CHAPITRE HUITIEME
DE ROME A WŒRISHOFEN
Saint François d'Assise et son œuvre. — Bataille de Castelfidardo. — La Santa Casa. — Florence : les Médicis. — Les saints de Bologne. — Venise. — La dôme de Milan et le rite ambrosien. — Villégiature au lac
Lugano.
Le mont Saint-Gothard.
Le Lion de Lucerne.
ssiSE, samedi, 7 mai 1892. — La vapeur nous emporte loin de Rome qui disparaît à l'horizon, mais souvent, par la pensée, je reviendrai dans la Cité sainte m'agenouiller aux pieds du Père commun des fidèles, prier dans ses basiliques, parcourir les lieux illustrés par les premiers chrétiens : les Catacombes, le Colisée, la prison Mamertine. Le parfum de Rome embaumera les jours qu'il me reste à passer sur la terre.
Nous avons pris le dîner à Orte, petite ville sur les bords du Tibre, à une vingtaine de lieues de Rome. Aucun de nous ne songea que c'était un vendredi ; des côtelettes de mouton furent les victimes de notre distraction. Nous eûmes la fantaisie de commander des pommes de terre nouvelles ; quelques-unes de la grosseur d'une noisette nous coûtèrent un franc.
A Foligno nous laissons la voie principale qui conduit à Florence pour l'embranchement d'Assise.
Assise ! Ce nom rappelle le souvenir de l'un des plus grands saints de l'Éghse et des plus grands hommes de l'humanité. Des guerriers ont bouleversé le monde comme Alexandre, César, Napoléon, mais leur œuvre a été passagère ; les choses humaines remuées pendant leur
vie ont repris leur niveau ; le flot du temps s'est refermé sur elles, et puis rien n'a paru de leur passage. L'influence de saint François d'Assise est durable parce qu'elle repose sur la vérité et la religion qui ne passent pas.
A la fm du XIP siècle, le monde s'agitait sous l'étreinte pénible de la violence ; la force primait le droit ; les rois voulaient remplacer la souveraineté du Pape par l'absolutisme de leur volonté ; le matérialisme et l'ignorance envahissaient jusqu'au sanctuaire. Dans ces temps de dépression morale où le mal semble vouloir l'emporter sur le bien, il faut l'action plus directe de la Providence ; aux hommes qui souffrent de la « sagesse du monde » il faut la « folie de la croix » dont un saint arbore l'étendard humblement mais sans faiblesse ni respect humain ; car les raisons ne peuvent rien contre la passion qui prévaut, les bontés conciliatrices ne changent rien dans les convictions intimes des méchants.
Le saint aux résolutions héroïques, qui fait profession des conseils évangéliques, qu'on méprise parce qu'on ne peut le comprendre, voilà celui qui ramène un siècle égaré, et l'oriente vers ses destinées éternelles. Tel fut le rôle de saint François. Fils d'un marchand d'Assise, il menait une vie seulement honnête lorsqu'il entendit l'appel divin qui l'invitait au dépouillement de tous les biens terrestres ; il n'eut pas peur de correspondre à la grâce ; il connut « le secret du roi » et épousa la pauvreté évangélique pour être la compagne inséparable de toute sa vie. Les mépris, les menaces ne lui furent pas épargnés ; ses parents même, irrités d'une manière d'agir qui allait contre tous les préjugés du monde, firent enfermer ce fils qui les déshonorait en s'abaissant jusqu'à la mendicité. François devint le rebut de ses semblables, et c'est alors que Dieu alla chercher ce qui n'était rien pour en faire l'instrument de ses miséricordes. |q; Un homme voulut s'attacher à cet insensé selon le monde ; d'autres le suivirent ; et le nombre des disciples ne cessa d'augmenter. François dut faire pour ces amants de la pauvreté volontaire une règle que le Pape approuva : un nouvel Ordre était fondé dans l'Église. François assista à l'épanouissement de son œuvre sans
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en prendre orgueil, mais en rapportant toute la gloire à Dieu ; son nom devint célèbre dans tout l'univers. Mais lui n'eut qu'une ambition : vivre pauvre, dépouillé de tout comme le cadavre dans son linceul. 11 fut l'hommelige de la pauvreté évangélique. Lorsqu'il visitait les maisons de son Ordre, sa principale occupation était de voir si la pauvreté était pratiquée dans sa perfection ; toute acquisition en propre l'afïligeait ; il aurait voulu que la seule bonne Providence fut l'unique ressource de tous ses enfants. Son modèle était Jésus naissant dans une étable et mourant sur une croix. D'ailleurs la passion du divin Crucifié fut la passion de toute sa vie.
Dieu, pour le récompenser, voulut l'associer à ses souffrances. Pendant que notre saint était en extase sur le mont Alverne, un séraphin descendit vers lui et imprima dans sa chair les sacrés stigmates au côté, aux pieds et aux mains : plaies sanglantes qui firent des deux dernières années de sa vie un martyre de tous les instants. Ainsi fut réalisé chez François le désir si intense de verser son sang pour l'amour de Jésus-Christ. Afin de trouver le martyre, il s'était rendu jusqu'aux lieux témoins de la mort de son maître. Il mérita sans doute dans ce pèlerinage d'avoir la Terre Sainte en héritage pour ses fils spirituels. Encore aujourd'hui ils desservent ses sanctuaires et les défendent contre les empiétements et le fanatisme cupide des Musulmans.
François mourut, comme il avait vécu, dans le plus entier dénûment, ne possédant rien au monde qu'un corps amaigri et prêt depuis longtemps pour la tombe.
Puisse Dieu donner à nos temps, tourmentés par la soif des jouissances matérielles et l'orgueil de la science, un saint qui transforme la société et prépare pour le XX^ siècle qui va s'ouvrir un retour à la foi de nos pères ! Mais de lui on devra pouvoir dire les paroles de saint Paul qui commencent la messe du Patriarche d'Assise : « Pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de Notre-Seigneur Jésus, par qui le monde est crucifié pour moi, comme je suis crucifié pour le monde ».
C'est dans la patrie même de saint François d'Assise
que nous sommes arrivés. Aujourd'hui nous avons visité les trois églises superposées où l'on conserve ce corps si mortifié que l'Église a jugé digne de l'honneur des autels, deux ans seulement après sa mort. On y voit la crèche qui reçut ses tendres membres à sa naissance, le baptistère où l'eau sainte coula sur son front, et la partie de la maison paternelle qui lui servit de prison, sans pouvoir enlever de son cœur les sentiments héroïques du dépouillement évangélique.
