoyés à Tannée suivante. J'en ai connu qui avaient suivi ces exercices pendant trois et même quatre ans, avant d'être admis au banquet divin.
Avec le curé de ma paroisse, on ne faisait pas sa première communion par charité.
Je vous l'assure. Il fallait bien savoir la lettre du petit catéchisme et en comprendre le sens.
Marcher au catéchisme ! Cela me rappelle tous mes compagnons d'alors et aussi, j'en fais franchement l'aveu, plusieurs compagnes dont la frimousse vol-
tige encore devant mes yeux, comme le passage rapide des pellicules sur Pécran d'un cinéma.
Quand le hasard me met en présence d'un condisciple de catéchisme et que celui-ci ne peut reconnaître ces traits que la patine du temps a métamorphosés, je n'ai qu'à dire : " Mais as-tu déjà oublié le petit neveu du curé Tanguay qui a marché au catéchisme avec toi, en 1888? " pour qu'aussitôt, comme une étincelle électrique qui allume d'un coup les nombreux lampadaires des rues assombries par le déclin du jour, la lumière se fasse dans l'esprit de mon ami et qu'il se ressouvienne. Après une chaude poignée de mains, nous reprenons le fil de la conversation . . . interrompue il y a plus d'un quart de siècle : " C'est pas d'hier, ça, hein?"
Passant, un jour de l'été dernier, près de l'église de mon village, où je coulai mes
plus belles années, je remarquai deux groupes d'enfants qui prenaient leurs ébats sur le terrain de la fabrique. Je compris immédiatement que c'étaient des préparants à la première communion solennelle qui marchaient au catéchisme.
C'est alors que je me rappelai le temps où j'avais cet âge, moi aussi — quoi qu'en puissent penser mon Gaston et mon Yvette — et que, dans une minute délicieuse, devant le spectacle qui s'offrait à mes yeux, je revis cette scène de jadis où je fus l'un des acteurs les plus espiègles. De " mon oncle et mon curé ", de la vieille église du Buton, de mes compagnons et compagnes d'autrefois, du temps où je marchais au catéchisme, quels bons tableaux j'ai gardés et combien j'aime, le soir, les yeux à demi-clos, à les revivre par la pensée !
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Il me fallait le revoir au milieu de la plaine Ou sur le penchant du coteau
Le laboureur qui rêve à la moisson
[prochaine En ouvrant le sillon nouveau !
Les Gouttelettes ". L.-P. Lemay.
*|L y a quelque temps, je suis allé passer une couple de jours à la campagne.
C'était vers la mi-octobre.
Plus d'épis dorés ni de tiges vertes dans les champs. Mordues par les premières gelées d'automne, des feuilles aux teintes variées jonchaient les allées des jardins et des parterres.
Les cultivateurs avaient fini de rentrer leur grain et d'arracher leurs pommes de terre (patates). Et l'on attendait alors la pluie pour amollir le chaume des
prairies, afin de commencer les labours d'automne.
L'attente ne fut pas longue, car bientôt les cataractes du ciel s'ouvrirent et inondèrent le sol de torrents qui le pénétrèrent et le rendirent propre à recevoir le soc de la charrue.
Il n'était pas plus de sept heures du matin — et la brume enveloppait encore toutes choses à l'extérieur — quand je vis monter notre voisin, Baptiste, à la suite de tout l'attirail du laboureur: les grands bœufs roux, Cadé et Pigeon, la charrue traînée sur le flanc et .... le toucheux obligato.
Le harnachement des bêtes de somme est très simple pour labourer: un joug de bois retenu en place par un carcan qui encercle le cou, des traits de fer reliant le joug auk palonniers, et une bride avec cordeaux de ficelle servant à conduire les bœufs.
Je me hâtai de sortir pour aller bonjourer notre matinal et vaillant voisin.
— Tu commences tes labours, Baptiste ?
— Je vais essayer. Après la pluie battante qu'on a eue depuis une couple de jours, j'ai bon espoir que la couenne va être assez humectée pour faire de la bonne ouvrage.
— Où vas-tu piquer ce matin ?
— Dans la pleurie d}en haut, au sud de la suquerrie. Ça fait cinq ans cet automne qu'elle n'a pas été levée, il est ben temps de lui faire donner une petite récorte de grains, le printemps qui vient. D'autant plus qu'elle commence à prendre en teigne et en bouquets.
