MER MORTE
iEthléem, 24 février 1892. — Hier je disais la messe à l'autel de la Crucifixion, ou de la mise en croix ; ce matin, j e l'ai dite à celui de sainte Marie-Madeleine. Une rosace sur le plancher marque la place où Jésus apparut à la pécheresse repentante. A la vue du tombeau vide, la malheureuse se désespérait, lorsqu'elle aperçut un homme qu'elle prit pour le gardien du jardin. S'adressant à lui en toute confiance : « Si c'est vous qui l'avez pris, dit-elle, ditesmoi où vous l'avez mis ». Et lui, de répondre : « Marie ». Et Marie de tomber à genoux en s'écriant : « Maître » ! Son cœur avait reconnu Jésus.
Comme aux autres endroits consacrés par des faits mémorables de la vie de Jésus-Christ, on y dit une messe appropriée à l'événement qu'il rappelle. L'épître, l'évangile, tout nous parle de l'apparition du maître adoré à la pécheresse convertie.
De bonne heure, tous les pèlerins étaient de retour à l'hôtel, car, c'est le jour du départ pour l'excursion de Bethléem et de la mer Morte. Déjà notre drogman nous attendait avec ses chevaux et ses moukres. Nous fûmes bientôt prêts.
Nous avons revêtu des costumes de circonstance. Messieurs Casgrain et Fagny se sont affublés de grands manteaux blancs qui les enveloppent et descendent jusqu'aux talons ; les autres se sont contentés — car nous ne sommes pas encore dans la saison des grandes chaleurs — de voiles blancs qui entourent les chapeaux et tombent sur les épaules.
Il n'est pas question de voitures, puisque, à part la route de
Jérusalem à Bethléem, il n'y a que des sentiers. Force nous est donc de faire le voyage à cheval. J'avais seul un peu l'habitude du métier. Notre drogman le savait et m'offrit d'abord un coursier d'apparence bien paisible. Je sautai en selle; et, en guise de souvenir de joyeux avènement, j'étrennai légèrement un petit fouet dont nous nous étions tous précautionnés. Mais le cheval était arabe pur sang ; et n'entendait pas le badinage ; il ne fit qu'un bond et s'élança emportant son cavalier. Heureusement que les pieds me tombèrent dans les étriers et je pus me mettre d'accord. Je risquai un commandement pour adoucir son tempérament par trop belliqueux ; il ne parut pas comprendre — j'oubliais qu'il était arabe de sang et de langue — . Un moment il s'arrête effarouché ; c'était le moment psychologique ; je fais le saut périlleux, et me voilà sur le terrain solide. J'échange ma bête fougueuse contre le cheval de notre drogman, animal tranquille qui me permettra de faire la conversation avec les confrères ou de lire dans mon guide, pendant que la caravane s'avancera lentement.
L'incident clos, les six prêtres et le drogman montent chacun son coursier et se mettent en route accompagnés de deux moukres et du cuisinier Baraket ; ceux-ci suivent à pied les deux chevaux qui portent le bagage, des provisions et la batterie de cuisine. Nous prenons le chemin de Bethléem que nous laissons bientôt pour aller au pays de saint Jean Baptiste, le précurseur du Messie.
Nous arrivons d'abord à Saint-Jean-du-Désert. Marie et Elisabeth, sa cousine, s'y rencontrèrent dans une maison de campagne qu'y possédait Zacharie. Toutes deux eurent l'intuition de leur bonheur et se félicitèrent des grandes choses que Dieu avait opérées en elles. L'enfant d'Elisabeth tressaillit en présence de l'enfant de Marie et fut purifié de la tache originelle dès avant sa naissance. L'émotion des mères heureuses et ravies se traduisit dans des paroles inspirées. « 0 ma cousine, dit Elisabeth, vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles est béni » ! Et Marie improvise le cantique sublime du Magnificat : « Oui, mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit se réjouit ; car Dieu, qui élève les humbles et abaisse les orgueilleux, a regardé ma bassesse, et il a fait en moi de grandes choses ». Puis elle ose proclamer que son nom passera à la postérité, que toutes les générations la proclameront bienheureuse. Et, tandis que des
personnages fameux n'ont pu échapper à l'oubli du temps, Marie est restée célèbre dans tout l'univers. Dans le sanctuaire de la Visitation nous chantons de toute notre âme, le Magnificat, le cantique d'une humble vierge dont le nom a traversé les siècles porté sur les lèvres des chrétiens.