L'église de saint Antoine est célèbre, car c'est là que fut fondée la branche franciscaine pour les femmes. Sainte Claire en fut la fondatrice ; son corps repose dans ce sanctuaire, témoin de ses vertus et surtout de sa pauvreté parfaite.
Mais que nous avons éprouvé de tristesse à la vue de l'état déplorable où le Gouvernement détient les bonnes Sœurs Clarisses ! Elles sont victimes elles aussi, de la politique libérale des usurpateurs de Rome, et condamnées à mourir lentement. Mais au-dessus des pouvoirs humains il y a la Providence. Dieu aura pitié de ces âmes pures et généreuses qui se consument en holocauste d'agréable odeur dans le silence du cloître.
L'église la plus célèbre est située dans la plaine au pied du mont Subiaco qui porte la ville d'Assise sur ses flancs escarpés. Elle était consacrée aux saints anges ; l'évêque la donna à François qui en fit le berceau de son Ordre. Il l'aima toujours d'une affection particulière ; il était heureux d'y revenir après ses courses apostoliques; il y réunissait dans des agapes fraternelles ses fils accourus de toutes les parties du monde pour se retremper à la source même dans la ferveur première, se concerter dans le bien, et recevoir les avis de leur Père fondateur avant de partir à la conquête de nouvelles âmes.
Ce fut un beau jour pour François que celui qui vit réunis dans ce sanctuaire de Notre-Dame-des-Anges, neuf ans seulement après la fondation de l'Ordre, plus de cinq mille de ses fils spirituels avides de ses conseils évangéliques.
C'est cette petite chapelle qui a reçu le privilège unique et vraiment extraordinaire de l'indulgence de
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la Portioncule, fixée au deux août de chaque année.
Nous avons visité le jardin à jamais célèbre des roses sans épines. Un jour que d'efïroyables tentations troublaient l'imagination de François, avec un effort de volonté surhumaine il se jeta- dans un buisson d'églantiers. Sa chair reçut des meurtrissures, mais elle fut délivrée des aiguillons qui la tourmentaient ; et les roses ellesmêmes, sanctifiées au contact de ce corps mortifié, perdirent leurs épines, signe sensible de la grâce qui ceignait notre saint du cordon de la pureté. Jamais plus il n'eut à souffrir des tribulations des sens. Pour montrer que la fleur de la pureté ne s'aclimate que dans les terrains fécondés par la pénitence, les roses miraculeuses ne peuvent croître sans épines que dans le jardin témoin de la mortification du Séraphin d'Assise.
C'est à Notre-Dame-des-Anges que François voulut mourir. Il s'y fit transporter pour rendre le dernier soupir, couché sur la terre nue, couvert de cendres, récitant le psaume Miserere. C'est ainsi qu'il rendit à Dieu son âme pure et son corps portant les stigmates de son Sauveur.
Loreite, dimanche, 8 mai. — D'Assise nous revenons à Foligno où nous prenons une nouvelle tengente, cette fois à l'Est, vers Ancône et Lorette que baigne l'Adriatique. La vue de l'eau réjouit toujours celui qui a été élevé sur ses bords ; l'œil aime à se reposer sur sa surface azurée, pendant que l'imagination se donne libre cours et se laisse bercer à loisir ; car le flot qui vient expirer sur ce rivage a battu bien des navires lointaines ; l'Adriatique se perd dans la Méditerranée qui mêle ses flots au grand Océan dont le flux va refouler les ondes du Saint-Laurent vers leur source ; et mon cœur se reporte à Québec, à la Malbaie, terres chéries où vivent les parents et les amis. Et lorsque j'entends le bruit de la vague qui vient mourir langoureusement sur la plage, ou se briser avec fracas sur les rochers, j'écoute cette musique dont mon oreille ne peut se lasser, et je me surprends à me croire nonchalamment assis sur les grèves de la Pointe-au-Pic ou du cap à l'Aigle.
Ancône, place forte d'une quarantaine de mille âmes, occupe une position stratégique, et, grâce à son promontoire, est l'un des plus beaux ports de mer de l'Italie. Elle est située au pied des Apennins qui s'abaissent jusqu'à la mer en une série de ramifications formant des vallées peu profondes. La plaine qui l'entoure est désormais célèbre par la bataille de Castelfidardo. C'est un souvenir lugubre qui plane en ces lieux témoins de la défaite de l'armée pontificale. Mais la terre que nous foulons est sainte, car elle a bu le sang des martyrs. C'est ici qu'est tombé le brave de Pimodan et tant d'autres victimes du dévouement à l'Église. Les troupes piémontaises bien supérieures par le nombre et aidées par la trahison, ont vaincu ici les Zouaves de Lamoricière, et la journée du 29 septembre 1860 a été le prélude de celle du 20 septembre 1870 qui a vu la prise de Rome. L'envahissement des Marches d'Ancône a préparé l'enfoncement de la porte Pie. Le territoire pontifical est désormais violé ; le plan formé dans les couvents maçonniques se réalise. MazMini, l'âme damnée des loges, a conçu le projet ; Cavour, le rusé diplomate, l'exécute d'autant plus sûrement qu'il a gagné à sa cause le défenseur-né de la Papauté. Napoléon III a consenti à favoriser les ennemis de l'Église et de la France. Nouveau Pilate, il se lave les mains devant l'Europe, mais en disant à ses alliés secrets : « Faites, mais faites vite » ! Sa pusillanimité le fit forfaire à toutes les traditions de son pays. Honte à l'homme double ! Honte au chef de la grande nation catholique qui n'a pas su comprendre ses nobles et saintes destinées, et a mis la main sur son cœur pour étouffer la voix du remords ! Waterloo fut la tombe de l'oncle ; Sedan devait être celle du neveu moins rude dans ses allures, mais aussi moins franc ; car tous deux manquèrent à leur mission.
Il faut avouer que la Sainte Vierge sait choisir les lieux qu'elle veut honorer de ses faveurs, témoins Lorette et Lourdes ; celle ci, au pied des Pyrénées dans une plaine que traverse en l'embelhssant le Gave aux nombreux
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méandres ; celle-là, au pied des Apennins, sur une colline qui domine l'Adriatique. Quels endroits charmants ! Nazareth, village natal de Marie, non loin du mont Thabor, au fond d'un plateau qui la fait ressembler à une corbeille de fleurs, était bien de nature à lui donner le goût des beaux pa3'Sages. Nazareth, Lorette, Lourdes, noms qui résonnent agréablement à l'oreille des dévots serviteurs de Marie !
