L EXPEDITION DE DOLLARD
De peur qu'il ne s'égare aux détours des forêts. Dieu l'a bâti de fer et fait pour l'endurance Comme l'ours et le loup. Le dard de la vengeance Brille dans le charbon de son œil indompté Où la sombre grandeur nimbe la cruauté; Et sa face de bronze à tous les temps brunie, Incarne le reflet d'un barbare génie.
Sage il brille au conseil; fauve il boit à l'étang, Se repaît de chair vive et se gorge de sang. Dans son entendement, l'héroïsme est complice De spectres nommés Mort, Destruction, Supplice; Et son âme qui plonge au gouffre sans frisson, A l'orgueil pour époux, l'horreur pour nourrisson.
Le voici palpitant sur l'arbre de torture;
Son scalpe luisant flotte au nœud d'une ceinture ;
Lui, méprisant, sourit à l'injure du sort,
Et, barde sombre, entonne une chanson de mort.
Il a du feu sacré ; sa muse fantastique
Siffle de l'aile au fond du ciel mythologique.
Il ignore le feu qui lui brûle les doigts;
Au vainqueur qui le raille il narre ses exploits :
Il fut grand moissonneur de noires chevelures;
i 6 \ i X TE MPS HÉROigi
Aux baisers de sa hache ont fleuri les blessun Maints farouches guerriers ont revu leurs aïeux, Qui voulaient de son sang empourprer des épieux
Au volcan sous la neige on compare sa haine
Il s'amuse de voir ses bourreaux à la peine Et leur dit, s'il les voit de colère frémir: « Quand serez -vous de l aille à me fa. ire gémir ? « Vous êtes sans \engeance et j'ai scalpé vos pèn « J'ai fait pleurer vos sœurs, vos épouses, vos mères. « Du sang de vos marmots j'ai rougi les étangs, " J'ai régale mes chiens de leur chair II est temps " D'avoir pitié de vous: rallumez vos écorce « Cuisez, rongez mon cœur et refaites vos ton « Venez, corbeaux, plongez vos têtes dans mes flânes Videz-leur à manger mes viscères sanglants. »
Avant ainsi vidé i'écrin de l'ironie.
Ayant rendu des points à son mauvais génie,
Il crie aux lents vautours de nettoyer ses os
51 un diable de barde, un sublime héro
L EXPEDITION DE DOLLARl) i,
\ Ville-Marie.
Dure saison : l'émoi règne à Ville-Marie
I>apé de sapins noirs, de blanche poudrerie.
Le mont Royal a l'air d'un repaire effrayant .
En bas. le pauvre bourg languit, captif, ayant
Son île pour prison et pour geôlier la neige.
Un vaste et froid désert où tout est mort, l'assiège.
Anxieux, il vivote, assis dans les frimas
Et dressant, argentés par le givre, ses mas
A l'abri d'un bocage aux arbres de fumée.
Le matin, il en sort une chienne 1 affamée
Que suivent prudemment des colons, des traîneaux.
Les trois canons du fort bâillent dans leurs créneaux,
El près d'eux, grelottant, marche la sentinelle.
Le soleil s'en revient avec la ritournelle
Du sizerin qui chante au départ du grand froid;
M. lis. rebelle au rayon, la glace de l'effroi
1 La fameuse chienne de Lambert Closse.
ATX TEMPS HÉROÏQUES
Enveloppe les cœurs. Donnant sur le qui-vive,
On redoute l'aurore où sifflera la grive.
Hantise du massacre, oiseaux, printemps, matin :
Cette horreur, ces gaîtés, se tiennent par la main.
Dès l'aube on cherche si de monstrueux panaches,
Des poteaux, des bûchers, des coutelas, des haches,
Sur un rouge levant ne vont pas s'agiter.
On pense entendre au loin des fusils crépiter.
Et retentir les cris d'enfants qu'on martyrise.
Sur la fleur des espoirs souffle une froide bise :
Les Closse de frapper à la fin seront las,
Et l'Iroquois: nombreux, vainqueur, cruel. . . hélas!
Le rayon se baigna dans les neiges fondantes; L'onde entendit l'appel silencieux des pentes; Avril, joyeux, rendit aux forêts leurs chansons, Délia le gosier des sources, des pinsons De retour à leurs nids perchés dans la montagne; Vous chantiez, doux oiseaux; tu souriais, campagne; Mais La mère, éplorée, embrassait son enfant. Ainsi pleure la grotte où s'engouffre le vent, Le vent qui fait chanter les feuilles et les cimes.