Le Magnificat de la Vierge a eu son écho dans le Benedictus du vieillard Zacharie à la naissance de l'enfant d'Elisabeth, lorsque lui-même reçut, par miracle, l'usage de la parole : « Dieu, chante-t-il, a visité la terre et ses desseins sur les hommes vont s'accomplir. ' Les prophéties cèdent devant la réalité ; les ombres fuient devant la lumière qui illumine toutes les nations assises dans les ténèbres de la mort, pour les diriger dans la voie du salut ».
Cette lumière, qui s'est levée à l'Orient, a brillé jusqu'au septentrion lointain, et nous sommes venus, nous aussi, après tant d'autres, chanter le cantique de la Rédemption au pays de Jésus.
Saint Jean-Baptiste est le patron des Canadiens-français. Comme le saint précurseur, notre peuple a sa mission. Comme lui, il s'est préparé dans les épreuves à la remplir. Les débuts ont été rudes dans un pays neuf et sauvage ; il a grandi au milieu des persécutions ; il a souffert pour conserver sa langue et sa religion. Que deviendra-t-il ? S'il est fidèle à sa vocation, il parait appelé à de nobles destinées sur cette terre du Nouveau-Monde.
Sur le chemin de Jérusalem à Bethléem est le tombeau de
Rachel, l'épouse préférée de Jacob, la mère de Joseph et de
Benjamin. Le modeste monument qui rappelle son souvenir
ne peut être comparé aux Pyramides qui recouvrent les
cendres des rois. C'est moins grave mais c'est plus touchant.
A la vérité la mère qui forme des familles patriarcales joue un
rôle important ; elle mériterait de passer à la postérité autant
que le conquérant qui fonde dans le sang et les larmes un
empire périssable.
Bethléem — Jérusalem est la ville ingrate et coupable qui tue les prophètes. Elle a fait mourir l'Homme-Dieu. La grotte de l'Agonie, le Cénacle, le Calvaire, le saint Sépulcre, les palais d'Hérode, de Caïphe et d'Anne, le Prétoire rappellent des souvenirs qui accablent le cœur croyant.
Il n'en est pas ainsi pour Bethléem, la ville « du froment ». On y respire plus à l'aise dans une atmosphère pure. On entend
encore dans les airs les doux échos du cantique des anges audessus de la crèche ; on voit encore briller au firmament le reflet de l'étoile qui conduisit les Mages au berceau de Jésus.
Bethléem est sur la hauteur. C'est un bourg considérable et d'un aspect pittoresque, disposé en étagères sur le flanc de la colline. A ses pieds s'étendent des champs fertiles comme des oasis qui reposent la vue dans ces pays de montagnes. Ils rappellent des scènes bibliques gracieuses et instructives. Ici, Ruth la Moabite, glanait les épis nombreux que laissaient tomber les mains généreuses des moissonneurs du riche Booz. Celui-ci s'intéressa à la belle étrangère qui n'avait pas voulu se séparer de Noémi, sa belle-mère, retournant au pays des ancêtres. La Providence avait conduit ses pas. Elle épousa le maître du champ et elle a l'honneur insigne de compter parmi les ancêtres du Messie.
Là, David, jeune pâtre, gardait son troupeau lorsque le grand-prêtre Samuel, conduit par Dieu, vint répandre sur son front l'huile sainte qui le fait roi. Il sera, lui aussi, l'ancêtre du Christ, sa figure la plus parfaite, et son chantre inspiré.
