DE JAFFA A JERUSALEM
L' Asie. — Jaffa : scène d'abordage ; vocation des gentils. — Plaine de Saaron ; Lydcia, café turc ; Ramley ; Arimathie ; Él-Latroun ; Kariathiarim ; Arche d'alliance. — Térébinlhc. — Sur les hauteurs.
érusalem, samedi, 20 février 1892. — L'Asie est un continent privilégié. En effet, les contrées baignées par le Tigre et l'Euphrate ont été le berceau du genre humain, et les témoins des premiers événements du monde. Dieu y plaça le Paradis terrestre, et c'est cette terre qui servit à former le corps du premier homme. Le Tout-Puissant descendait dans ces lieux et s'entretenait familièrement avec nos premiers parents.
Ce fut la patrie d'Abraham, fils d'Héber, que Dieu choisit pour être le père d'un peuple innombrable, le peuple d'où devait sortir le Messie. Les Hébreux se fixèrent dans la terre de Chanaan; plus tard, lors d'une grande disette, ils durent émigrer en Egypte ; mais au temps fixé par la Providence, ils revinrent aux lieux que Dieu avait donnés en héritage à Abraham et à ses descendants, sur les bords du Jourdain, dans la Terre promise, qui devait être la patrie de l'Homme-Dieu, du Dieu Rédempteur.
La vie du monde s'est longtemps concentrée sur cette partie de la terre ; c'était le cœur de l'humanité. Les plus grands événements s'y déroulèrent ; des royaumes fameux s'y succédèrent. Les empires de Ninive et de Babylone sont à jamais célèbres ; les noms des Sémiramis, des Nabuchodonosor des Cyrus et des Darius rappellent des conquêtes et des
splendeurs qui n'ont pas été surpassées. Le commerce de Tyr et de Sidon est resté à jamais mémorable.
Aujourd'hui, dans ces pays marqués du sceau de la grandeur et de la prospérité, on ne voit plus que des ruines. Ils portent la trace des ans et de ses ravages. Les pierres des chemins, des routes séculaires nous disent le deuil et la désolation qui ont remplacé la joie et la prospérité des anciens jours.
De même les ténèbres couvrent les intelligences qu'illuminaient les rayons de la divinité ; la dépravation des mœurs a enlevé la volonté pour le bien ; l'abus des grâces a amené l'abâtardissement des caractères.
Mais toujours cette terre, la première habitée, attire l'humanité. Glorieuses furent ses destinées, et l'imagination des peuples se plaît dans son souvenir. Elle fait songer à la vieillesse qui inspire le respect bien que tout soit en décadence chez elle. Les rides couvrent la figure ; les membres sont devenus engourdis ; les organes fonctionnent à peine sous l'impulsion de l'àme qui s'en détache déjà ; les yeux sont insensibles aux couleurs, et les oreilles aux sons ; le gosier est impuissant à l'effort de la voix. Mais nous aimons à contempler ce vieillard, à nous entretenir avec lui ; c'est qu'il représente une génération disparue, que tout en lui nous parle du passé. Sous cet œil demi-éteint, nous voyons encore l'étincelle qui l'animait ; dans ces rides qui labourent son front, nous découvrons la pensée puissante qui les a creusées ; ces mains tremblantes, ces pieds hésitants sous le poids d'un corps pourtant bien amaigri, autrefois furent fermes et souples. Que de réflexions pleines d'instruction et d'attraits nous attirent vers les antiquités, hommes ou choses, qui ont •l'expérience et les ans !
Mais surtout nous foulons la terre que Jésus a parcourue durant sa vie mortelle, qui s'est ouverte pour recevoir son sang en même temps que sa croix.
La désolation règne aujourd'hui en ces lieux. Les hommes n'ont pas voulu reconnaître le Messie qu'ils attendaient, et le déicide a apposé un sceau de malédiction sur toute la contrée. Il y règne un deuil de mort. La nation juive a renié celui qui l'avait choisie pour de sublimes destinées ; lui, à son tour, s'est détourné d'elle, et l'a mise au rebut des nations. Dieu a l'éternité pour rétablir les droits de la justice parmi les hommes, mais les peuples doivent subir leur châtiment dans le temps. Malheur à ceux qui prévariquent et attirent les foudres de la colère divine ! Leur punition est la leçon des
siècles. Ces pensées assiègent l'âme du pèlerin qui aborde la Terre Sainte.