— Mais, dis donc, Baptiste, pourquoi ne te sers-tu pas de tes chevaux? Ça irait plus vite.
— Ben, ça dépend du terrain à labourer. Au reste, c'est ce que je fais, le printemps, pour le friche ou le chaume de grain; mais dans la pleurie, surtout quand le sol est un peu rocheux, comme dans la pièce de
Varsource où je vas commencer betôt, vivent les bœufs pour virer un bon labour !
D'un autre côté, mes jouaux ont besoin d'arpos. Ils n'ont pas arrêté une miette de l'été, car, tu sais, à part les travaux sur la terre, il y a les voyages de ville, et encore ben du cabotage au village, au moulin, qu'il faut faire avec .... tandis que les bœufs, eux autres, ont fait de la vagnole tout l'été. C'est à leur tour, astheur, de gagner leur foin quotidien.
Cadé ! Pigeon !
Et les grands bœufs roux de se remettre en marche, en pressant le pas, sous l'aiguillon du petit Baptiste.
Pendant que l'attelage s'éloigne, je contemple ce tableau champêtre, et j'y vois des emblèmes de force, de travail et de foi.
En plein air, dans une atmosphère un peu grise, il est vrai, un fermier et son
fils, robustes tous deux, respirant l'ozone à pleins poumons, s'en vont ouvrir le sillon destiné à recevoir la semence future.
Les ruminants eux-mêmes sont pleins d'endurance, et leurs formes trapues, leur large encolure, leur démarche paisible et ferme annoncent encore la vigueur.
A peine sa récolte est-elle engrangée que Baptiste s'ennuie: il a hâte de commencer les guérets qui recevront dans leur sein, le printemps suivant, le froment destiné à nourrir sa famille, et les autres céréales pour le bétail.
La vie du cultivateur est une vie active, et cette activité se manifeste par des travaux où l'intelligence, autant que les bras, doit coopérer, afin d'assurer des résultats satisfaisants, car l'agriculture est devenue une science dont il faut respecter les lois.
L'artisan des villes, au contraire, ne compte que sur son patron pour retirer un salaire lui permettant de faire vivre les siens. De même aussi, le commerçant, l'industriel, le fonctionnaire, le profes-
sionnel, tous doivent s'appuyer sur l'homme des champs pour gagner leur pain.
Aucun de ceux-ci, à la rigueur, n'est absolument nécessaire à la vie du peuple, tandis que le cultivateur, lui, nourrit le genre humain. Il n'y a qu'un être en qui il met tout son espoir. Et cet être, c'est Dieu lui-même qui fait germer, croître et mûrir les blés et autres produits de la terre. C'est donc en la Providence seule que le cultivateur met toute sa confiance et toute sa foi.
Le métier de travailleur du soL est rude, j'en conviens, mais il a certes ses consolations et surtout ses garanties. La terre, pourvu qu'on lui prête, rend presque toujours au centuple.
Le cultivateur peut dire avec fierté:
" Voici mon bien: ma maison, mes bâtiments, mon roulant". Quand il lui plaît de se reposer une journée, pas besoin de demander la permission à qui que ce soit; et, pendant son absence, ses champs continuent à pousser, ses vaches à donner du lait et ses poules à pondre.
L'ouvrier urbain, lui, n'a qu'un étroit loyer pour tout partage, et s'il chôme une journée, le samedi suivant, l'enveloppe de paye est plus mince que d'habitude.
Et quand la maladie s'attache au foyer, c'est presque toujours la misère qu'elle amène avec elle.
Pendant longtemps — aussi longtemps que je vis monter Baptiste, son fils et les grands bœufs — je suivis du regard ce spectacle qui me rappelait que, vingt ans auparavant, j'avais dû abandonner la terre devenue trop petite- pour la maisonnée,afin d'aller étudier, chercher un gagnepain ailleurs. Comme notre voisin, j'avais, moi aussi, autrefois, tenu les mancherons de la charrue, après avoir exercé au préalable, pendant pas moins de quatre à cinq ans, le métier de toucheux. A cette époque-là, les charrues anglaises commençaient à se répandre. Chez nous, mon père avait conservé l'ancienne charrue à rouelles jusqu'au jour où je fus assez grand pour le remplacer dans le
sillon ; alors, nous fîmes l'acquisition d'une magnifique charrue à versoir d'acier et, avec quel orgueil, le jarret tendu et le bras nerveux, je conduisais le nouvel instrument, pendant que mon père, prématurément miné par le travail et devenu caduc, s'était remis à toucher
Quelque temps après l'Angélus du midi, à l'heure du dîner, je vis poindre l'attelage de Baptiste, au sortir de la sucrerie.