Le champ des bergers est un peu plus éloigné. Dieu invita ces humbles du haut du firmament étoile à venir adorer l'enfant de la crèche pendant que leurs troupeaux continueraient à brouter l'herbe sous la garde de la Providence. Nous avons tous eu le bonheur de dire nos messes dans la grotte de la Nativité : M. l'abbé Têtu, à l'autel des Rois-Mages ; moi-même, dans la chapelle de Saint-Joseph de l'Apparition ; le curé Fagny, à l'autel des Saints-Innocents ; M. l'abbé Casgrain, à l'oratoire de Saint-Jérôme, ce dalmate de génie indompté que la corruption de Rome décida à venir s'établir auprès de la crèche du Sauveur où il passa quarante-cinq ans dans la prière, la méditation des grandes vérités, et l'étude des saints Livres ; Mgr Têtu célèbre sur son tombeau ; M. Sauriol, sur celui de sainte Paule et de sa fille Eustochie qui échangèrent la splendeur de la cour pour la pauvreté de la crèche et se firent les servantes du Christ sous la conduite de Jérôme son serviteur.
L'oratoire de la Crèche appartient aux Grecs schismatiques. Nous pouvons nous en approcher que pour contempler l'endroit même où Marie étendit les faibles membres du nouveau-né sur un peu de paille après l'avoir couvert des langes de l'indigence et avoir adoré le Sauveur des hommes.
0 divin enfant de Bethléem, qui avez choisi la crèche méprisée pour votre première demeure sur la terre, et la paille grossière pour protéger votre chair délicate contre la rudesse et
l'humidité de la grotte, c'est le cœur rempli d'une douce émotion et d'une joie sainte que, sous ce même toit de pierre qui vous servit d'abri à votre naissance, nous vous avons rendu présent sur l'autel du sacrifice, que nous vous avons reçu dans les langes de la piété et de la reconnaissance ! Puissions-nous ne jamais oublier la parole des anges au-dessus du berceau de l'Emmanuel, parole de paix aux hommes de bonne volonté ! Qu'elle nous suive dans la vie pour nous guider, et se fasse entendre encore au-dessus de notre couche funèbre à notre oreille mourante pour nous introduire au paradis de Jésus !
Dans le cours de la matinée nous avons fait une excursion aux vasques de Salomon. Ce sont trois grands bassins ou réservoirs en pierre où sont conservées les eaux qui servent à alimenter la ville de Jérusalem. Là se trouvent la fontaine scellée (fons signatus), et le jardin fermé (hortus conclusus) de Salomon. Dans ces régions baignées des rayons du soleil, la terre toujours chaude ne demande qu'à développer les germes qu'on lui confie et à produire des fruits. Donnez-lui en plus des ondes rafraîchissantes et vivifiantes, et les récoltes succèdent aux récoltes presque sans interruption. On comprend la fertilité du Jardin fermé que Salomon cultivait avec un soin jaloux.
Nous avons admiré l'esprit d'initiative et de progrès des Bethléemites. Ils sont bien en avant de leurs compatriotes. Jérusalem elle-même vient s'approvisionner chez eux des objets d'art et de piété que les pèlerins achètent. L'apreté à la vente est quelque chose d'inouï ; ils doivent être les premiers vendeurs au détail du monde. Nous les avons vus à l'œuvre ; nous avons subi leurs attaques. De fait, nous sommes les premiers pèlerins de l'année ; la quarantaine pèse encore sur l'Orient, et tient les étrangers à distance. Les objets de piété et de fantaisie, en ivoire et en bois d'olivier, encombrent les tablettes. Nous n'étions pas encore arrivés à Bethléem qu'ils vinrent à notre rencontre ; ils nous entourèrent, chemin faisant, de leurs sollicitations, chacun nous contant son histoire, et détaillant ses marchandises. Rendus au couvent nous fûmes poursuivis par la meute de ces marchands jusque dans les passages du monastère. Nous dûmes leur fermer au nez la porte de nos chambres pour avoir la paix. C'était une rage, une obsession. Ils attendirent longtemps dans le corridor, de sorte que la crainte de les rencontrer nous tenait prisonniers.
