‹ Aux temps héroïques; poèmesChapitre 6 sur 23 · L'EXPEDITION DE DOLLARD · texte numérisé non relu

L'EXPEDITION DE DOLLARD

UEveil.

i C'est la coutume des captifs, quand ils sont dans les tourments, de dire ce qu'ils savent. » Dollier de Casson

Quel est ce fier captif à regard de gerfaud ? — Un espion sauvage allant à l'échafaud, Un Agnier qu'on a pris bravant nos meurtrières. La garnison du fort, sur deux lignes sévères, L'escorte, et le madré ne s'échappera pas. Un prêtre l'accompagne et l'exhorte tout bas, Car il est baptisé; mais pour l'instant il pense Au discours qu'il va faire au pied de sa potence

Halte près du gibet

Une voix tout-à-coup, Celle du condamné tenu la corde au cou. Crie à la garnison : « Tu me croiras peut-être « Auprès de cette fosse où je vais disparaître. « Visage-Pâle, intrus par l'orgueil aveuglé. « Eh bien! je t'avertis que ton sort est réglé « L'Iroquois veut ton sang et jure de le boire « Dans le crâne vidé de cette robe-non t. « Avant qu'un papillon n'ait goûté d'une fleur »

« Au premier chant du merle, ais un frisson d'horreur

« Sache, quand tu verras le vent briser la glace

« Et le flot l'emporter, que le malheur t'enku

« Et que le mont Royal n'a pas assez de tr« >u

« De gorges, de ravins, de repaires de loups.

« Pour te soustraire au feu des hordes survenues •

« Vois-tu là-bi monts touchant presque les mu

l ( )n entend à leur pied cet appel angoissant

« Qui sort des noirs tombeaux: Fils, couvrez-nous de sang

« Aux voix de vos aïeux ne fermez plus l'oreille

I Français, crains le vivant quand le me. veille,

« Et que Dieu te suggère un moyen d'échap]

« Aux fières nations qu'en moi tu veux frapper •

l'expédition de dollard ttu

Vent d'Onnondaga l.

Le brave pionnier rêve, assis devant l'âtre.

Par les longs soirs d'hiver où plus rien n'est vivant;

Il regarde, pensif, la flamme qui folâtre;

Son oreille inquiète entend passer le vent.

Lèvent qui siffle un air sauvage à sa fenêtre

Et valse avec la neige autour d'Hochelaga.

Le vent des froids vallons où le chevreuil s'empêtre,

A fait tourbillonner les feux d'Onnondaga.

Avant de s'essouffler à travers les savanes. Il frôlait les sorciers invoquant les esprits ; Il rafalait là-bas auprès de leurs cabanes. El voici qu'il s'essaie à répéter leurs cris.

Aux bourgs qu'il a passés, des accents d'outre-tombe Courroucés, véhéments et des tombeaux sortis.

Itent les sachems à qui la tâche incombe D'ouvrir pour un massacre affreux les appétits

1 « Le conseil général des Cinq- Nations se icnnit i Onnondaga >n ' hmontagué."

Autour des feux de nuit une guerre s'amorce: Il s'y dresse un wigwam sinistre, aux murs tremblants, Où guerriers et vieillards, adossés à l'écorce, Discutent les moyens d'exterminer les Blancs.

La colère, en conseil, n'y parle qu'à voix basse; Mais dehors, hourvaris dans le style iroquois, Mille cris discordants, se croisent dans l'espace, Et, jouets des échos, se perdent dans les bois.

Ou danse les ballets du trait, de la massue; On déterre la hache ; en fatigant de coups Un sonore instrument, le tambourineur sue; Et du creux des tilleuls s'envolent des hiboux.

Hurlant pour attirer l'esprit qu'il interroge Ou s'entourer d'horreur ou de mystique émoi, Le jongleur, garrotté, se démène en sa loge : La forêt elle-même en tressaille d'efïroi.

Le vallon du conseil est devenu féroce, Et les filles de peur éprouvent des frissons. Lorsque au clair de la lune une figure atroce, Fantastique, s'ébauche entre de noirs buissons.

l'expédition de dollard 71

On s'arme, on accomplit des exploits simulacres: A coups de hache, à coups de masse, à coups d'épieu, On triomphe des Blancs, on en fait des massacres, Dans une pantomime affreuse, autour d'un feu.