J'allai le rencontrer pour m'informer du travail de l'avant-midi.
— Et puis, Baptiste, la terre est-elle bonne ?
— Ça pourrait être mieux; mais, dans tous les cas, ça ne va pas trop mal. On a labouré cinq planches. C'est peu, si tu veux, mais il faut ben leu donner une petite chance, les bœufs. C'est leur première journée et je voudrais pas leu fouler les épaules, ni les maganer.
LABOURS D'AUTOMNE s 61
Et pendant qu'il parle, Baptiste caresse tendrement ses fidèles compagnons de travail et tâte les chairs sous le carcan du joug, pour voir s'il n'y a pas de sensible.
Les bœufs sont couverts de buée, à cause de la chaleur qui se dégage de leur corps et de l'atmosphère froide, humide et sans soleil de ce jour d'automne. L'air morne, la tête baissée, clignant paresseusement de lourdes paupières, immobiles sur leurs courtes jambes, les quadrupèdes ruminent paisiblement, tandis qu'un liquide blanchâtre et limoneux se dégage de leurs bouches, comme de la laine aux mains d'une fileuse.
— Cadé ! Pigeon ! Ourche !
Et les fines botes de se remettre en marche, sous ce commandement du maître, pour aller manger un botteau de foin bien mérité.
fit |§m bn ®mi&att
Un jour vous tomberez pourtant sans fune trace,
Moins heureux que les pins si vantés Tde Tibur ;
Pour vous rendre immortels vous n'aurez [pas Horace !
Et vous disparaîtrez comme le barde [obscur.
" Sous les pins ". Adolphe Poisson.
/jjT'EST par ces paroles mêlan-
te ^ coliques que le doux poète des Bois - Francs parle, dans l'un de ses recueils de vers intitulé: "Sous les pins", des trois conifères qui s'élèvent sur le parterre de son chalet d'Arthabaska.
Le pin qui, naguère, ornait le terrain de jeux du couvent de chez nous n'est plus, et c'est en vain, aujourd'hui, que des hauteurs de la Hêtrière, à trois milles de mon village natal, je le cherche des yeux
au milieu de l'amas confus d'habitations groupées autour du clocher de l'église paroissiale, quand je vais m'y retremper aux sources mêmes des souvenirs du passé.
Comme l'orme géant des Hamel, de l'Ormière, sa mort fut décrétée, il y a quelques années, par un certain groupe de paysans vivant sous son ombrage: la cime altière et la forte ramure de ce roi de nos bois, comme l'épée de Damoclès, troublaient leur sommeil et leur donnaient le cauchemar.
Mais, j'y pense, il vaudrait mieux, je crois, commencer par le ... . commencement et vous dire l'histoire — car il y en a une — du pin du couvent de Saint-Gervais.
Il y a environ cent ans, un brave villageois du nom de Marcel Aube l'avait planté là, sur la terre de la fabrique, en même temps qu'un grand nombre d'éra-
blés, qui ornent encore les abords de la demeure curiale. Plusieurs vergers du hameau — entre autres ceux de MM.
Joseph Marquis, maire, Jean Beaulieu, aubergiste et Murdock McKenzie, notaire— sont les contemporains de ces arbres d'ornementation.
Quand les religieuses Jésus-Marie vinrent fonder un couvent à cet endroit, en 1857, la lisière de terrain qui leur fut octroyée par la fabrique portait de nombreux arbres, dont le plus majestueux était sans contredit le pin planté jadis par Marcel Aube.
Il s'élevait à mi-chemin entre le couvent et l'école modèle, dans l'encoignure de la haute palissade à la blanche toilette: fortification protectrice, pour les couventines, des distractions de la grande rue et des taquineries et des œillades .... de la gent écolière masculine qui, tout près, prend ses ébats joyeux.
Pas plus que les murailles de Chine n'ont arrêté l'invasion des Mongols chez
les Célestes, ce mur n'a pu empêcher, parfois, Cupidon de lancer ses flèches empoisonnées, et de causer, dans le cœur de ses victimes, des blessures dont plusieurs devaient heureusement se cicatriser, plus tard, par de joyeuses hyménées. Mais, chut ! ne parlons pas de cela, car les bonnes Sœurs pourraient avoir des remords de conscience, et faire élever et doubler la palissade de la cour, au grand déplaisir des gamins et gamines qui s'y côtoient encore comme des aveugles, sans se voir, et . ... revenons à notre pin.