Bethléem rappelle la naissance de Jésus ; Jérusalem, sa passion et sa mort ; Nazareth, la vie de famille, les douceurs du foyer. C'est Jésus petit, aimable, obéissant, grandissant en vertus et en âge ; c'est Marie, la mère admirable, qui se livre aux travaux domestiques sous les regards de son divin fils ; c'est Joseph, le saint patriarche, aux mœurs douces et modestes, l'homme juste gagnant le pain de la famille à la sueur de son front, oubliant se fatigues lorsqu'il entend le fils de Marie l'appeler son père. La demeure qui abrita l'enfance de Jésus, où vécut la sainte Famille, est bien vénérable ; il n'en est pas de plus respectables sur la terre à part le saint Sépulcre. Et c'est cette même maison, rendue plus sainte encore par le miracle de la translation, qu'on vénère à Lorette.
Dès les temps apostoliques la Santa Casa fut l'objet d'un culte spécial ; les apôtres même voulurent y célébrer les saints Mystères. Vinrent les invasions des barbares qui amoncelèrent les ruines ; mais la maison de Marie resta intacte ; et, au IV^ siècle, lorsque l'impératrice Hélène fit déblayer le terrain, on la trouva telle qu'elle est aujourd'hui. Une basilique fut aussitôt construite pour la contenir et la protéger, et les pèlerins commencèrent à affluer en grand nombre. Mais survinrent les Arabes, et les Lieux Saints tombèrent entre leurs mains ; le cimeterre musulman règne encore du reste en ce malheureux pays. Mais Dieu veillait sur sa maison ; elle ne fut pas détruite dans la désolation générale, et la Providence se préparait à la transporter en lieu sûr.
C'était vers la fin du XIII^ siècle ; un matin, les habitants de Nazareth n'aperçurent plus la précieuse maison sur son emplacement ; seules les fondations restaient... Cet événement fut un mystère pour toute la population
jusqu'au moment où arrivèrent des étrangers venant d'au delà des mers : « Nous demeurons, dirent-ils, sur les bords de l'Adriatique, dans la Dalmatie. Il y a quelque temps nous trouvâmes une maison là où la veille il n'y avait rien. Elle n'avait pas de fondations et se tenait sans appui sur un terrain inégal ; elle est d'un genre tout à fait ancien, et construite avec des matériaux inconnus au pays. Depuis, des miracles ont eu lieu et des révélations ont fait connaître que c'est la maison de Nazareth. Nous-mêmes, nous sommes délégués pour venir ici étudier la question ».
Ils constatèrent, en effet, que les fondations avaient les dimensions de la maison qu'ils possédaient, que celle-ci était construite sur le modèle des habitations de Judée et avec des matériaux de même nature. Après les perquisitions les plus minutieuses il fut donc acquis que les habitants de la Dalmatie avaient le bonheur de posséder la sainte Maison. Le concours des pieux pèlerins qui venaient la vénérer alla en augmentant. Malheureusement des questions d'intérêt furent cause de querelles autour de la maison miraculeuse, et Dieu décida de la changer de place de nouveau. Les anges, une seconde fois, exécutant les ordres d'en haut, lui firent traverser la mer Adriatique, et la portèrent en Italie, sur le territoire pontifical, dans les Marches d'Ancône où elle est encore aujourd'hui.
La désolation fut grande au pays de la Dalmatie, et, bien des années après le miracle de la translation, ses habitants, en pèlerinage, dans les transports de leur regret et de leur foi, s'écriaient, les bras tendus vers le trésor qu'ils avaient perdu : « 0 Sainte Vierge, revenez vers nous avec votre sainte Maison ».
Ce matin j'ai eu le bonheur de célébrer dans la Santa Casa qu'abrite une magnifique basilique. Ce n'est pas chose facile de s'y rendre. Aidé de son servant, il faut s'ouvrir un chemin à travers tout ce monde qui se presse aux abords, et pénétrer jusqu'à l'autel au milieu d'une foule compacte qui coudoie presque le prêtre pendant la messe.
On n'observe pas le même religieux silence que dans
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nos églises, ni la même tenue. On ne regarde pas de se livrer aux pratiques extérieures de sa dévotion, de formuler des prières à demi-voix, de baiser bruyamment les objets qu'on vénère. Ainsi pendant que, de l'autel, je distribuais la communion à droite et à gauche, je voyais les fidèles appliquer fortement les lèvres sur le plateau qu'on se passait de l'un à l'autre en guise de nappe de communion. Chez nous chacun paraît pénétré de respect en présence du Dieu trois fois Saint qui voit le fond des cœurs et nous jugera ; ici on y va plus familièrement avec le bon Dieu qui est notre frère, se donne à nous dans la communion ; ce n'est plus le palais du maître du ciel et de la terre, mais la maison du Père de famille ; on parle à Dieu et à ses saints, comme on s'entretient avec des parents. On est dans l'église comme chez un ami qui nous met à l'aise.
Inutile de dire le bonheur que j'ai éprouvé de célébrer la messe dans cette petite maison de vingt-six pieds sur douze qui entendit les paroles de l'ange et la réponse de la Vierge, et fut témoin de l'Incarnation du Verbe. Ces murs ont abrité l'enfance de Jésus ; la sainte famille les ont habités pendant trente ans ; c'était une église, un tabernacle qu'entouraient les anges du ciel. Aussi la sainte Maison a-t-elle été de tout temps l'objet de la vénération la plus profonde, et on a dû recouvrir son bois précieux avec du marbre, pour le protéger contre les générations qui se succèdent à Lorette, le couvrent de leurs baisers, l'usent de leurs genoux. Sur l'autel on lit ces mots : Hic verbum caro facium est, et habitavit in nobis. Les Papes ont toujours pris un soin jaloux de la conserver intacte. Ils ont frappé d'excommunication le téméraire qui oserait enlever une seule de ses pierres, et Dieu luimême s'est plu à la protéger. Un évêque, atteint de maladie grave, obtint du Pape un bref lui permettant de se faire apporter une pierre détachée de la sainte Maison ; son mal ne fit qu'empirer, et il ne prit du mieux qu'après l'avoir fait remettre à sa place.
