‹ Aux vieux paysChapitre 10 sur 15 · D'ALEXANDRIE A ROME · texte numérisé non relu

D'ALEXANDRIE A ROME

Sur la Méditerranée. — Grèce : Notice Historique — Athènes et les Athéniens. — Corinthe : Golfe, raisin. — Iles Ioniennes ; Gorfou. — De Brindisi à Naples. — Retour au Collège canadien.

THÈNES, dimanche 28 mars 1892. — Mercredi matin, nous entreprenions la traversée de la Méditerranée sur un vaisseau de la ligne khédiviale. Nous laissions derrière nous l'Orient et commencions le retour à Rome via Athènes, Brindisi et Naples.

Le temps est superbe. La mer n*a pas un ride, mais elle n'en semble que davantage reposer sur des abîmes. Sur l'eau on n'est jamais sans appréhension. On ne cesse de scruter l'horizon ; on , écoute les bruits du large. Le navire commence à se soulever quelque peu, ne sontce pas les premières vagues d'une mer qui se fait terrible au loin et s'avance vers nous ? On regarde les nuages venir. Ne sont-ils pas les signes précurseurs de la tempête ? Les astres sont les grands journaux de la nature qui font connaître aux marins les événements du lendemain, et les guide dans sa vie maritime.

Le soir, tout ce monde qui peuple les flancs du navire se mettait au lit, frais et dispos, après un repas pris avec appétit. Mais l'onde ne dort pas ; elle profite des ténèbres pour soulever sa vaste poitrine, et imprimer un mouvement de tangage au vaisseau, et à nos cœurs trop prompts à en suivre les mouvements. Bientôt on entend des gémissements étouffés, des cris de détresse, et, le len-

demain, grand nombre avaient subi des émotions pénibles. Les frères Têtu sont au dessus de ces misères humaines; l'abbé Casgrain, moins aguerri contre le mal, avait fini par succomber; le curé Faguy et moi-même surtout, ne sommes pas encore marins dans l'âme ; il ne faut pas une forte secousse pour nous abattre. Tout ce jour, je préférai garder la position horizontale, et me nourrir au pain sec pris en petite quantité.

A dix heures, nous arrivions au Pirée, et nous partions pour Athènes.

Le cours de nos pérégrinations a conduit nos pas en Grèce, dans cette Grèce classique de la littérature, des beaux-arts et des sciences, et aussi des hauts faits militaires. Nous sommes voyageurs d'un jour sur la terre hellénique, mais les souvenirs d'un passé héroïque déjà lointain hantent nos esprits.

Ce petit coin de terre semble se détacher du continent européen pour aller au devant de l'Orient y chercher la civilisation primitive et l'apporter vivifiée au souffle plus puissant du génie occidental.

L'histoire de la Grèce antique est un exemple frappant des grandes choses dont est capable un peuple qu'anime le patriotisme, et des extrémités regrettables où conduisent les rivalités toujours mesquines quelque part. Pour lutter contre les armées innombrables des Perses, l'Hellade et le Péloponèse s'unissent dans un saint transport, et font reculer le fiot envahisseur par des prodiges de valeur et de témérité couronnées de succès. Jamais flamme sacrée de la patrie ne brûla plus ardente au cœur d'une nation. Marathon, Thermopyles, Salamine, Mycale et Platée ; Miltiade, Aristide, Thémistocle, Cimon, Léonidas sont des victoires et des hommes qui feront toujours l'honneur de l'humanité.

Athènes et Sparte se sont unis dans un commun effort et ont fait leur patrie forte et glorieuse. Elles se séparent, se jalousent, entrent en rivalité; par le fait même, elles s'affaiblissent mutuellement, et préparent le terrain à la main-mise de la Perse. Thèbes s'unit à Sparte pour renverser Athènes, sa voisine, et, lorsqu'elle a obtenu la suprématie dans l'Attique, elle attaque Sparte devenue

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à son tour sa rivale, et succombe dans la lutte malgré les exploits de Pélopidas et d'Epaminondas, du prodigieux Epaminondas. La liberté vient mourir sous les murs d'Athènes où elle trouve un dernier rempart dans l'éloquence de Démosthène. Philippe de Macédoine à la tête d'un peuple nouveau, vient à bout d'un pays affaibli par ses luttes intestines, en fait la conquête, l'annexe à l'empire qu'il fonde et que son fils Alexandre étendra jusqu'aux limites du monde connu.