De ses longs bras ramifiés, de sa belle ramure couverte d'aiguilles et de cocottes (cônes) que de générations d'écoliers et d'écolières il a protégées de son ombre rafraîchissante; que de fois, son tronc fort et tendu a été le but de parties de cache-cache ; que de nichées d'oiseaux sa cime majestueuse a bercées !
A certains jours de juin et de juillet, durant les heures de récréation, c'était un auditorium bâti en plein air, que le
vieux pin du couvent; à ses pieds, les enfants batifolaient, ricanaient, laissant après eux des traînées de gammes cristallines et quelque peu confuses; dans les arcanes enchevêtrés de ce palais aérien, les oiselets craintifs voletaient de branche en branche, essayaient leurs courtes ailes en gazouillant des roulades toutes nouvelles, tandis que leurs mères faisaient entendre des sérénades exquises, entre deux courses aux moucherons et vermisseaux pour nourrir la nichée. La brise qui se joue à travers les rameaux comme une harpe éolienne au souffle du zéphir, remplit encore l'espace d'une douce mélodie, pendant que le soleil darde ses chauds rayons sur le dôme toujours vert du géant sylvestre.
Et puis, la place importante qu'il occupait parmi les êtres inanimés du village; son port majestueux et imposant comme un chef de tribu; son titre de centenaire à la chevelure verte et au tronc vigoureux se profilant dans le ciel bleu, tout comme
la flèche du clocher de l'église, à quelques pas plus loin ; tout cela le faisait ressembler à une vieille garde du 19ième siècle qu'on aurait oublié de relever.
Comme celle de Napoléon, hélas ! le fier pin du couvent de chez nous ne s'est pas rendu, et les grincheux qui avaient souhaité sa mort Font vu, sans un pleur, s'abattre avec fracas sous la cognée du bûcheron.
Son procès avait duré dix ans. Quelques villageois, de l'espèce des rentiers chez qui la haine atavique de la forêt n'est pas encore éteinte, avaient élevé leurs maisonnettes près de l'arbre de "qui la tête au ciel était voisine, et dont les pieds touchaient à l'empire des morts".
Les Gaulois ne craignaient qu'une chose: que le ciel leur tombât sur la tête. Nos villageois, moins hardis, appréhendaient la chute du pin séculaire, et ils firent si bien des pieds et des mains et surtout de la langue qu'ils obtinrent l'arrêt de mort du vieil arbre, dont le
murmure grave et le balancement inoffensif des longs bras, dans la mélancolie des soirs d'automne tourmentés par le vent d'en bas, leur donnaient le cauchemar et les faisaient sursauter sur leurs couches comme un condamné, la veille de son exécution.
Il n'est donc plus, le pin du couvent de mon village. Pourtant, il était l'orgueil de ses habitants; on se plaisait à le désigner du doigt, en montant la route de Saint-Charles: "C'est le pin du couvent", disait-on aux étrangers.
Comme les vieux au foyer, il était devenu un sujet d'admiration, de vénération presque, pour la génération actuelle, et davantage encore pour celle qui l'a précédée. Il en est de certains souvenirs comme des vins généreux : ils se bonifient en vieillissant.
Et dire que pour satisfaire aux caprices, aux craintes puériles et non justifiées de
.quelques paysans obtus qui ne comprirent jamais la poésie du vieux pin, mon village natal est aujourd'hui veuf de son plus bel ornement naturel !
Un poète exilé chantait: "Rendez-moi ma patrie ou laissez-moi mourir". Je ne désire pas la mort parce que mon beau et paisible village a été dépouillé, frustré de l'une de ses antiques parures, mais je pleure la disparition du pin du couvent, témoin muet et immobile de mes premières années de scolarité, comme je déplorerais le départ d'un co-paroissien,pour le voyage dont on ne revient pas. Et quand je me reporte à cette époque paisible, j'associe dans mon esprit le vieil arbre aux traits de mes anciens maîtres, de mes compagnons de classe, et de la petite école au toit rouge, bâtie, jadis, tout au ras du pin du couvent.
Comme le disait si justement Gustave Droz: "En vérité, c'est si bon de se souvenir qu'on voudrait quelquefois habiller l'avenir avec les habits du passé."