La plaine de Lorette est fertile et riante ; les arbres sont parsemés dans la campagne ; leur feuillage protège contre les rayons d'un soleil trop ardent les fleurs et les
fruits qui croissent à leur ombre. On ne voit pas les grossières clôtures qui choquent la vue ; seuls, les chemins, qui se prolongent à perte de vue et qu'on distingue au loin par la blancheur de la terre battue, sillonnent la campagne en tous sens ; ça et là des habitations s'élèvent au milieu de ce tapis de verdure et s'en détachent.
Le paysan de Lorette paraît avoir conservé des habitudes simples, patriarcales, et profondément chrétiennes. En ce jour du dimanche personne ne travaille ; chacun paraît joyeux et se rend à l'église sans faire parade de toilette ; la démarche est allègre et le sourire sur les lèvres est franc.
C'est la première fois qu'un dimanche à l'étranger me rappelle celui du Canada, mais ce n'est pas encore notre dimanche.
Venise, mardi 10 mai. — Les peuples, comme les individus, ont des traits caractéristiques. Telle personne est naturellement gaie ; les peines et les tribulations ne font que l'effleurer sans la pénétrer ; elle voit plutôt le bon côté de la vie ; son caractère est sanguin. Tel le Napolitain ; sa vie s'écoule dans le plaisir ; les projets qui nécessitent de grands efforts ne l'absorbent pas; il préfère une heureuse aisance à une fortune péniblement amassée. Tout autre est le tempérament bilieux ; à lui l'ambition, la soif des honneurs et de la domination ; pour arriver à son but, rien ne lui coûte ; le bonheur qu'on goûte au sein de la famille lui pèse ; il lui faut quelque chose de plus bruyant, de plus en vue. Napoléon aurait dédaigné d'être le premier en Corse, sa patrie ; ses visées portaient plus loin ; son regard d'aigle embrassait toute l'Europe. L'ancien peuple romain fut toujours tourmenté par le désir de conquérir l'univers.
Chez un troisième les nerfs dominent ; il a parfois des envolées sublimes, puis retombe dans le terre à terre des misères humaines. Tout l'impressionne et l'agite ; l'abattement succède à l'enthousiasme, le découragement aux élans généreux. Le peuple français a ce tempérament. Vif, d'une intelligence déliée, il perçoit vite une
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idée et l'a exécutée de même ; l'impression du moment l'émeut et l'entraîne, et souvent ne donne pas aux lenteurs de la froide raison le temps de ralentir l'ardeur de sa nature chevaleresque ; dans la lutte l'attaque est prompte et terrible ; bien difficile d'y résister ; la première impétuosité tombée fait- place souvent à l'hésitation et à la faiblesse.
Le tempérament anglais est bien différent ; il est fait d'amour du bien être et d'intérêt calculé. Rarement l'habitant d'Albion fait des écarts, mais aussi rarement il s'élève dans les régions du désintéressement pur et du dévouement. Il attend plutôt patiemment l'occasion propice qui le favorise et qu'il fait servir à sa prospérité matérielle. Il conduit les événements de manière que les principes ne viennent pas à l'encontre de ses intérêts. C'est que le caractère qui tient du lymphatique ne s'émeut guère, et voit en toute chose le côté pratique et la fm qu'il poursuit avec lenteur et sûreté.
Toute cette dissertation psychologique pour en arriver à dire que les Florentins diffèrent des Londoniens et des Berhnois. Ici, ce qui domine, c'est le goût des beaux-arts et des choses de l'esprit. Florence la Belle, — la ville des Fleurs, d'après l'étymologie du mot — a été appelée l'Athènes de l'Italie. On y rêve peinture, musique, littérature, arts d'agrément. Longtemps elle a été un centre intellectuel, et son histoire s'est confondue avec l'histoire artistique de l'Italie à laquelle elle donnait le ton. La mise seule de ses habitants laisse deviner leur subtilité d'esprit, comme la pose des nobles romains, lorsqu'ils font le tour du Pincio dans des voitures de gala, fait reconnaître les descendants des dominateurs du monde.
Florence est la patrie du Dante, de Sansovino. Là vécurent Jean Bocace, Pic de la Mirandole, Fra Angehco. On y vit travailler ensemble dans ses atehers Léonard de Vinci, Michel-Ange, et Raphaël, les trois grands maîtres de l'art, en même temps qu'André del Sarto et Fra Bartolomeo. Florence fut témoin de la réforme de Giotto.
Ce matin nous avons visité le palais Pitti et ses dépendances ; c'est le plus grand palais construit par un bour-
geois. Il voulut lutter avec les Médicis qui l'emportèrent cependant. C'est princier, et, de fait, c'est là que loge le roi lorsqu'il vient à Florence. La partie principale est sur la rive de l'Anio, mais le palais se continue sur un pont public qu'on distingue à peine d'une rue avec ses deux rangées de maisons, et s'étend encore de l'autre côté de la rivière. Nous avions pris le tramway à l'hôtel pour nous rendre au palais Pitti. A la sortie du palais nous fûmes bien surpris d'être revenus au point de départ, près de notre hôtel Helvétie, place de la Seigneurie.
Nous avons visité les trésors des Médicis. Ils surpassent peut-être ceux de la plupart des rois. Il y a des objets d'église — ostensoirs, reliquaires et autres — tout en or massif et d'un travail fmi. La famille des Médicis, aujourd'hui éteinte, sortit des rangs du peuple ; d'heureuses spéculations l'enrichirent, et elle devint l'une des premières du monde. Elle a régné à Florence, s'est assise sur les trônes de l'Europe, et a occupé le Siège Pontifical. Côme de Médicis fut surnommé le Père de la patrie; son petit-fils Laurent le Magnifique, fut le père de Léon X qui protégea les lettres et les arts, et donna son nom à son siècle, et aussi l'oncle du pape Clément VII qui excommunia Henri VIII, et enfin le grand-père de Catherine de Médicis, reine de France. Les Médicis faisaient grand, s'entouraient d'hommes capables, et avaient l'ambition de dominer.
Florence a été la capitale de l'Italie de 1865 à 1870, c'est-à-dire, jusqu'à la prise de Rome. L'unité italienne est une idée géniale, digne d'occuper les esprits, mais à la condition de respecter l'œuvre des siècles et de la religion. On aurait pu la fonder sans aller contre les plans de la Providence et garder au Pape les états nécessaires à son indépendance. Florence, plus riche et plus centrale que Rome, était toute désignée pour être la capitale du nouveau royaume, mais les francs-maçons voulaient aller à Rome, et ne pas s'arrêter avant d'avoir fait du Vatican la prison du Pape, et du Quirinal la demeure du roi usurpateur, en un mot, détrôner le Christ. Dieu veille sur son Éghse; il permet aux flots de soulever la barque de Pierre, non de l'engloutir. Tout arrive suivant les
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vues de la Providence qui sait tirer le bien du mal, et tout faire concourir à l'exécution de ses desseins éternels.