Sparte, dont Lycurge avait fondé la puissance sur la force brutale, ne se releva pas de ses ruines ; Solon le Législateur fit reposer la gloire d'Athènes plutôt sur la grandeur morale ; elle a survécu. Athènes tombera, mais elle inspirera le respect même à ses ennemis ; vaincue, elle attirera sur ses ruines les peuples qui viendront étudier les chefs-d'œuvre de l'intelligence et du génie. Et, un jour, dans un noble élan d'enthousiasme, et d'un geste solennel, la diplomatie européenne la fera sortir de son enfouissement séculaire, et de nouveau brillera au soleil des nations le royaume de Grèce avec Athènes pour capitale.

Rome et Athènes sont peut-être les deux villes les plus célèbres du monde ; d'autres eurent leur renom dans l'antiquité, mais le temps a passé sur elles ; d'autres, plus importantes aujourd'hui, n'ont pas de passé. Mais Rome est la première ; elle est la capitale religieuse du monde catholique, tandis qu'Athènes s'est perdue dans les vains raisonnements d'un esprit subtil, et est devenu le siège de l'erreur.

Ce qui frappe surtout l'étranger au pays des Hellènes, c'est la lumière du soleil et son ravonnement sur toute la nature. C'est une clarté nette et pure qui réjouit les esprits et illumine les intelligences. La vie nous apparaît plus belle dans cette atmosphère transparente. Tout ce que nous voyons et entendons semble nous souhaiter la bienvenue. Et nous-mêmes, nous cherchons à nous mettre à l'unisson de cette nature qui nous sourit, de ces visages qui s'épanouissent.

Athènes nous apparaît telle que l'histoire nous l'a fait connaître avec son site enchanteur et sa population Intel-

ligente et vive. Les ardeurs d'un soleil trop ardent n'y dépriment pas les caractères, ni les rigueurs d'un climat trop rigoureux n'alourdissent les esprits. L'âme se meut plus librement dans une atmosphère plus limpide ; les idées se présentent plus claires, et son rayonnement au front est plus resplendissant.

Comme le Français auquel le Grec ressemble sous plus d'un rapport, l'habitant d'Athènes peut paraître superficiel, c'est peut-être parce qu'il perçoit vite et s'exprime facilement ; mais lorsqu'il s'attache à une idée, la creuse,

Athènes. Le Checrovéiou. {Acropole)

il la pénètre et la fait jaillir dans une expression lumineuse. Au contraire de ces hommes qui paraissent profonds parce qu'ils sont difficiles à pénétrer, et s'évertuent à trouver la solution d'un problème qu'un esprit plus délié perçoit sans effort, et retournent en tous sens une question justement parce qu'ils ne peuvent la saisirMans son ensemble.

Le génie attique et le génie français ont produit des

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chefs-d'œuvre dans tous les genres. Les siècles de Périclès et de Louis XIV sont les plus grands qui existent dans l'histoire du monde.

Il fait plaisir de voir partout les lettres grecques, d'entendre dans toutes les bouches le dialecte hellénique. C'est la plus belle de toutes les langues, et aussi la plus harmonieuse quand elle est parlée par les gens du pays. Si seulement, en réponse à ses détracteurs qui demandent son abolition, on adoptait sa véritable prononciation, on pourrait se croire un peu en pays de connaissance lorsqu'on arrive en Grèce. Le grec moderne ert le grec de Sophocle et de Platon qui a subi des transformations parce qu'il est une langue vivante ; elle est le meilleur entraînement pour développer les forces intellectuelles et est encore celle qui est le plus employée dans la composition des mots. Au contraire du latin qui est une langue morte, mais elle a été adoptée par l'Église catholique.