On prend la chevelure aux portes suspendue, On l'agite en trophée au son du tambourin; Chacun se grise et lance une flèche perdue . . . Las et soûl de tuer, on est vainqueur enfin.

Le sorcier reparaît: horrible face brune, A fronce infâme, aux yeux de mensonge remplis, Que grime tour à tour et la flamme et la lune. Hideux sont le profil, le rictus et les plis.

Dans ses iris chatoie une lueur d'abîme; A ses bras amaigris qu'il mord à belles dents Comme s'il lui tardait de s'assouvir de crime, S'enroulent les anneaux d'héraldiques serpents. Il redresse son buste orné de peinturlure, Puis étendant le bras et renversant sa hure,

12 AUX TEMPS HÉROiyi Es

11 parle:

« Ecoutez, peuple et sages du conseil:

« Quand la lune des fleurs, ronde comme un soleil. « Trempera sa clarté dans la neige fondue, « Nous danserons la guerre à la Roche-Fendue ' .

* Là. chefs des cinq tribus, guerriers, chasseurs du ru -ni « Fils d'Atta 2. nous voûrons nos armes à la mort;

l'oiseau que le jour endort sur une branche. « S'emplira jusqu'au bec d'une chair à peau blanche « On verra des intrus chaque ville à son tour

* Se joncher d'ossements, tel un nid de vautour.

« Les Français sont des chiens bons pour la boucherie « Que leur premier tombeau soit leur Ville-Marie'

1 La Roche-Fendue est aux Cèdres. L'ancien canal du Rocher- Fendu passait entre les deux parties disjointes de ce rocher.

2 Atta ou Attahentsic est le nom de la première femme d'à près les Iroquois. Elle mérita par son péché l'épithète hentsir qui veut dire noire, méchante. Elle pousse ses enfants aux discordes et a la guerre dans le but de les faire mourir et de peupler ainsi le royaume des mânes dont elle est la reine.

l'expédition de dollard 73

ni

VI roquais.

Invisible le jour, aux vais aimés du lynx. Où la prûche se dresse et roule, tel un sphinx . L'énigme des forêts dans sa tête immobile. Le fils du tomahawk, pied léger, se faufile.

Du crépuscule à l'aube, en sa nef de bouleau. Il va de fleuve en lac, descend au fil de l'eau Le torrent où s'épanche une gorge encombrée. La lune importunant sa course enténébrée Entre les plis des monts, le cap et le massif. Il passe. . .

L'oiseau fuit avec un cri plaintif; Le trappeur voit, surpris, la silhouette obscure. Et croit sentir l'acier, froid, dans sa chevelure. Car il a reconnu le fantôme iroquois

Les fauves que la soif pousse aux rives parfois. Lui font de leurs yeux verts une envieuse escorte Et la hulotte suit, pressentant la chair morte. Passé quelque tournant du farouche couloir . .

Et l'apparition s'efface dans le noir.

Comme les bêtes, nu; comme un dieu, sans histoire. Sans pitié, sans remords, il vogue vers sa gloire.

Ces femmes d'Algonquins, passibles de tribut, Il veut leur mettre à tous un joug, et, dans ce but, Le coutelas aux dents, il court, nage, se vautre, Chassant l'homme. Un combat n'en attend pas un autre; Et le soir ne sait pas l'endroit où, le matin, L'intelligent fléau tentera le destin.

Il a, sous son panache, un grand secret de prince;

De son canot d'écorce il a garni la pince

Avec tous les totems qu'arbore sa tribu.

Le désert le connaît, car, en route, il a bu

A tous les courants d'eau qu'enfante l'Amérique.

On racconte au wigwam son passage tragique.

Des bords du gouffre amer aux plaines des bisons,

Il veut dominer seul et voir ses horisons

Déserts.

Son rêve est fait d'empire et de désastre.

Pour guides il a pris l'instinct, la mousse et l'astre; Et les arbres, les vents, lui disent leurs secrets,

Page 1