De Florence nous allons franc nord jusqu'à Pistoie, alors que nous attaquons le passage des Apennins. Les tunnels sont nombreux. Je disais mon bréviaire, et je devais m'y prendre à plusieurs reprises pour terminer une heure canoniale.
Bologne est la ville aux larges arcades qui avancent leurs balcons sur les rues et les assombrissent. Elles lui donnent une physionomie unique et un peu étrange ; c'est d'un genre ancien et nous n'y sommes pas accoutumés. Les passants y font mine d'ombres qui vont et viennent sous ces sombres voûtes.
Nous avons dit la messe sur la tombe de saint Dominique dans la somptueuse église élevée en l'honneur du fondateur des Frères Prêcheurs. Nous avons vénéré le corps de sainte Catherine de Bologne, resté flexible après plusieurs centaines d'années. Sa vie avait été un continuel acte d'amour de Dieu et de charité envers le prochain. A sa mort on s'aperçut que son corps exhalait un doux parfum, et, lorsqu'on l'enterra la bonne odeur sortit de la terre qui la recouvrait ; on l'exhuma, et depuis lors ses membres n'ont pas pris la rigidité cadavérique sous le doigt de la mort et du temps ; ils ont conservé la souplesse qui est l'apanage de la vie. Dans la chaise où elle est assise, elle se soutient par elle-même, et elle reçoit, à travers le tabernacle vitré qui la protège, les hommages des chrétiens qui se succèdent à ses pieds. Sur le visage, les pieds et les mains que l'on voit à découvert, la chair paraît encore vive.
Le nom de Catherine paraît privilégié dans cette partie centrale de l'Itahe. A part notre sainte de Bologne, abbesse des Clarisses, il y a sainte Catherine de Ricci, prieure des Dominicaines depuis l'âge de vingt-cinq ans jusqu'à sa mort qui arriva à soixante-sept ans, et que ses extases rendirent célèbre, sainte Catherine de Sienne qui joua un rôle politique si important auprès des Pontifes
romains lors de la lutte des Guelfes et des Gibelins dont ces villes furent si longtemps le sanglant théâtre.
Je pus aussi vénérer les reliques de la bienheureuse Imelda, ange de la terre qui mourut, comme la Sainte Vierge, d'un ravissement d'amour. Trop jeune pour être admise à sa première communion, elle brûlait du désir de recevoir son Dieu lorsqu'elle voyait les Sœurs s'approcher de la table sainte, et son visage était inondé de larmes ; son cœur se fondait en saintes aspirations. Or, un jour, voilà qu'une hostie, s'élevant du ciboire, vint se placer au-dessus de sa tête ; les Sœurs, témoins du miracle, courent avertir le chapelain qui la reçut sur une patène et la déposa sur la langue de la petite Imelda. Le bonheur était trop grand ; elle ne put le supporter ; son âme se détacha de son corps pour s'unir encore plus intimement à son Dieu. Imelda était morte dans un dernier élan d'amour ; elle était au ciel.
La statue qui la représente dans toute sa beauté enfantine disparaît sous les fleurs ; c'est qu'aujourd'hui on célèbre justement sa fête.
Bologne possède une université et une bibliothèque célèbres. Au milieu du siècle dernier mourut dans cette ville un bibliothécaire qui savait dix-huit langues à l'âge de trente-six ans, et quarante deux à sa mort.
Des flaques d'eau devenues célèbres, ce sont les lagunes du littoral nord de l'Adriatique. Il y avait là des terrains marécageux qui formaient des petits lacs parsemés d'ilôts. On y bâtit la ville de Venise, espèce d'île, ville unique en son genre où les rues sont des canaux, les fiacres et les omnibus, des gondoles, et qui ne possède qu'une place publique — pied à terre au milieu de ce dédale de canaux petits et grands. Cette ville devint la république de Venise qui, sous la conduite de ses doges, s'empara du commerce du inonde, et se rendit célèbre par les chefsd'œuvre qu'elle produisit dans les arts et surtout dans la peinture.
A Venise on se trouve transporté dans un monde nouveau. Lorsque le train, après s'être avancé sur l'Adria-
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tique, comme à l'aventure, sur des espèces de trétaux, nous dépose sur les quais, à cette station étrange, perdue dans les eaux, nous attendent des « voitures d'eau » au lieu de voitures de place, des rameurs au lieu de cochers, et nous descendons en gondole au lieu de monter en voiture.
Qui n'a entendu parler des gondoles de Venise ? C'est un bateau long et plat, à la proue recourbée et terminée par une pointe en forme de hallebarde ; ce fer s'élève plus haut que le toit de la cabine qui n'a pas à craindre ainsi de toucher à la voûte des ponts. Les gondoles sont peintes en noir et lorsqu'on recouvre la cabine de toiles noires pour protéger les passagers contre le soleil ou la pluie, elles font l'effet de cercueils qui s'avancent sur l'eau. Je demandai à un batelier pourquoi on ne se servait pas d'une peinture moins sinistre. Il répondit qu'il en avait toujours été ainsi ; en effet c'est en vertu d'une loi du XVI® siècle qui n'a jamais été modifiée.
Il est merveilleux de voir avec quelle habileté les gondoliers conduisent leur barque. C'est chose plus compliquée qu'elle peut paraître de prime abord. C'est à travers des rues nombreuses, étroites, qu'il faut voguer sans frapper les autres bateaux qui arrivent souvent à l'improviste à l'encoignure d'une rue, ni aller se heurter contre les quais. Le conducteur déploie une adresse merveilleuse. Il se tient debout et ne se sert que d'une rame. Celle-ci s'appuie dans des crans taillés dans un bâton fixé au bord de la barque ; le rameur sait lui imprimer tous les mouvements, de manière qu'il peut même godiller et conduire sa gondole droit devant lui ; s'il le faut, il s'aidera du pied ou de la main sur un mur pour éviter une maison, une galerie, ou des gondoles qui le pressent de trop près.