Nous n'avons pu prendre qu'une idée d'ensemble de la ville et de ses monuments. Nous avons visité l'Acropole avec le monde des chefs-d'œuvre qui le peuplent : leParthénon,les Propylées, l'Odéon, le temple de Minerve, le Thésée celui de Thésée, etc. Nous n'entreprendrons pas de les décrire. En cette matière notre compétence est courte ; le goût artistique se forme surtout par la vue, et qu'avons-nous en Amérique pour le développer ? Et d'ailleurs, notre pèlerinage est fmi ; et nous nous hâtons, vers Rome.

Naples, mardi 22 mars. — Le lendemain de notre arrivée à Athènes, nous en repartions pour Patras. Nous étions heureux de prendre la voie de terre, pour ne pluo être ballottés d'une vague à l'autre, et n'avancer qu'à demi. L'air est plus facile à traverser que les ondes, et nous courons vite sur les rails d'acier. En touchant le Péloponèse, nous pouvons contempler en construction le canal de Corinthe qui doit relier la mer Egée à la mer de

Corinthe ou de Lépante dont le nom rappelle Tune des victoires qui eurent le plus d'influence sur les destinées de l'Europe et du christianisme.

Corinthe n'est plus qu'un petit faubourg que nous saluons en passant parce qu'il nous rappelle saint Paul et les deux épîtres célèbres qu'il leur adressa ; à Athènes nous avons visité l'Aréopage où l'apôtre avait eu la sainte hardiesse d'annoncer Jésus de Nazareth.

Nous commençons alors à traverser des champs de vigne et pendant des heures nous en voyons qui s'étendent à perte de vue. C'est d'ici que vient le vin fameux sans noyau, le raisin de Corinthe.

Nous sommes à Patras à la nuit et nous prenons le bateau pour Brindisi. Le voyage à travers les îles ioniennes est enchanteur. Elles sont nombreuses et se multiplient à nos côtés comme pour nous faire une escorte d'honneur ; d'autres fois elles semblent se rapprocher de toute la vitesse de notre navire, presque se pénétrer et former un lac sans issue, tandis que nous avançons à toute vapeur. Et voilà qu'elles paraissent fuir devant nous et s'ouvrir pour nous livrer passage. Ces îles sont couvertes de riches coteaux, de villages coquets. Corfou surtout offre un coup d'œil ravissant ; je ne connais rien de plus beau qui sort des eaux. C'est une île princière. De ce temps-ci elle est la résidence de la malheureuse reine d'Autriche que des malheurs de famille accablent. Elle vient y chercher un peu de repos pour son corps et de tranquilité pour son esprit : preuve que les misères humaines sont le partage des grands de la terre comme des plus humbles mortels.

Brindisi et son tombeau de Virgile n'arrête pas nos pas. Nous prenons notre feuille de route pour Naples, et nous commençons à traverser l'Italie à travers les Abruzzes ; nous allons d'un tunnel à l'autre, de la lumière aux ténèbres ; nous entrevoyons Tarente et Salerne, places de villégiature chantées par les poètes.

A Naples le premier homme que nous rencontrons est une ancienne connaissance qui vient à nous comme à des amis. C'est justement le cicérone qui nous a piloté lors de notre passage en février. Certes nous ne lui avions

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pas donné de nos nouvelles depuis. Comment se trouvait-il là pour nous recevoir et ofîrir ses services ?

Le guide de métier va aux étrangers comme les reporters de profession aux nouvelles ; il ne leur en échappe pas.

Nous passons deux jours à Naples. Nous faisons une excursion à Pouzzoles où nous prenons le dîner pendant que des musiciens jouent, chantent, gesticulent, et par temps, font une ronde comme si elle faisait partie du morceau qu'ils exécutent.

Ce soir, mercredi, nous rentrons à Rome où nous trouvons une petite patrie dans l'enceinte du Collège canadien. Les confrères nous reçoivent avec une gaieté et un entrain du pays. Je vais reprendre mon rang parmi les élèves et je serai vraiment l'un des leurs lorsque le rasoir aura fait disparaître la barbe bien fournie du pèlerin d'Orient.

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