Partis d'Alexandrie le jeudi midi, nous arrivions à Jaffa après une journée de navigation. La rade est peu sûre ; lorsque la tempête souffle, le vaisseau ne fait pas escale et force est aux passagers, de faire le voyage de Beyrouth. Nous crûmes quelque temps que tel serait notre sort, mais le vent s'apaisa, et nous entendîmes l'ancre descendre. Nous voyons les chaloupes qui se détachent de terre et viennent vers nous. Le premier qui met le pied sur le pont est l'officier de la quarantaine. Bientôt le sinistre pavillon jaune est abaissé, et seul le Croissant flotte dans les airs. C'est le moment pour notre drogman d'entrer en fonction, car nous avons un drogman, importé d'Alexandrie. C'est l'intendant de l'hôtel Bonnard, qui a réussi à se faire accepter pour nous guider en Terre Sainte. Son nom est Simon Sélek ; il est d'un aplomb imperturbable, et ne doute de rien ; il sait faire parade de la moindre connaissance qu'il peut avoir. Tel est l'homme en qui reposent nos destinées.
Tout d'abord il nous donne l'ordre de laisser dans nos cabines malles et colis, et ,de ne pas bouger. C'est que les agents des maisons de pension ont fait irruption sur le pont et que le siège des passagers est commencé. C'est un brouhaha indescriptible ; on s'arrache les voyageurs ; au milieu de la confusion générale nous restons stoïques spectateurs suivant la consigne reçue, jusqu'au moment où se présentent les agents de la maison Cook, hommes de forte stature, d'une tenue digne, tout de rouge habillés. Nous recevons ordre de faire un tour à droite, un pas en avant, et de nous mettre sous la protection de cette compagnie anglaise qui donne des billets circulaires pour le monde entier, entretient partout des hôtels en faveur des mortels qui se mettent à leur disposition, et des voitures ou des embarcations qui vont les chercher à leur arrivée.
Nous partons pour Jaffa pendant que le paquebot lève l'ancre et prend le large. Nos bateliers qui portaient encore les traces d'une abondante transpiration, tellement ils avaient ramé dur pour arriver bons premiers, se remettent à la manœuvre plus modérément. Un mille nous sépare de terre ; des rochers à fleur d'eau qui ne laissent qu'un passage étroit, offrent quelque danger ; nous les traversons au chant cadencé
d'une prière à Allah et à Mahomet, son prophète. Sur les quais, pas une voiture. Nous nous rendons pédestrement au monastère des Pères Franciscains à travers des rues étroites et sales, bordées de magasins à l'aspect misérable.
Jaffa est bâtie en amphithéâtre sur une colline élevée. C'est une ville antédiluvienne, l'une des plus anciennes du monde. Elle vit construire l'arche de Noé ; on amena dans son port les cèdres du Liban qui devaient servir à la construction du temple de Salomon. Le prophète Jonas, se dérobant à l'ordre du ciel, vint ici prendre un vaisseau en partance pour Tharsis.
Jaffa fut sujette à bien des vicissitudes ; elle devint tour à tour la proie des Arabes et la possession des chrétiens. Saint Louis allant à la conquête du tombeau du Christ, y séjourna ; Napoléon, en quête de renommée, s'en empara, et l'ombre du vainqueur des Pyramides, du Thabor et d'Aboukir plane encore mystérieusement sur le monde oriental.
Mais des traditions plus précieuses s'attachent à Jaffa. Le chef des apôtres y reçut la mission de faire entrer dans l'Église les Gentils dont nous sommes. Jusque-là les Juifs avaient seuls le privilège d'être le peuple de Dieu, parce qu'il était le seul héritier des promesses divines et devait donner au monde le Messie promis et attendu. Dans ce but Dieu le tenait isolé des autres nations. Si quelquefois il se laissait pénétrer par le flot montant de la dépravation générale qui battait sans cesse en brèche ses croyances et ses mœurs, il subissait des hontes et des défaites, et devait revenir forcément au Dieu qui le punissait pour le conserver à ses hautes destinées. Le Juif le comprenait ; et il savait qu'il était une race à part, la seule élue. Le reste des hommes étaient des Gentils qui n'avaient jamais le droit de mettre les pieds dans les parvis du temple ; son seul contact le rendait impur et obligeait à de nombreuses purifications. Il était intimement convaincu qu'il n'en pouvait être autrement et que le salut ne pouvait s'étendre en dehors de la Judée.