Sur le parcours on voit des demeures silencieuses qui bordent les canaux ; du haut des quais de pierre pas de cris d'enfants qui s'amusent, pas de rassemblements de personnes qui causent ; on apercevra rarement comme une ombre qui s'éloigne ; quelquefois une femme descend un escalier en ramassant la poussière qu'elle jette dan l'eau du canal; une autre vient y laver sa vaisselle; c'est
temps de dire qu'il est avantageux d'avoir l'eau à sa porte. Les maisons et les palais de Venise sont bâtis sur pilotis et couvrent une étendue de plus de deux lieues de tour. Les cent cinquante canaux qui se croisent en tous sens comme les rues et ruelles dans les autres villes, forment cent dix-sept îles, réunies les unes aux autres par près de quatre cents ponts, la plupart en pierre ; c'est un labyrinthe pour l'étranger. Le grand canal traverse la ville en décrivant un S renversé ; il a plus d'une demilieue de long et sa largeur varie de cent à deux cents
Venise. Grand Canal.
pieds. Il est navigable pour lesbateaux àvapeur. C'est la rue fashionable, c'est sur cette avenue maritime que sont les palais de la vieille noblesse.
Le soir, lorsque les lumières sont à l'avant de la gondole, il est beau et curieux de voir tous ces flambeaux mouvants qui vont et viennent, se rencontrent, et se perdent au loin ou au détour d'une rue, au milieu d'un silence que n'interrompt que le cri du gondolier qui avertit à chaque coin de rue pour éviter les rencontres trop brusques.
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Nous avons visité ce qu'il y a de plus remarquable à Venise : le palais des Doges avec le pont des Soupirs, les musées, le campanille. J'ai célébré dans la célèbre église de Saint-Marc dont le genre surprend tout d'abord. Nulle part ailleurs on ne voit pareille profusion de dorures, bronzes et marbres de toutes sortes. Les mosaïques couvrent une superficie de douze mille pieds carrés. Le monument a la forme d'une croix grecque surmontée de cinq coupoles byzantines. A la porte de l'église un vieillard, une tasse à la main, poursuivait les gens pour leur demander l'aumône, et si quelqu'un lui échappait, il le relançait jusqu'à sa place, et semblait dire : « Monsieur, vous avez oublié de donner quelque chose » ! Pour annoncer les points de la messe, il n'y a pas de petite clochette, mais une moyenne appendue au mur, et qu'on sonne au moyen d'une corde.
L'église de Saint-Marc donne sur la célèbre place de ce nom qui va de la Piazzetta jusqu'aux lagunes, en passant entre le palais des Doges et la bibliothèque de Sansovino, le plus beau monument profane peut-être de l'Italie. C'est là, sur les quais, qu'on aperçoit sur une colonne le fameux Lion de Saint-Marc. Non loin est le monument de Victor-Emmanuel où Venise est représentée aux pieds du roi d'Italie comme une captive qu'on met en liberté. La place Saint-Marc est le paradis des pigeons. Il y en a par milliers ; ils remplissent les airs. Accoutumés aux douceurs des étrangers ils sont pour eux d'une familiarité intéressante ; ils se posent dans nos mains, sur nos épaules, s'installent sur notre tête, et sont lents à partir lorsqu'on veut s'en débarrasser ; les jeunes filles surtout se plaisent à les tenir sur un doigt, sur un bras. On achète des carnets remplis de nourriture que l'on nous offre, et qui sert à les récompenser de leurs prévenances.
Nous avons visité les étabhssements de verreries. Qui n'a entendu parler des glaces de Venise ? On y contemple les ouvrages les plus précieux et les plus fantastiques. La vive clarté de la lumière électrique se jouant à travers tous ces cristeaux et glaces de toutes les formes et de
toutes les grandeurs donne à ces établissements un aspect féerique.
La place Saint-Marc et la Piazzetta est le rendez-vous de tout Venise; c'est le seul endroit où le Vénitien se montre en public, le seul d'ailleurs où peuvent se faire des rassemblements. Le soir tout un monde s'y donne rendezvous et s'y promène pour jouir de la fraîcheur de la soirée. C'est un va-et-vient général dans la vaste enceinte. On s'arrête aux magasins où sont exposés, sous les arcades qui entourent la place, des verroteries de toutes sortes ; c'est le temps de faire provision de cadeaux pour les parents et amis ; il y a surtout des miniatures de gondoles en verre, or ou argent pour tous les goûts et pour toutes les bourses. Cependant que la fanfare fait entendre ses accords ; c'est beau, c'est enlevant ; genre napolitain.
Milan, dimanche, 15 mai. — Je laisse le long de la route la prononciation « romaine » du latin, afm de me préparer à rentrer en France et au Canada. C'est chose plus dilTicile qu'elle peut d'abord paraître ; c'est un nouvel apprentissage, et il faut du temps et de l'exercice. Ajouterai-je qu'il en coûte de revenir à la prononciation « française » du latin ; ce n'est pas précisément un progrès ; c'est aux rives du Tibre et non sur les bords de la Seine qu'il faut aller chercher l'uniformité dans la prononciation du latin. Parler latin en français à un Romain, vaut autant lui parler grec. Nous prononçons le latin d'une manière craintive ; nous n'osons desserrer les lèvres. Oremus fait triste figure auprès de oremous ; on ne reconnaît pas le journal La Votché dans le maigre La Voce. En français disons Jésus, mais en latin ne craignons pas de prononcer lèzous, et nous y trouverons bientôt plus d'onction.
La cathédrale de Milan, église gothique en forme de croix, est l'une des plus célèbres de la chrétienté. Les Milanais l'appellent la huitième merveille du monde.
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Elle a cinq nefs et un transept à trois nefs. Les vitraux sont les plus grands qui existent. Il y a tout un monde de tours et de statues ; seulement à l'intérieur on compte deux mille statues dont l'une, au moins, n'est pas liturgique, celle de Napoléon. L'édifice entier, même le toit, est en marbre. Le pavé est recouvert d'une mosaïque en marbre de diverses couleurs. Cette masse énorme couvre une superficie de quatre mille pieds carrés. Commencée en 1368, elle fut consacrée en 1517 par saint Charles Borromée; la coupole fut achevée en 1759, et Napoléon termina la façade. C'est l'œuvre des siècles.
Le corps du grand archevêque de Milan, saint Charles Borromée, repose dans une crypte sous le chœur. Nous avons eu le bonheur de célébrer la messe à son autel.