Mm (ïtast* ^mmnt
fâxt (Paste JVéromte
kUAND arrive le déclin du jour, je conçois la joie qu'éprouve le voyageur qui, traversant un désert aride, entrevoit à Phorizon un îlot de verdure, perdu dans cette vaste mer de sable chauffé à blanc par les rayons perpendiculaires d'un soleil de plomb. Je m'imagine le bien-être qu'il ressent, une fois descendu de sa monture, à l'ombre des palmiers, et combien son œil se repose à l'aspect des grands arbres, de la verdure, des fleurs, de la source et du mince filet qui s'en dégage, après que le pauvre homme a rôti durant de longues heures et respiré un air sec et brûlant comme il s'en échappe des entrailles d'un volcan.
Québec, pendant près des trois-quarts du mois de juillet dernier, (1916), n'eut rien à envier aux sables mouvants du Sahara, ni aux plaines dénudées de l'Equateur. Une chaleur suffocante, doublement alourdie d'une atmosphère chargée d'humidité, fit haleter et s'éponger ses paisibles habitants, d'ordinaire plutôt froids à toute manifestation extérieure.
" Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ", à l'exception toutefois des bourgeois cossus et de leurs légitimes qui avaient eu la précaution de faire véhiculer leur précieuse personne vers les plages balnéaires.
On a beau être fonctionnaire public et se la couler douce, comme le pense de nous un vain peuple, aucune immunité ne nous garantit des effluves brûlants de la canicule. Il est vrai que nombre de gens quittent nos murs tous les soirs, pour aller humer l'air plus supportable des bords du grand fleuve ou des plages de l'île des Sorciers. Mais ce n'est pas pour le menu fretin, ces douceurs-là !
Moi, je n'ai pas tourné le dos à la cité, et je n'en suis pas mort, puisque je vis encore, comme aurait dit feu La Palice. Et je dois mon salut à une oasis intramuros que j'ai découverte, après bien d'autres, et où j'ai pris le frais, chaque soir, avec autant de satisfaction et de bien-être que les milliers de fugitifs qui quittent nos rives à quatre ou à cinq heures de relevée pour aller voir lever la lune et entendre chanter les grillons, dans les campagnes faisant pourtour à la vieille cité de Champlain ou dans l'île des Sorciers.
Maintenant que la vague torride est passée, je puis bien vous en parler, de mon oasis, car il n'y a plus à craindre l'encombrement sur les bergères ombragées où j'ai survécu agréablement à la bouffée équatoriale de juillet dernier.
Quatre heures sonnent au cadran de la tour centrale du Palais législatif. A
l'intérieur, les pas se font plus drus et les conversations s'animent dans les couloirs : c'est l'heure de la sortie.
Je range mes affaires, ferme mes tiroirs à double tour, puis je quitte le vaste bâtiment quadrangulaire en souhaitant le bonsoir au garde provincial qui, sur le seuil de la porte faisant fond de scène au groupe d'Indiens, scrute l'horizon, appréhendant toujours l'approche de quelque Boche, porteur de bombes incendiaires.
Cinq minutes plus tard, après avoir fait ample provision de journaux chez Grondin, je fais mon entrée, qui n'a rien de solennel, dans cette oasis québécoise, sur la crête de la falaise, à quelque deux cents pieds au-dessus du niveau du fleuve, et que l'on appelle, puisqu'il faut vous le dire, le parc Montmorency.
La terrasse Dufferin est incontestablement la reine des promenades, le grand boulevard où se coudoient, à certaines heures, toutes les classes de la société ; mais elle n'a pas le charme dis-
cret et Pambiance reposante du petit pare d'à côté. De forme irrégulière, celui-ci n'occupe pas plus d'une acre de superficie. Au sud et à l'ouest, il est encerclé par les murs de la ville, tandis que la rue Port-Dauphin le borne au nord-est. Des allées, ombragées par des peupliers, des saules et des érables, le sillonnent en tous sens. Ses pelouses, toujours rasées de frais et piquées ici et là de mamelons de fleurs multicolores et odoriférantes, offrent un coup d'œil déjà rafraîchissant. Des bergères invitent les visiteurs au repos, protégées, à l'avant-garde, par une rangée de canons, A l'angle le plus avancé vers le fleuve s'élève un joli kiosque japonais d'où un panorama magnifique se développe en demi-ceinture. C'est la côte de Beaupré, l'île d'Orléans, les villes de Lauzon, de Bienville, de Lévis, les villages de St-David et de St-Romuald qui s'étalent en fond de tableau. Le fleuve, apparemment fermé en aval et en amont,
ressemble plutôt à un lac, tant sa respiration de Titan est douce et lente.