Il est vrai que Jésus est venu d'abord pour les siens, mais aussi pour tous les hommes. Les Gentils eurent toujours la grâce suffisante pour aller au ciel, mais le sang de l'Homme- Dieu devait rejaillir sur eux ; ils devaient entrer dans l'Église du Christ, et jouir de tous les privilèges des enfants de Dieu.
La circoncision charnelle devait être remplacée par le baptême de l'Esprit-Saint. Juifs et Gentils étaient appelés à s'asseoir à la même table eucharistique, participer aux
mêmes mystères, avoir les mêmes droits aux largesses divines et à l'héritage du ciel.
L'apôtre Pierre, à Jaffa, le païen Corneille, à Césarée, dans le même temps, ont chacun une vision ; celui-ci reçoit l'ordre d'envoyer chercher à Jaffa Simon, surnommé Pierre, car : « Vos prières et vos aumônes sont montées en la présence de Dieu, et il s'en est survenu » ; celui-là, de son côté, reçoit l'ordre d'aller à Césarée vers le païen Corneille et sa famille pour les admettre dans l'Église, car : « N'appelez pas impur ce que Dieu a purifié ».
C'est ainsi qu'en abordant en Terre Sainte nous recevons le salut fraternel et que nous apprenons tout le prix de la prière unie à l'aumône. C'est d'ailleurs ce que proclame encore la résurrection de la veuve Tabith de Jaffa, obtenue à la demande de ses compagnes qui suppliaient l'apôtre Pierre en s'écriant : « Elle donnait aux pauvres ; elle leur faisait de ses mains des tuniques et des vêtements ».
Jaffa ne nous retient pas longtemps. Nous n'étions qu'à douze heures de Jérusalem et il nous tardait d'y arriver. Là vont les soupirs de nos cœurs, les élans de nos âmes. Nous nous installons dans deux grandes berlines traînées chacune par trois chevaux mis en rang et nous partons.
Le chemin est bordé d'arbres fruitiers ; les ténèbres nous empêchent de les voir, mais leur parfum les trahit ; il paraît qu'il se fait sentir jusqu'à un mille sur la mer ; lorsque le temps est favorable, l'air en est saturé. C'est le paradis des oranges. Nous avons eu à notre souper des mandarines ; elles sont succulentes ; l'écorce s'en détache d'elle même ; la chair s'ouvre et s'effeuille de même, et elle fond dans la bouche.
Le pays que nous allons parcourir est rempli de souvenirs bibliques. Nous traversons d'abord la célèbre plaine de Saaron ; elle a huit lieues et s'étend depuis la Méditerranée jusqu'aux montagnes de la Judée. Elle a été le théâtre d9s exploits de Samson. C'était le territoire des Philistins, ces hommes terribles qui firent une guerre inlassable au peuple de Dieu ; toujours à l'affût ; souvent l'instrument de la colère de Dieu pour punir les infidélités de la nation ingrate.
Cette plaine est d'une fécondité extraordinaire ; encore aujourd'hui, laissée sans culture, elle se couvre spontanément de mille fleurs aux couleurs variées.
Après trois heures de marche nous arrivons à Lydda, petite ville de sept à huit mille âmes, comme Jaffa et Ramleh. La
population est arabe et mahométane ; les catholiques sont peu nombreux. Même dans ces centres livrés à l'erreur, on rencontre quelquefois* un monastère tenu par les Pères Franciscains ou par des Sœurs de l'Apparition de Saint- Joseph qui dépensent leur zèle pour tous, musulmans, schismatiques ou catholiques. C'est que les Franciscains sur cette terre ont presque le monopole du dévouement. C'est un héritage qu'ils ont reçu de leurs bienheureux Père saint François d'Assise qui vint lui-même en Terre Sainte ; ils le conservent au prix de mille sacrifices et de leur sang. Chassés souvent, ils sont toujours revenus au lieu de l'immolation et du labeur incessant. Les œuvres des Lieux Saints, ce sont eux qui les ont créés et les maintiennent au prix de misères et de travaux sans nombre.