Sur le soir je voulus sortir quelque peu sur la place publique. Je me vis bientôt entouré, cerné par le peuple des vendeurs, entraîné en sens contraire, chacun cherchant à m'amener de son côté. J'eus peur de ne pouvoir sortir de ce cercle vicieux En terre étrangère, avec des gens d'une langue ignorée on n'est pas sans crainte. Dans tous les cas lorsque je pus me dégager, je me hâtai de gagner le logis, heureux de sortir de cette espèce de cauchemar.
Plusieurs entre eux nous accompagnèrent aux Vasques de Salomon. Ils nous donnèrent les meilleurs renseignements, furent très aimables jusqu'au retour, alors qu'ils nous conduisirent par des rues étroites et montantes, quelquefois sur le roc vif, afin de nous faire passer devant leurs boutiques. L'un d'eux avait échangé son âne contre mon cheval, je me devais d'entrer chez lui. Je crus que l'âne lui-même ne pourrait se parer, lui aussi, de pénétrer à l'intérieur. Il n'entra pas, mais je ne pus m'en occuper. Je me trouvai au comptoir comme par enchantement. J'étais à faire de petits achats lorsqu'on vint m'avertir que l'âne avait disparu. Quoi! Leloupavait-ilmangé l'âne, comme dans la chanson ? Je ne pus m'échapper avant d'avoir terminé mes emplettes. Alors seulement les recherches commencèrent. On finit par le trouver à l'endroit où l'on met les animaux abandonnés.
Notre départ fut le signal de l'assaut général. Ils étaient tous à leur poste ; nous fîmes nos adieux aux bons Pères et nous tombâmes dans le guet-apens des commerçants qui avaient apporté leurs marchandises ; ils les vendaient au rabais ; ils les offraient à vil prix. Nous étions à notre corps défendant. Malheureusement nous ne pouvions pas nous embarrasser d'un bagage inutile pour le long et pénible voyage que nous entreprenions. Lorsque nous pûmes nous dégager et nous éloigner, nous ne regrettâmes pas les marchands de Bethléem.
Jérusalem, vendredi, 26 février 1892. — De Bethléem nous revenons au torrent de Cédron pour le suivre jusqu'au couvent de Saint-Sabas et jusqu'à la mer Morte. Le lit du Cédron est creusé à une profondeur qui effraye le regard. A mi-côte est un sentier étroit que nous suivons ; il semble qu'on s'avance dans le vide, avec l'abîme sous les pieds, et, sur nos têtes la pente abrupte. Je voulus descendre de cheval, mais le vertige me gagnait, et je compris que j'étais plus en sûreté sur une bête ainsi montée.
Ces murailles de calcaire entre lesquelles s'enfonce la gorge profonde du Cédron, sont couvertes de cavités, de grottes qui servaient de refuge aux anachorètes des premiers âges de l'Église. Ils y vivaient solitaires, dans la prière, le silence et la mortification. Il y avait aussi des monastères où les cénobites se réunissaient par milliers et vivaient sous une même règle. Le barbare Chosroès, dans le pillage de la Terre Sainte s'attaqua à ces hommes inofïensifs. Il mit tout à feu et à sang. La solitude s'établit dans ces lieux déserts, et il n'y fut plus permis d'y servir Dieu. Seul le monastère de Saint- Sabas a échappé aux assauts des hommes et du temps, et il s'élève encore aujourd'hui sur une élévation dans la vallée du Cédron, témoin unique et d'un autre âge et d'autres mœurs. A part les moines de Saint-Sabas pas âme qui vive n'habite ces lieux inabordables.
Nous nous présentons au couvent. Tout est fermé. Seulement sur une tour élevée se tient une vigie qui fouille l'espace pour découvrir les individus qui pourraient se diriger de ce côté. Lorsqu'elle voit un étranger s'approcher des murs, elle descend vers lui au bout d'une corde un panier ; à notre arrivée la cérémonie s'accomplit et nous déposâmes dans le panier une lettre du patriarche de Jérusalem et d'autres papiers. La corbeille remonta, et bientôt après nous entendons rouler sur ses gonds la lourde porte qui ferme l'entrée et nous pouvons pénétrer à l'intérieur. Le monastère est habité par une quarantaine de moines grecs non-unis qui mènent une vie vraiment édifiante dans l'oraison et l'étude. On sent que l'Église grecque a conservé le sacerdoce fécond de l'Église catholique, et la sève des sacrements.