Des vapeurs de toutes dimensions, depuis le bateau-mouche jusqu'au paquebot transatlantique, le sillonnent de bas en haut et de haut en bas. Les traversiez s'y croisent régulièrement tous les quarts d'heure. De temps à autre, un remorqueur haie à sa suite une longue théorie de berges ou de radeaux. Rarement voit-on une voile se dessiner sur ses flots bleus. La vapeur et l'essence ont tué la voile.
Au pied de la côte de la Montagne, la Basse- Ville fait entendre son activité commerciale. Dans le cul-de-sac Sousle-Cap flottent à la brise de nombreux drapeaux hébraïques, tendus sur des cordes à linge, à travers la ruelle. Les typographes du " Soleil ", en face, semblent des statues rivées à leurs cases, tandis que les opérateurs de monotypes font courir fébrilement leurs doigts sur le clavier ivoire. Bien qu'il soit six
heures passées, le gérant du grand organe libéral n'a pas encore quitté son poste ; son chapeau canotier, accroché à la patère, trahit sa présence.
Mais revenons à notre petit parc, tout en passant à un autre ordre d'idées.
Penché sur la balustrade du kiosque, je regarde dans le vide, pendant que ma pensée rétablit quelques-unes des scènes qui se déroulèrent jadis sur ce rocher, et que réapparaissent les acteurs qui furent à l'affiche.
Les trois-quarts de l'épopée canadienne se sont déroulés sur le cap Diamant et, nulle part ailleurs en la Nouvelle- France, l'historien ou le peintre ne trouverait un endroit plus évocateur de hauts faits à raconter ou à peindre.
Ici même, dans ce parc, s'élevait autrefois l'ancien évêché avec sa chapelle attenante. C'est dans cette chapelle que
fut convoquée, après l'Acte constitutionnel de 1791, la Chambre des députés du Bas-Canada. Il me semble entendre le verbe sonore et chaud de Michel- Alain Chartier de Lotbinière défendant la cause du rétablissement officiel de notre langue maternelle et de l'emploi du français à l'égal de l'anglais dans la publication des documents officiels. Notre peintre québécois, Charles Huot, dans son tableau de l'Assemblée législative, a reproduit cette scène avec un souci de la vérité et une richesse de coloris qui lui ont valu les plus flatteuses appréciations.
Au sommet de la côte de la Montagne, la porte Prescott fermait l'entrée de la ville. En prêtant l'oreille au sol, on croit entendre encore les pas mesurés de la sentinelle qui a la consigne de ne laisser pénétrer aucun individu, s'il ne connaît pas le mot de passe. Et ceci me rappelle l'anecdote rapportée par Montpetit dans ses " Lectures couran-
tes ", longtemps en usage dans les écoles primaires.
Trois petites filles reviennent du spectacle, après la soirée, au dehors des portes. La rue est déserte, sombre, et, de plus, les fillettes ignorent complètement les ordres militaires. Arrivées à une cinquantaine de pas de la porte, la sentinelle les interpelle d'une voix de stentor : " Who cornes there " ? Pas de réponse. La sentinelle repète sa question en pointant son fusil vers le groupe qui n'a pas ralenti sa marche, malgré Tordre qu'il en a reçu sous la forme concise de :
" Hait ! " Cette fois, les fillettes, toutes tremblantes à la vue de l'arme braquée sur elles, s'arrêtent. Et l'aînée de répondre, de sa voix flûtée : " Trois petites Dorionne, corne from the marionnettes ".