Nous avons assisté à la messe solennelle dans l'église de Saint-Ambroise, celle-là même où l'intrépide prélat interdit l'entrée du lieu saint à l'empereur Théodose qui se prévalut en vain de l'exemple du roi David repentant : « Eh bien ! lui répondit l'évêque vous l'avez suivi dans son crime, imitez-le dans sa pénitence ». C'est ici que les rois Lombards et les empereurs d'Allemagne reçoivent la couronne de fer.
C'est la fête des saints Gervais et Protais ; les corps des saints martyrs sont exposés, ainsi que celui de saint Ambroise, dans des riches tombeaux vitrés.
On observe encore dans cette église le rite Ambrosien. Ainsi, l'épître et l'évangile se chantent du haut de la chaire où se rendent le diacre et le sous-diacre, tandis que les servants avec leurs cierges se tiennent sur les degrés de l'escalier. Nous avons été édifié par la solennité des cérémonies, la bonne tenue des enfants de chœur, et la piété des fidèles. Nous nous apercevons que nous quittons les pays méridionaux par le plus grand recueillement dans les églises. De mêmcle sermon a été donné plus simplement, et le prédicateur ne parcourait pas une large tribune en se livrant aux transports de son éloquence. Nous pensions à saint Ambroise qui prêchait dans cette même chaire et convertissait le rhéteur Augustin. C'est aussi dans cette enceinte que se pressait le peuple autour de son^évêque pendant le siège de la ville. Ambroise l'ins-
truisait et inaugurait le chant des psaumes par les fidèles.
Milan la Grande est l'ancienne capitale de la Lombardie ; elle s'étend sur les rives d'une petite rivière, l'Olona, qui la met en communication au moyen de canaux, avec les rivières et les principaux lacs de l'Italie septentrionale. Nous sommes au centre des vastes et fertiles plaines de la Lombardie.
Milan est le premier marché monétaire et la ville commerciale de l'Italie ; c'est celle qui exporte la plus grande quantité de produits agricoles : beurre, fromage, œufs et volailles. On y fabrique surtout des soieries, des tissus de lainage, de coton, des gants, etc.
Nous étions quatre à voyager de compagnie ; il va falloir maintenant nous séparer. MM. les abbés Plaisance et Angers partent pour Paris via Turin et Lyon; M. l'abbé Cinq-Mars et moi retournons par la Suisse, la Bavière et la Belgique. Ce pauvre M. Angers est atteint de consomption ; il fait pitié de le voir tousser si péniblement. Comme pour se faire illusion sur son état, il s'épuise à traîner dans un lourd portemanteau des morceaux de marbre et de pierres ramassés au palais des Césars et aux forums de Rome.
A la suggestion de mon compagnon de voyage je fais l'acquisition d'une canne ; par patriotisme je choisis un jonc qui ressemble parfaitement à un bâton de « tire ». Elle est faible toutefois pour escalader les montagnes de la Suisse où nous allons maintenant.
Lugano, 17 mai. — A Chiasso nous laissons l'Italie derrière nous, et nous entrons dans la région des lacs et des montagnes, des bocages et des neiges éternelles ; nous sommes dans le pays cosmopohte par excellence, dans la patrie des voyageurs. Nous remarquons avec plaisir dans les wagons suisses un couloir qui permet de circuler d'un compartiment à l'autre ; nous ne sommes plus renfermés à la vie à la mort, dans un espace de quelques pieds. Les paysages commencent à nous frapper par leur beauté et leur variété ; des villages sont dispersés
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autour du lac de Côme et lui font une ceinture de verdure et de fleurs.
Au loin les montagnes bornent l'horizon et se confondent avec les nuages ; nous comprenons qu'en comparaison des Alpes nos Laurentides sont des pygmées. Nous ne tardons pas à arriver a Massagno où nous descendons, tandis que le train continue dans la direction du mont Saint-Gothard.
Hier matin nous étions sur les bords du lac Lugano lorsque nous entendons le cri strident de la vapeur. Un bateau partait justement pour revenir sur le midi ; en voyage on saisit l'occasion aux cheveux. Nous voilà bientôt à contourner le lac qui prend plaisir à creuser des anses dans le cadre solide de la montagne. A l'entrée d'une baie, le bateau allait frapper contre un pont, lorsque le tuyau s'abaisse et nous permet de passer librement. Des maisons proprettes, des villas luxueuses, des cottages élégants, de coquets villages sont disséminés çà et là . A Portenzo les malles durent s'étaler un instant sous les regards scrutateurs des douaniers de Sa Majesté le roi Humbert.
Aujourd'hui nous avons fait l'ascension du mont Generoso. A Capo Lago (tête du lac) en Italie, nous prenons le chemin de fer à crémaillère de construction récente. Confortablement assis sur des sièges bourrés, nous commençons à gravir la montée ; c'est mieux que de grimper par des chemins escarpés en s'aidant des branches et des racines. Nous allons dans la direction des nuages ; à l'exemple des Titans de la Fable, nous nous mettons en frais d'escalader le ciel. Un frisson involontaire nous saisit dans cette position verticale ; si nous allions retomber de tout le poids de la voiture à la manière d'un boulet qui retourne à son centre de gravité ! En réalité il n'y a pas plus de danger que sur le terrain plain ; au milieu du chemin il y a des espèces de dents qui retiennent le wagon fixé sur les rails ; la locomotive, qui pousse par derrière, pourrait manquer sans que le train bronchât sur la voie. Tout de même, lorsque nous traversons des tunnels, ce n'est pas sans une certaine souleur qu'au milieu des ténèbres on voit l'engin qui monte
avec effort en lançant des flammes et des sons étouffés.
A la hauteur où nous sommes nous avons dépassé les neiges qui ne fondent pas, nous voyons les nuages se former au-dessous de nous, et le froid nous saisit à cette altitude de cinq mille pieds.
A l'hôtel de la Cime nous prenons le dîner servi^sans doute par des marmitons de la lune. , En face de nous deux convives parlent français : raison pour lier conversation avec eux. Ce sont des Polonais en tournée de noces. Ils sont de noble ignée, et leur carte porte une
Lugano (Suisse)
couronne. Le mari s'appelle Bronislas Corvin Szlubroswki, et l'épouse, Sophie Chapowska. La nation polonaise est admirable dans son attachement à la foi de ses pères ; elle est la sœur-martyre de l'héroïque Irlande. La persécution sert à cimenter les convictions religieuses. Après le repas les nuages s'étaient dispersés et permettaient de contempler les plaines fertiles de la Lombardie que Napoléon montrait à ses soldats pour exalter leur courage ; tandis que dans la direction opposée se dessinent à l'horizon les pics altiers du mont Saint-Gothard
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qui semblent vouloir se dépasser dans leur course vers le firmament. On retrouve partout la ligne qui sépare les deux pays de Suisse et d'Italie.