On met à notre disposition la salle des étrangers, et nous couchâmes sur des divans disposés tout autour. Le lendemain nous ne pûmes dire la messe dans ce milieu schismatique et nous partîmes de bonne heure pour la mer Morte.
Nous allons du côté de la patrie des bédouins ; aussi commençons-nous à rencontrer des caravanes de ces habitants du désert. Leur vie est nomade ; ils habitent sous la tente. Ils vivent du produit de leurs troupeaux et de rapines. Ils sont agressifs et dangereux. Mais nous avons pour nous escorter un des leurs, un bédouin authentique que nous avons pris à Bethléem : Mahommed Reschild, de la famille Arékalt, cheik d'un village près de Jérusalem. En vertu d'un contrat passé avec ses compatriotes et moyennant une rançon qu'il leur paye, il a acheté le privilège d'accompagner les voyageurs
qu'eux-mêmes doivent respecter. C'est un type arabe ; son œil est vif et intelligent ; il ne manque pas de dignité. C'est, lui qui à hérité du cheval indompté qui m'échut au départ. Le large manteau dont il est couvert retombe sur la croupe de son coursier et il semble ne faire qu'un avec lui ; nous assistons à des chevauchées et à des cabrioles intéressantes. Un jour il prit sa une course vers une colline qu'il détourne tout à coup au galop de son cheval pour foncer sur nous à toute bride. Il s'arrête court en arrivant, et nous dit charitablement et avec conviction, que s'il le voulait, il arriverait ainsi sur chacun de nous inopinément, et nous passerait son épée à travers le corps, sans que nous ayons le temps d'appeler au secours ou de crier gare. Nous lui répondîmes que sa parole nous suffisait et qu'il nous fit grâce de l'expérience.
Dans notre imagination, nous étions déjà sur les bords de la mer Morte ; nous voyions ses eaux sales sur un fond boueux, tandis que les ondes du Jourdain roulaient claires et limpides sur un lit de roches. La réalité est tout autre. Les eaux de la mer Morte sont transparentes comme le cristal de roche ; tandis que le Jourdain coule rapide et profond entre des rives trop resserrées et sur un fond de terre forte. Seulement si vous goûtez aux eaux maudites, c'est du feu que vous mettez sur vos lèvres ; si vous vous baignez, vous flottez sans effort mais votre corps se couvre d'alcali, de bitume et de souffre. Nul oiseau ne peut prendre impunément ses ébats au-dessus du lac fatal ; les souffles pestilentiels qui s'en échappent l'empêchent de vivre dans cette atmosphère et alourdissent ses ailes. C'est la désolation, c'est la mort qui régnent à la place des villes coupables tandis qu'autrefois le Jourdain s'étendait sur toute la contrée, à la manière du Nil, pour y répandre l'abondance et la fécondité.
Nous campons sur les bords du Jourdain, non loin de son embouchure, à l'endroit même où ses eaux s'arrêtèrent, au commandement de Josué, pour laisser passer le peuple de Dieu à pied sec. A l'Est, sont les montagnes de Moab, et à l'Ouest, celles de la Judée. Ici prêchait et baptisait saint Jean-Baptiste lorsque Jésus se présenta à son précurseur pour recevoir les eaux du baptême. Des souverains envoient chercher pour le baptême de leurs enfants, de ces eaux sanctifiées par le contact du corps de Jésus.
Jéricho, où nous allons passer la nuit est la première ville que conquirent les Hébreux ; ses murs tombèrent miracu-
leusement au son de la trompette éclatante et livra passage à tout le peuple et à l'Arche sainte qu'on y laissa six années jusqu'à la prise de Silo.