L'hôtel du Chien-d'Or s'élevait jadis où repose aujourd'hui l'Hôtel des Postes. Et toute la légende de Kirby me revient à l'esprit en évoquant ce fait historique. C'est le concussionnaire intendant Bigot,
le bourgeois Philibert, le Gardeur, Amélie de Repentigny, Angélique des Meloises, et combien d'autres personnages de l'époque, dont la mémoire se rattache à cette hôtellerie. Le seul vestige qui en reste aujourd'hui, c'est la pierre portant le " Chien qui ronge l'os " au-dessus de la porte centrale du vieil Hôtel' des Postes. Un peu plus loin, le Château St- Louis et, plus tard, le Château Haldimand, servirent de demeures aux gouverneurs français et anglais. Maintes fois ces édifices furent la proie des flammes. Quand la résidence des gouverneurs du Canada fut transportée de Québec à Ottawa, la demeure gubernatoriale de Québec fut convertie en Ecole normale. En 1892, la pioche du démolisseur forçait l'Ecole de pédagogie Laval à transporter ses pénates dans le pensionnat de l'Université, et la Cie du Pacifique jetait les fondations du Château Frontenac, dont les proportions et le style font l'admiration de tous les visiteurs étrangers.
La rue de Buade, où s'étalent aujourd'hui relieurs, imprimeurs, libraires et fourreurs, ne fut pas toujours un pont d'Avignon entre la Haute et la Basse- Ville. Ce n'était rien moins que le cimetière de la paroisse de Notre-Dame-de- Québec, à cette époque reculée.
D'autres édifices, cependant, ont survécu. Ainsi, le Séminaire, fondé par Monseigneur de Laval, est toujours debout et continue son œuvre bienfaisante. C'est un des rares témoins du 17ème siècle, avec le couvent des Ursulines et l'hôpital des Hospitalières, sur le vieux rocher de Québec.
Pendant que je songe ainsi, le soleil descend à l'horizon, pour disparaître, dans un instant, derrière le massif des Laurentides, et la fraîcheur de la terre, dans le minuscule parc Montmorency, exhale déjà son haleine calmante.
Lévis, en face, est embrasé. Les feux du soleil couchant se reflètent dans ses croisées et ses habitations ressemblent à
un immense bûcher sans fumée. Le coup d'œil est féerique ! '
Petit à petit, les versants en hémicycle encadrant l'horizon s'estompent pour se fondre bientôt dans une demi-obscurité : le soleil s'est retiré derrière le versant d'émeraude où s'adossent les Lorettes et Valcartier et, lentement, la brunante envahit la ville.
Huit heures sonnent au beffroi de l'Hôtel de Ville. Il est temps de réintégrer le logis.
Tranquillement, comme à regret, je quitte l'oasis où, pendant quelques heures délicieuses, loin du tapage et de la cohue des grandes artères, j'ai joui en repos, à l'ombre des peupliers et des marronniers centenaires, de la poésie qui se dégage de chaque pouce de ce terrain historique. Les lampes électriques y font tout à coup renaître une clarté opaline et douce, tamisée qu'elle est par le feuillage dru des arbres, dont les chevelures s'enchevêtrent.
De la terrasse d'à côté, rutilante de lumière, on entend le prélude d'un concert nocturne. Et les couples s'y rendent par milliers, comme des papillons attirés par un feu de Bengale.
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T[|L y a environ dix ans de ^ (*J cela, un gars de chez nous arrivait en ville. Menuisier-charpentier habile, sobre, travailleur, dix ans durant, il 1 J s'attacha à son établi et donna 4 le meilleur de ses forces et de A sa vie — de vingt à trente ans \7 — au service d'un patron quelconque.
Pendant ce laps de temps, il économisa quelques sous, mais pas assez cependant pour se faire un chez-lui. Il tenta de prendre à son compte, mais la concurrence l'obligea bientôt à revenir sous la tutelle de son ancien boss.
Pas plus tard que le mois dernier, il vint me voir et me tint le langage suivant : " J'ai fait l'inventaire de mes
dix années de travail en ville, et je t'assure que mon bilan n'est pas des plus alléchants, sans compter que je sens mes forces diminuer à tous les jours. De plus, je suis profondément ennuyé de la vie de pension et incapable de fonder un foyer. Vois-tu, quand tout fin seul je tire le diable par la queue, inutile de songer à en attacher une autre à ce char-là . . . pas vrai ? Alors, sais-tu ce que j'ai pensé de faire? Tout simplement de quitter la ville pour prendre une terre. Je trouve une bonne chance.
Les quelques deniers que j'ai amassés me permettraient de payer un bien moitié comptant et la balance à raison de cent dollars par année, sans intérêt. Il me resterait encore quelques billets verts pour m'acheter un petit roulant, des grains de semences, de l'engrais et, au mois de mai prochain, bonjour trusquin, serre-joint, égoïne et passepartout, et je retourne à mes anciens outils : la charrue, la herse, la bêche et la fourche. . . à mousseline ".