Lydda comptait une chrétienté dès le temps des apôtres. Saint Pierre s'y rendit un jour pour y confesser les « saints » ; il guérit un paralytique retenu au lit depuis huit ans. Le miracle fit grand bruit, et produisit nombre de conversions. C'est la patrie de saint Georges, le guerrier-martyr. Les Croisés transportèrent son culte en Occident et l'Angleterre l'adopta pour son patron. C'est ainsi que le pays qui gagne ses victoires plutôt dans les sphères paisibles de la diplomatie que sur le terrain sanglant des batailles, a pour protecteur un homme de guerre, un cavalier superbe terrassant un dragon de son épée flamboyante, tandis que la France, nation guerrière terrible sur les champs du combat, marche sous les étendards d'une bergère, sainte Geneviève.
Notre première étape se fit dans un café turc ; ce n'est pas un hôtel, pas même un logement quelconque, mais un simple appentis, un auvent, un camp sans plancher où sont étendus pêle-mêle une dizaine de personnes, tandis qu'à coté les chevaux mangent une maigre paille coupée de quelques grains d'avoine. La nuit était froide. Nous prenons dans une petite tasse quelques gouttes de cette liqueur de café si hautement appréciée dans les pays orientaux, et nous nous remettons en route.
Nous passons par Ramleh, l'ancienne Arimathie, la patrie du noble sénateur Joseph et de Nicodème, qui descendirent de la croix le corps de Jésus et l'ensevelirent. Là se trouve la tour des XL martyrs, l'une des tours de garde de trois cents pieds carrés échelonnés sur la route de Jaffa à Jérusalem ; elles protégeaient les voyageurs contre les brigands qui infestaient la région au milieu du siècle. Le couvent des Fran-
ciscains servit de logement à Bonaparte et à son état-major. Après leur départ, les gens du pays, en haine des Français, massacrèrent tous les religieux.
11 était deux heures de la nuit lorsque nous arrivâmes à Bablouette où nous devions passer la nuit. Nous pensions arriver dans un village ; nous ne trouvâmes qu'une chétive maison où les voyageurs reçoivent l'hospitalité bien misérablement. Les fatigues du voyage aidant, nous pouvons prendre un peu de repos ; mais nous avions encore de la lassitude dans les membres, lorsqu'il nous fallut entreprendre la seconde moitié de la route à parcourir.
C'est dans les environs que se trouve El-Latroun, la patrie du bon larron.
Nous quittons la plaine de Saaron pour prendre la montée de Jérusalem. Après deux heures de marche, nous arrivons à Kariathiarim, devenu Abougauche, du nom d'un brigand célèbre, la terreur de la région, qui se faisait payer un tribut par les voyabeurs. Ibrahim-Pacha en délivra le pays.
L'Arche d'alliance y demeura vingt ans dans la maison d'un lévite, jusqu'au temps où David la transporta dans son palais du mont Sion. A l'arrivée des Hébreux dans la Terre promise, elle avait été dressée à Silo. Prise par les Philistins, elle fut déposée chez eux à Azot. Là, elle renversa les statues des faux dieux, et attira les malheurs, les maladies et la mort en terre infidèle. Effrayés, les Philistins la mirent sur un chariot auquel ils attelèrent deux vaches ; celles-ci, laissées à elles-mêmes, s'arrêtèrent à Kariathiarim.
Nous faisons halte à Térébinthe, ne serait-ce que pour ramasser au torrent quelques cailloux, en souvenir de la pierre qui terrassa le géant Goliath. Les collines qui nous entourent retentirent des insultes des Philistins, mais aussi des cris de joie et de reconnaissance du peuple de Dieu après la victoire du jeune David.
Le pays est frappé de stérilité et de tristesse ; sans doute que tous ces coteaux étaient autrefois couverts de vignes. On n'aperçoit plus que rarement un petit village formé d'une terre rapportée, fixée au flanc de la montagne, et retenue par des remblais de roches brutes.
Enfin nous voilà sur les hauteurs, et Jérusalem apparaît à nos regards. Nous descendons de cheval pour saluer la Cité sainte à genoux ; nous baisons la poussière du chemin, et nous entonnons le cantique des tribus montant à Jérusalem. Pèlerins d'outre-mer, après avoir traversé les océans et les
continents, nous nous écrions : Lœtatus sum in his quœ dicta
sunt mihi, in domumx Domini ibimus ; nous nous sommes
réjouis dans la parole qui nous a été dite, que nous irions dans la maison du Seigneur ; nous entrons dans cette ville, où déjà nous ont précédés tant de tribus, pour y célébrer les louanges du Seigneur. 0 Jérusalem, cité de Dieu, donneznous le repos et la paix que Dieu réserve à ceux qui l'aiment, avec toute l'abondance de ses biens !