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CHAPITRE DEUXIEME

Le dimanche à Paris. — Sainte-Chapelle, — Tour Eiffel. — Montmartre. — Séminaire des Missions étrangères. — Les Invalides. — Le Louvre — Les Tuileries. — Promenade à Versailles. — Le théâtre. — Le Parisien.

,ARis, dimanche, 18 octobre 1891. — De ma chambre, ce matin, j'entends les cris de la rue et le bruit des voitures. Il doit être bien triste, pour une première fois surtout, de voir profané honteusement le seul jour de la semaine que le bon Dieu s'est réservé !

10 heures du soir. — Lors de mon départ du Canada, j'avais le bonheur de célébrer la sainte messe au Bon- Pasteur de Québec, dans une atmosphère de recueillement et de paix. Au moment d'entreprendre un voyage d'outre-mer, on éprouve des émotions nouvelles, et une prière plus fervente s'élève du cœur vers le ciel.

Le dimanche suivant a été d'une monotonie affreuse. Renfermé dans les flancs du Parisian j'étais en proie au mal de mer ; mais du moins le repos dominical était observé autour de moi. Les protestants sont même d'une sévérité exagérée à cet égard. En ce jour, pas de jeu, pas de musique, abstention complète de tout divertissement.

Le troisième dimanche que je passe en voyage sera bientôt écoulé ; il a été sans contredit le plus triste. A Paris on ne remarque presque pas de différence entre le dimanche et les autres jours de la semaine. Au premier coup d'œil on pourrait croire que tous les magasins,

cafés, restaurants sont ouverts. Ce sont partout les mêmes travaux, c'est la même activité fiévreuse. Le pauvre ouvrier qui a peiné toute la semaine reste encore courbé sous le poids du jour, et aucuns loisirs ne viennent délasser ses membres fatigués, et reposer son esprit absorbé dans les mille préoccupations journalières. C'est un mercenaire dont le rude labeur ne connaît point de relâche. Craint-il donc de manquer du nécessaire ? Mais Dieu, qui nourrit les petits oiseaux, eux qui ne sèment ni ne moissonnent, laissera-t-il périr l'homme, sa créature privilégiée ? Aux Juifs, dans le désert, il distribuait une double provision de manne pour le sabbat ; de même il assure au travail de la semaine une rémunération spéciale, qui compense la perte apparente d'une journée sans salaire. D'ailleurs l'expérience est là, qui nous prouve que celui qui n'observe pas le dimanche use ses forces dans un travail ingrat, se prive des joies les plus pures de. la famille, et n'en devient pas plus riche. — On ne peut vraiment prospérer quand on est en guerre avec le ciel.

Si le spectacle est triste dans la rue, on ne peut dire qu'il a sa compensation dans les églises. On n'y trouve pas en effet cet ordre, ce recueillement, cet esprit de famille, qu'on admire au" Canada.

C'est un va-et-vient continuel : il y a surtout celui des étrangers qui ne cessent de parcourir l'église en tous sens pour la visiter. Chacun paraît agir un peu à sa guise ; celui-ci est debout, un autre à genoux, tandis qu'un troisième reste assis et baisse à peine la tête pendant l'élévation : il ne paraît pas y avoir union de prières entre le prêtre à l'autel et cette foule mouvante. Cependant il est juste d'ajouter qu'on est profondément édifié en voyant quantité de personnes plongées dans une fervente oraison ; ces catholiques pratiquants sont des modèles de piété, et leur mérite est d'autant plus grand, qu'ils ont à refouler le courant d'indifférence et d'impiété qui entraîne le grand nombre.

L'emploi des chaises au lieu de bancs m'a paru favoriser ce triste état de choses, et faire ressembler la nef d'une église au parquet d'une salle. Ces chaises

sont placées à l'avance ou bien mises en réserve pour être présentées aux arrivants ; encore faut-il souvent les passer par-dessus la tête des voisins pour les rendre au destinataire. Et, tout le temps de l'office, une bonne dame passe dans les rangs pour recueillir leur prix de location.

