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ROME. Château Saint-Ange
Rome, j'ai passé la plus grande partie de mes journées au Vatican. Mais c'est tout un monde que ce palais : pour le visiter en détail, il faudrait disposer de plusieurs mois ; et des études spéciales seraient nécessaires pour se rendre compte des beautés qu'il renferme.
Il est probable que dès les premiers siècles de l'Église les Papes eurent au Vatican une habitation où ils se retiraient quand ils allaient prier au Tombeau des saints apôtres Pierre et
Paul. Au IXe siècle il y avait un palais que Charlemagne habita lorsqu'il vint se faire couronner à Rome. Mais ce ne fut qu'à leur retour d'Avignon que les Papes abandonnèrent définitivement leur palais de Latran pour fixer leur résidence au Vatican. Au XVe siècle on construisit la galerie célèbre qui relie le château Saint- Ange au Vatican ; celui-ci commença dès lors à prendre des proportions colossales. Nous sommes à l'époque des Jules II, aux vastes conceptions, des Léon X, à l'âme artistique, des Sixte-Quint, aux fécondes initiatives que secondèrent des génies de la trempe des Bramante, des Raphaël, des Michel-Ange, des Fontana, des Bernin.
A six cents pieds du Vatican était un pavillon appelé Belvédère, à cause de la belle vue que l'on a sur Rome de cet endroit : Bramante conçut le projet hardi d'en faire un seul monument avec le palais, au moyen de deux galeries latérales gigantesques. L'espace resté libre servit dans les jeux publics pour les tournois, les courses, etq.
Léon X ajouta la cour de Saint-Damase qui devint l'entrée principale du Vatican.
Tel qu'il est, le palais est le plus grand de l'univers ; mais c'est une suite de bâtisses reliées entre elles par des corridors. On y compte vingt cours, plus de deux cents escaliers ; on prétend qu'il renferme dix mille chambres ou pièces quelconques.
Le palais primitif attenant à la basilique est encore la partie principale. Il a trois étages.
Au premier sont les grandes salles Ducale et Royale destinées à recevoir les ambassadeurs et les personnages importants, à tenir les consistoires, à réunir les conclaves et les conciles : on y trouve aussi le musée des médailles et des sceaux antiques, l'atelier des mosaïques et fresques, l'appartement Borgia et les Loges de Bramante avec les peintures d'Udine qui donnent sur la cour de Saint-Damase.
L'escalier Royal, œuvre du Bernin, conduit à la salle de ce nom, qui, elle-même, sert d'entrée aux chapelles Sixtines et Pauline. La plus étonnante composition qu'un peintre ait jamais imaginée et exécutée est peut-être l'immense fresque qui décore le fond de la chapelle Sixtine. Le Jugement dernier, au-dessus de l'autel, provoque surtout la plus vive admiration. C'était la première fois que Michel-Ange peignait à fresque ; pendant deux ans il vécut comme attaché à cette voûte de la chapelle Sixtine; lorsqu'il en descendit son ouvrage terminé, ses forces étaient épuisées, ses yeux se refusaient de lire.
L'atelier des mosaïques est des plus intéressants. Le
nombre des émaux de teintes différentes s'élève à environ dix mille. Sait-on ce qu'il faut de nuances dans les couleurs pour imiter parfaitement la peinture, pour représenter une chevelure grisonnante, donner à chaque figure son expression propre, mettre au front le rayon de l'intelligence, donner à l'œil sa vivacité !
Lorsque je visitai l'atelier, on reproduisait le tableau de sainte Valérie décapitée qui porte entre ses mains sa tête affreusement livide.
C'est ici qu'on met en mosaïque le portrait des Papes. Le successeur de Léon XIII, après un an de pontificat, pourra voir le sien à Saint-Paul-hors-les-Murs, dans la galerie des Papes.
La reproduction des grands tableaux exige quelquefois jusqu'à vingt ans d'ouvrage.
Au deuxième étage sont les célèbres Chambres de Raphaël, et les non moins célèbres Loges du même artiste.
La salle de l' Immaculée-Conception a été consacrée par Pie IX à rappeler la définition du dogme de l'Immaculée Conception. Elle renferme quatre fresques qui représentent la discution du dogme, sa proclamation, le couronnement de la Madone, et l'Église enseignant tous les peuples de la terre. Dans la première on voit les Pères du Concile du Vatican occupés, les uns, à réfléchir sur la vérité qu'il s'agit de proclamer, d'autres, à prier ; quelques-uns, à écrire ; plusieurs semblent discuter entre eux. On a fait entrer dans la seconde plus de cent cinquante personnages.
La salle Pie a été fondée par Léon XIII. Le cadre seul d'un tableau offert à Léon XIII par un artiste slave, et représentant la délivrance de Vienne, a coûté cinquante mille francs.