A Jéricho vivait Zachée le Pharisien, le patron des usuriers convertis. Comme Jésus passait par Jéricho, Zachée voulut voir le prophète de Nazareth. Comme il était de petite stature, il monta sur un sycomore. C'est Jésus qui l'aperçut et lui demanda l'hospitalité. Zachée fut au comble du bonheur. Parce qu'il était humble et sincère il ne résiste pas à la grâce lorsqu'il s'agit de faire des sacrifices. Il donne la moitié de ses biens aux pauvres ; il répare tous les torts qu'il a causés, et rend trois fois plus qu'il ne doit.
Jéricho était un centre important de perception d'impôts ; aujourd'hui ce n'est qu'un amas confus de huttes grossières. Elle est peut-être la ville la plus fertile de la Palestine, mais elle est exposée aux déprédations des bédouins nomades qui la pillent. Le gouvernement de Turquie ne paraît pas intervenir pour protéger la propriété ;au contraire il cherche à partager dans le butin. Les habitants en prennent leur parti ; ils ne s'évertuent pas à ramasser pour enrichir les voleurs, petits ou grands, bédouins ou Grand Turc. Ils se contentent de tirer de la terre ce qu'il faut pour se laisser vivre à rien faire au soleil du bon Dieu.
Il n'y a qu'une maison qui soit un peu convenable. Elle appartient à une dame russe. Nous y passons la nuit, et, le lendemain, nous ne sommes pas lents à décamper, afin d'arriver à temps à Jérusalem pour le chemin de la croix qui se fait tous les vendredis dans les rues.
Sur notre route se pressent les souvenirs bibliques. Nous passons au pied de la montagne de la Quarantaine ; nous nous asseyons à la fontaine des Apôtres ; nous nous trouvons sur le chemin que suivait le bon Samaritain de la parabole. Voici Béthanie, la patrie de Marie-Madeleine ; à genoux aux pieds de Jésus qu'elle arrose de ses larmes et de parfums précieux, et essuie de ses cheveux, elle entend tomber de sa bouche les paroles du pardon ; avec sa sœur Marthe et son frère Lazare elle donne à différentes reprises l'hospitalité à Jésus de Nazareth voyageant loin de son bourg natal. Un jour qu'elle est aux pieds du Maître, Marthe se plaint qu'elle n'a pas sa sœur pour l'aider dans les soins du ménage. Jésus répond : « Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée ». Nous rentrons dans le caveau d'où sortit leur frère Lazarre ressuscité à la parole de Jésus.
Notre drogman, Simon Selek, ne négligeait aucune occasion de faire parade d'une science qu'il n'a pas. Il entend parler de résurrection ; fier du renseignement qui lui arrive, il vient nous annoncer que c'est ici que Jésus est ressuscité. Mgr Têtu se chargea de lui donner une leçon de catéchisme ; il la fit vertement, mais n'enleva pas à notre homme son amplomb imperturbable. Un proverbe dit : « A beau mentir qui vient de loin » ; lui croit qu'on a beau mentir à qui vient de loin. Nous voici au mont des Oliviers. On nous montre l'empreinte des pieds de Jésus se détachant de la terre pour monter au ciel. A cet endroit l'impératrice Hélène construisit une basilique qui n'échappa pas à la rage de destruction de Chesroès. Une mosquée la remplace. On voit l'église du Pater, la crypte du Credo, le Christus flevit qui fut témoin des larmes de Jésus à la vue de Jérusalem et de tous les malheurs qui attendaient la ville coupable. Enfin c'est à Bethphagé que s'organisa la procession triomphale de Jésus entrant à Jérusalem le jour des Rameaux.
C'est un spectacle étrange que celui d'hommes agenouillés dans la boue des chemins, retraçant les pas d'un malheureux, allant au lieu du supplice, portant sur ses épaules la croix sur laquelle il sera cloué. Et c'est pourtant ce que l'on voit à Jérusalem depuis la mort de Jésus de Nazareth. Jérusalem voit accourir les générations qui se succèdent sur la terre, elle les contemple qui parcourent les stations de la voie douloureuse, se prosternent dans ses rues, et prient avec larmes et componction. Seulement ce spectacle fait comprendre qu'il s' est passé en ces lieux quelque chose de grand, d'extraordinaire, de surnaturel.