Nous menons à Massagno la vie de famille. Nous recevons une hospitalité canadienne ; c'est que nous sommes dans la maison de pension des élèves du Collège canadien en vacances au lac Lugano. Le vieux père Casati et sa digne compagne aiment les Canadiens ; et eux, en retour, les ont en grande estime. Checka, la dévouée servante, a refusé plusieurs fois la place de ménagère dans des presbytères canadiens. A l'heure des repas notre famille s'augmente de deux étudiants du lycée de Lugano, Gérolamo Piceni, de Gènes, et Ludovico Peregrini, de Côme. Il y a aussi un vieux prêtre alsacien que le climat de la Suisse achève de ramener à la santé. Nous avons quelquefois à dîner le desservant de Massagno qui est en même temps chanoine de Lugano et professeur au lycée ; c'est un militant ; il s'occupe même de politique, rédige un journal dans les intérêts catholiques et a fondé une Caisse d'épargne pour faire concurrence à celle des francs-maçons.
M. Cinq-Mars tenait à faire un peu de navigation pour étudier le maniement des voiles italiennes. Nous louons une légère embarcation, et prenons à notre bord nos connaissances du mont Generoso, et vogue la galère. Ils ne sont pas marins ; ils habitent un pays où les nappes d'eau sont rares ; ce n'est pas qu'ils ont peur lorsque la chaloupe s'inchne sous l'effort du vent ; au contraire, ils sont inconscients du danger. Nous chantons des chants populaires, et unissons nos voix dans les mêmes cantiques. Au retour, nous devons accepter l'invitation de prendre le repas à l'hôtel du Parc, où ils logent. Nous sommes les premières personnes avec lesquelles ils font connaissance depuis qu'ils voyagent. Nous nous quittons en nous donnant rendez-vous au ciel, rendez-vous de tous les pèlerins de la terre.
Lucerne, 20 mai, — Hier était le jour des adieux. Il y a quelque chose de triste et d'impressionnant dans toutes ces séparations qu'il nous faut sans cesse recommencer en voyage. Le dernier entretien avec les personnes que la Providence a mises sur notre chemin et qui ont été pour nous une providence par leur sympathie et leurs marques d'amitié n'a pas lieu sans un serrement de cœur. Les liens de l'âme se forment vite, et il est toujours douloureux de les briser. La bonne mère Casati fait un long discours où elle nous parle délia sainte ; le père a des larmes dans la voix, et nous ne sommes pas sans émotion. La vaillante Checka prend, malgré nous, toutes nos malles dont elle remplit un panier qu'elle met sur ses épaules à la manière du pays, et part allègrement pour la gare avec son fardeau de plus de cent livres pesant.
Nous quittons Lugano avec une pensée de regret et le désir d'y revenir. La vapeur nous emporte vers le mont Saint-Gothard qui se dresse menaçant devant nous ; nous montons toujours ; les neiges et le climat nous rappellent nos hivers ; la montagne est devant nous, et nous ne cessons d'avancer sur elle ; une fois nous pénétrons dans un tunnel et après de longs détours nous en sortons justement au-dessus de l'endroit où nous étions entrés sous terre ; il s'agissait d'escalader un cap et de continuer au-dessus dans la même direction. Au milieu de ces rochers dénudés, il y a de petits villages, tellement les hommes s'établissent pour vivre là où les animaux trouvent à peine leur nourriture.
Nous arrivons sur la cime du mont Saint-Gothard au moment où nous débouchons d'un tunnel que nous avions pris une demi-heure à traverser à toute vitesse. A cette station haut-juchée nous trouvons des vendeurs qui offrent des objets de curiosité en bois, des cornes et panaches ouvragés des animaux qui habitent ces chmats rigoureux.
On s'aperçoit qu'on descend l'autre versant des Alpes par les eaux qui ont pris un autre cours ; ce ne sont d'abord que de minces filets, — nous sommes à leur source, — mais ils grossissent en descendant vers la plaine où ils
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formeront les rivières et les lacs. On n'entend plus le même langage ; au doux parler italien a succédé le son guttural de l'idiome allemand.
Au lac des Quatre-Cantons notre billet nous permet de prendre la voie de l'eau. . Ils sont élégants et nombreux les bateaux qui parcourent le lac, et légers comme des hirondelles, courant d'une rive à l'autre pour toucher à tous les quais qui le bordent et marquent les places de villégiature. Le lac n'est pas large, mais s'étend comme
[Suisse. Chemin de fer 'du Gutsch.
une patte d'oie dans toutes les directions. Il sert de frontière aux quatre cantons d'Uri, d'Unterwalden, de Schwitz et de Lucerne qui ont chacun leur gouvernement et obéi sent au pouvoir central de Berne.
Lucerne, la ville-lumière, suivant l'étymologie du mot, est une ville-campagne bâtie sur la Reuss, à sa sortie du lac. Les catholiques y sont la grande majorité ; ils possèdent neuf éghses sur onze ; les deux autres appartiennent, l'une, aux protestants, l'autre, aux Vieux Catholi-
ques, partisans de l'orgueilleux Dœlinger qui ne voulut pas se soumettre au dogme de l'infaillibilité. Les églises diffèrent un peu des nôtres ; ainsi elles ont leur clocher au-dessus du chœur ; et il est surmonté d'une pointe grossie par le milieu, ce qui fait l'effet d'une grosse toupie placée sur la tour du clocher. A mesure que nous gagnons vers le Nord nous trouvons plus de respect dans les églises, moins de sans-gêne et plus d'ordre. Dans la rue on salue le prêtre avec déférence, et on le reconnaît sous son costume d'emprunt.
Le hon de Lucerne est célèbre. Il rappelle la fidélité de la garde suisse morte au service des rois de France, et son martyre lors de la prise des Tuileries, le 10 août 1792. Il est taillé en relief dans le roc vif ; le flanc de l'animal est percé d'une lance brisée ; l'une de ses jambes
Saint- Gothard. Tunnel faisant' des détours dans le roc pour permettre une montée verticale.
pend le long du rocher, tandis que la tête tombe d'épuisement. Au-dessous est un étang qu'entourent des magasinettes ; on y vend des ouvrages en bois sculpté représentant surtout le lion-symbole.