Au troisième étage est la pinacothèque, qui renferme quarante-six tableaux, tous remarquables.
C'est une collection peu nombreuse mais unique au monde. On y voit le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, la Transfiguration, aussi, la Communion de saint Jérôme du Dominiquin, la Vierge de Foligno de Raphaël.
C'est au deuxième que se trouvent les appartements privés du Saint-Père, qui se composent de quelques pièces d'une grande simplicité. Les cardinaux logent au troisième.
Les galeries qui relient le palais du Vatican à la tour du Belvédère sont remplies de musées de toutes sortes ; le Pio-Clémentino seul contient deux mille statues ; c'est la plus considérable de l'univers. La bibliothèque, qui est un vaste corps de logis allant d'une galerie à l'autre est aussi la première du monde.
Le Belvédère rappelle un nom à jamais célèbre. Qui n'a entendu parler de l'Apollon du Belvédère, du Torse du Belvédère, du Laocoon du Belvédère, qui sont les chefsd'œuvre de l'art statuaire ? J'ai admiré surtout le dernier groupe.
Laocoon, prêtre de Neptune, est poursuivi par les dieux favorables à l'armée grecque. Seul il ose s'opposer à l'entrée dans Troie du cheval de bois portant dans ses flancs les soldats de l'armée ennemie. C'est alors que Minerve, protectrice d'Athènes, envoie deux énormes serpents aux anneaux puissants qui l'enlacent, lui et ses fils, de leurs replis tortueux. Des malheureuses victimes se tordent dans les affres d'une pénible agonie ; en vain cherchent-ils à s'arracher à leurs morsures cruelles ; les deux monstres maintenant broient leurs membres en repliant trois fois autour de leurs corps des nœuds inextricables et les mordent de leurs dents venimeuses. Impossible au marbre de mieux rendre la douleur au paroxisme, de mieux peindre les angoisses d'un père qui souffre horriblement et de tout ce qu'il endure lui-même et du spectacle des tortures de ses fils expirant sous des étreintes mortelles.
«-Le premier de mai — Le premier de mai, en Europe, surtout dans les grands centres, se passe dans les appréhensions.
C'est le jour que les socialistes ont choisi pour organiser des démonstrations et souvent pour se servir de la dynamite, leur arme favorite. Une vague terreur règne partout. Grand nombre de familles partent pour la campagne ; la plupart des personnes qui restent à la ville, ne vont pas sur la rue. Au Collège canadien, M. le Supérieur nous a conseillé de ne pas sortir pour plus de prudence.
Cependant on s'accorde à dire qu'il n'y a pas de danger à craindre. Le Gouvernement a pris toutes les mesures nécessaires pour conserver l'ordre, et des soldats veillent partout à la sécurité publique.
Mais une boîte de dynamite occupe si peu de place ! Et il y a tant de gens que la passion et la haine de la société aveuglent, et qui croient trouver leur intérêt dans le bouleversement de l'ordre public et l'imprévu des catastrophes.
^^XJne audience du Pape — Jeudi, 5 mai. — J'ai déjà vu le
Pape deux fois dans des circonstances différentes. Lorsque je pénétrai dans son appartement privé à la suite de Mgr. A. Racine, le 3 décembre, j'assistai à un entretien familier; je l'entendis nous faire part de ses peines et de ses espérances ; il termina par ces mots 'à l'adresse des ennemis de l'Église : « Mais ils ne comptent pas avec Dieu !... » Lors du Consistoire public du 17 décembre, Léon XIII nous apparut véritablement roi, porté sur la sedia qu'ombrageaient les flabelli, acclamé par une foule enthousiaste aux cris de : Evviva il Papa-Re /...
J'avais entendu le Pape captif prendre Dieu à témoin de la justice de sa cause ; je l'avais contemplé au milieu des acclamations du triomphe ; il ne me restait plus qu'à voir le père au milieu de ses enfants, les bénissant affectueusement et recevant les témoignages de leur dévouement et de leur amour.
Le Pape reçut les pèlerins dans la salle des Audiences ; il était assis dans un fauteuil, et nous passions devant lui. Comme chacun sentait son émotion grandir à mesure que son tour approchait ! Lorsque MM. les abbés Cinq-Mars et Angers se retirèrent, on lut mon nom sur la carte d'admission et jer me trouvai seul au pied du Saint-Père. Je baisai plusieurs fois sa main et ses habits. Je lui demandai la permission de donner la bénédiction apostolique à mes paroissiens d'Alma ; ce qu'il accorda volontiers : « Avez-vous un grand nombre de paroissiens, me dit alors Léon XIII ? — Douze cents, lui répondis-je. — Sont-ils tous catholiques ? Pratiquent-ils tous leur religion ? — Oh ! oui, Très Saint-Père, dis-je avec bonheur. — Tant mieux !... Ah ! le zèle des prêtres canadiens » !... Je demandai alors au Pape de bénir mes objets de piété que je portais dans deux petites boîtes ; il les toucha de sa main et les bénit. Il m'offrit sa main ; je la baisai et m'éloignai.