Nous nous réunissons d'abord au Prétoire, au pied de la terrasse sur laquelle on exposait Jésus aux yeux de la foule. On voit encore sur le mur les marques de l'escalier que Jésus monta et descendit plusieurs fois pendant son interrogatoire. Les Juifs ne pouvaient pénétrer dans la demeure d'un païen sans contracter une souillure légale. Jésus comparaissait seul devant Pilate tandis que les Juifs attendaient qu'il revint devant eux, au dehors, justement à l'endroit où nous sommes nous-mêmes. C'est d'ici que ces hommes au cœur endurci contemplèrent, sans s'attendrir, Jésus couvert de sang et des plaies de la flagellation et du couronnement d'épines, et qu'ils s'écrièrent : « Non pas celui-ci, mais Barabbas. » Ils veulent que le Juste disparaisse ; s'il faut délivrer quelqu'un, que ce soit plutôt le voleur, le meurtrier ! Jésus avait
descendu le fatal escalier pour aller au palais d'Hérode ; il le remonta au retour. Lorsqu'il le descendit une dernière fois après sa condamnation, il fut reçu par une populace aveugle et ameutée criant et vociférant sa haine. On lui imposa une lourde croix et la sinistre procession s'avance vers le Calvaire par le même chemin que nous allons suivre par la pensée, au milieu des bourreaux qui ne cessent de faire entendre leurs cris de haine et de mort. Par trois fois nous voyons Jésus, affaibli par tous les mauvais traitements qu'il a endurés, tomber misérablement ; nous contemplons sa sainte mère accourant éplorée à la rencontre de son divin fils ; nous voyons sortir de la foule une femme compatissante qui essuie avec un linge la face de Jésus couvert de sueur, de poussière et de sang ; nous entendons les gémissements des saintes femmes ; nous apercevons les filles de Jérusalem qui ne peuvent s'empêcher de témoigner leur sympathie à un malheureux qui souffre. Partout nos genoux s'agenouillent dans l'ordure des rues et nos lèvres en baisent le pavé. Nous arrivons ainsi à l'église du Saint-Sépulcre où nous assistons aux apprêts du supplice, à la mise en croix, à la mort sur le gibet infâme, à la descente de la croix et à l'ensevelissement dans le tombeau.
La vue des lieux et tout ce qu'ils rappellent impressionnent bien plus que des tableaux. Puissions-nous conserver toujours imprimé dans nos cœurs le souvenir des émotions profondes et douces, pénibles et salutaires, éprouvées pendant cette pieuse cérémonie !
Nous avons voulu assister à un autre spectacle, celui-là froid malgré les larmes qu'on y répand, une scène sur j un monument en ruines : tombeau des espérances de tout un peuple. Tous les vendredis, en effet, les Juifs viennent pleurer les malheurs de leur nation sur le seul débri de mur qui reste encore du temple de Jérusalem. Ils sont là une couple de cents pleurant et gémissant, versant des larmes en même temps qu'ils lisent les Écritures. Les aveugles, ils ont devant leurs yeux la réalisation des prophéties, et ils ne comprennent pas ! Leur endurcissement incroyable est lui-même annoncé ; il met le sceau à leur réprobation en même temps qu'il affermit notre foi. La muraille contre laquelle ils appuient leur front désolé est moins dur que le roc de leur cœur coupable qui a résisté à tous les coups de la grâce divine. 0 peuple sans foi et sans patrie 1 tu portes chez tous les peuples de la terre la preuve de la réalisation des prophéties et de la divinité du Christ î
La scène n'aurait pas été complète sans les kodaks anglais. Nous en avons vu plusieurs braqués sur le groupe étrange et intéressant. Pour compléter le tableau, des Juifs trouvèrent moyen, au milieu de leur désolation, de tendre la main aux visiteurs.
Dimanche, 28 février — Hier, j'ai dit la messe à l'autel du Stabat qui marque la place de la XIIIe station. Ce matin je me suis rendu, en dehors des murs, à l'église inachevée que les Pères Dominicains construisent en l'honneur de saint Etienne, le premier diacre, sur le théâtre même de son martyr. Je me suis rappelé que ma paroisse natale de la Malbaie est sous son vocable.
Nous avons été heureux de rencontrer un compatriote, le Rév. P. Farbes des Pères Blancs, qui dirige la maison de Jérusalem. Elle s'élève sur l'emplacement de la demeure que possédait saint Joachim à Jérusalem, suivant la tradition. Là a été conçue et serait née la Sainte Vierge, la mère du Verbe incarné. Ce terrain, d'abord donné à la France par le Sultan après la guerre de Crimée, fut offert de la part du Gouvernement français au cardinal de Lavigérie, fondateur des Pères Blancs. Tout auprès est la Piscine probatique dont les eaux miraculeuses guérissaient le premier malade qui s'y plongeait lorsque l'ange venait agiter ses eaux, et qui fut témoin de la guérison célèbre du paralytique.
Au retour, M. Casgrain et moi nous nous rendions par des chemins détournés au Saint-Sépulcre. A un moment donné, nous ne savions pas trop où nous étions, lorsque nous rencontrons un jeune homme à la physionomie ouverte et intelligente. Il accepta de nous piloter, mais nous avertit que la religion juive ne lui permettait pas de regarder l'église du Saint-Sépulcre. En effet, il disparut comme par enchantement sans nous avertir et sans nous donner le temps de le remercier de sa complaisance. Nous étions arrivés.
C'est aujourd'hui que nous quittons définitivement Jérusalem. J'emporte un regret, le seul peut-être du voyage, c'est de n'y avoir pas séjourné assez longtemps. Nous partons pour Nazareth d'où nous nous rendrons jusqu'au lac de Génésareth ; nous retournerons à Jaffa en suivant le bord de la mer.
Il nous coûte de partir. Il nous semble qu'en quittant Jérusalem, nous laissons la Terre Sainte, tellement Jérusalem semble la résumer. Comment expliquer ce sentiment ? Bethléem a vu naître l'enfant Jésus ; Nazareth l'a vu grandir, mais Jérusalem l'a vu mourir ; et, dans la vie de l'homme, les mystères douloureux tiennent la plus grande place. L'enfant qui s'éveille à la vie la voit en rose, se complaît dans ses courtes joies ; il les prend au vol, les lâche aussitôt, et va de l'une à l'autre inconsciemment ; c'est l'âge des mystères joyeux, âge vite envolé. Sur le seuil de la vieillesse il est donné quelquefois à l'homme de jouir du fruit d'une longue vie de dur labeur, mais combien rarement, et comme il reste peu de temps pour mettre ses lèvres à la coupe des mystères glorieux ! Les longues années de notre courte existence sont consacrées à boire le calice amer des épreuves et des peines ; le pain quotidien se gagne à la sueur de notre front courbé sous le poids du jour : les souffrances sont le grand lot sur la terre. Et nous aimons à méditer sur les souffrances et la mort de Notre Seigneur; c'est une consolation, un encouragement, et un besoin de notre âme ; nous comprenons mieux le prix des larmes et de la douleur ; aussi les mystères douloureux nous touchent bien davantage. En voyant notre divin Maître humilié, persécuté, succombant sous le poids des épreuves, nous comprenons qu'au lieu de nous réjouir dans les joies du monde, de nous enorgueillir dans ses gloires, nous devons plutôt sympathiser avec Jésus dans les douleurs de sa Passion. C'est ainsi que Bethléem et Nazareth, le Thabor et le Carmel, la mer de Galilée et le Jourdain, nous attachent moins que le Calvaire et le saint Sépulcre.
Nous ne prendrons donc plus part à la procession du soir dans l'église du Saint-Sépulcre. Elle se faisait pourtant plus touchante tous les jours. Puisse le souvenir des pensées salutaires de ces heures bénies nous suivre dans la vie ! Je m'éloigne, mais mon cœur reste au pied de la Croix, auprès du saint Sépulcre.