f En nous retirant, au lieu de revenir sur nos pas, nous allions dans une salle voisine que le Pape devait traverser pour s'en retourner. Nous nous trouvâmes plus de soixante personnes réunies, lorsque le Pape vint à passer. Nous ouvrîmes nos rangs pour laisser un passage libre, et nous nous jetâmes à genoux. Jamais je n'oublierai la scène qui suivit. Léon XIII malgré ses quatre-vingt-deux ans, est plein de vie. Il prononça YAdjutorium nostrum in nomine Domini avec force, et nous répondîmes : Qui fecit cœlum et terram. Les fronts s'inclinèrent en même temps que la bénédiction papale descendit sur nos têtes.
« Je vous bénis, dit-il en français, en se penchant vers nous et se tournant de tous les côtés comme s'il eut craint d'oublier quelqu'un, je vous bénis, vous, vos familles, vos parents,... comprenez-vous bien » ?... et il répétait les mêmes paroles en appuyant sur chacune d'elles.
Tout le monde se pressa alors autour du Saint-Père ; on sentait que la plus vive émotion régnait chez tous. Le Pape s'avançait lentement, se prêtant volontiers à toutes ces démonstrations de piété filiale ; il donnait à l'un sa main à baiser, la mettait affectueusement sur la tête d'un autre. J'étais près de la porte de sortie. Une dernière fois je pris sa main, qu'il me présenta en s'éloignant, et la baisai avec respect. Le Saint-Père avait franchi le seuil de la salle, et nous le vîmes avec regret s'éloigner. Il marchait vite, tout penché, et dirigeant ses bras en avant comme s'il eut voulu appuyer les mains quelque part.
Je partirai demain, heureux, puisque j'ai eu le bonheur inespéré de voir le Pape encore une fois.
Le Départ — Certaines circonstances hâtent mon retour au pays ; je m'en retourne en compagnie de M. l'abbé N. Cinq-Mars, curé de Portneuf, et c'est une fortune pour moi de faire le voyage en si aimable compagnie. Nous passerons par la Suisse, l'Allemagne, la Belgique, et la France.
Mes pérégrinations, jusqu'à présent, ont toujours été des plus heureuses, au-delà même de mes espérances, puisque la Providence m'a ménagé un pèlerinage aux Lieux Saints. Je pars satisfait et reconnaissant.
Cependant on ne peut quitter Rome sans qu'il en coûte, surtout lorsqu'on est prêtre. Je ne pourrai donc plus visiter ses nombreux sanctuaires, ses basiliques si vénérables, parcourir ces lieux sanctifiés par le sang des martyrs, ces rues, ces places où tout parle du passé, où les pierres du chemin, les couches de terrain superposées, les ruines des arcs et des monuments de toutes sortes nous racontent l'histoire de l'Église primitive; je ne pourrai plus m'agenouiller aux pieds du Vicaire de J.-C. sur la terre et recevoir sa bénédiction.
Il me faut donc me séparer de mes supérieurs, dire adieu à mes confrères ; la vie était pourtant bien agréable au milieu d'eux ; elle rappelait l'abandon des années du collège. Comme en ces temps déjà lointains, nous avons vécu de la même vie, nous asseyant sur les mêmes bancs de l'école, à la même
table du réfectoire, prenant en communauté les récréations, nous réunissant plusieurs fois le jour dans la chapelle du collège. Je suis lié avec tous d'une douce intimité, et, sur le chemin de la vie, ce sera toujours un bonheur de me rencontrer avec l'un d'eux.
Cependant je commence à me faire à l'idée du départ. Ainsi va la vie. Sur la mer du monde rarement notre barque va vent arrière. Il nous faut sans cesse prendre des bordées, tendant la voile du côté que souffle la brise de la Providence. Mais lorsqu'il nous faut changer de direction, un moment l'embarcation hésite, reste ballotante sous la poussée des
ROME. Fontaines Paulines.
vagues contraires, puis les voiles s'enflent de nouveau et elle prend la mer.
Je m'éloigne de Rome, mais je vais au Canada ; je ne verrai plus le beau ciel d'Italie, mais je reverrai nos grands fleuves, nos couchers de soleil, nos aurores boréales ; je quitte un pays sans hiver, mais l'air natal et ses fortes senteurs m'arrivent déjà à travers les espaces ; je vais quitter des supérieurs et des confrères que j'ai appris à aimer et à respecter, mais je serai bientôt au milieu de mes parents, et de mes paroissiens et confrères.