Dans notre pays, au contraire, chacun peut se croire chez soi à l'église. Le banc, c'est un souvenir de famille. Ici même sont venus s'agenouiller les vieux parents, et les descendants tiendront à garder ce banc qui fut celui de leurs ancêtres. On se fait un point d'honneur de se trouver à son poste tous les dimanches. Les voisins se reconnaissent, et on aime à les retrouver chaque semaine aux places accoutumées. Les règlements de fabrique favorisent ces traditions.

Les cérémonies elles-mêmes ne se font pas avec toute la pompe, et le chant n'est pas exécuté avec toute la beauté que mon imagination avait rêvées. Je n'ai rien trouvé qui fût supérieur au décorum et à la majesté qui régnent dans notre vieille basilique de Québec.

Nous avons visité la Sainte-Chapelle, l'édifice gothique le plus élégant de Paris, un véritable bijou. C'est saint Louis, le plus grand roi de France, le roi croisé, qui l'a fait construire dans son palais, afin d'élever un monument moins indigne des précieuses reliques de la Passion qu'elle devait renfermer. Ici, admirons sans réserve, car tout est grand et noble, depuis le pavé du temple jusqu'à ces colonnes qui s'élèvent avec tant de grâce et de force, et soutiennent, comme le plus près possible du ciel, une voûte que décorent le plus riches peintures. Restons en contemplation à la vue de ces vitraux, de cette rosace surtout peinte avec une perfection qu'on ne peut plus atteindre. On est heureux de voir le trône sur lequel saint Louis vint, les pieds nus, déposer la sainte Couronne. On a dû la transporter depuis dans le trésor de Notre-Dame, pour la mettre en sûreté, lors de cette Révolution impie qui ne sût rien respecter.

Nous avons terminé notre journée par la visite de

la tour Eiffel. A moins d'en faire l'ascension, il est difficile de s'en faire une idée juste.

Dès le premier étage nous sommes déjà transportés à une hauteur qui surprend. Au second, à peine ose-t-on d'abord s'approcher de la balustrade pour jeter un coup d'œil au dehors, et les hommes, qui remplissent les places publiques, nous apparaissent comme des enfants. Nous sommes à quatre cents pieds du sol ; un nouvel ascenseur nous transporte à cinq cents pieds plus haut. C'est alors que Paris et ses environs ressemblent à un vaste damier, et les hommes, à des fourmis qui se meuvent en tous sens. Cet ascenseur lui-même, qui d'en bas, lorsqu'on le voit monter dans la tour, pourrait être comparé à un panier, contient cent personnes. Sur cette plateforme du dernier étage, se trouve une salle vitrée où huit cents personnes se logent à l'aise. Au-dessus est la lanterne ; il y a là un observatoire, des laboratoires, et l'appartement privé du constructeur Eiffel.

Et la charpente de fer de la tour immense n'est pas

une masse informe ; au contraire, elle ne manque ni de

symétrie ni d'élégance. Espérons qu'un jour la croix,

, qui a sauvé le monde, surmontera le drapeau qui déploie

i ses trois couleurs à plus de mille pieds du sol.

Au retour, un bateau-mouche nous conduisit jusqu'à la place de la Concorde. Ces légers bateaux sillonnent la Seine, comme les omnibus et les tramways parcourent les boulevards, et tous ensemble ne suffisent pas encore à la foule qui se presse de toutes parts.

19 octobre. — C'est aujourd'hui le plus beau jour depuis mon départ. Il m'a été donné de le passer en grande partie à Montmartre, le mont des martyrs (mons martyrum), devenu la montagne de la pénitence.

Jusqu'à présent j'avais joui, mais d'une jouissance un peu stérile, et sans que le cœur fût vraiment touché. Partout je ressens un certain malaise qui ne peut se traduire, mais qui existe au fond de mon âme. Même dans ces édifices religieux, chefs-d'œuvre con-

sacrés par l'admiration des siècles, on ne peut jouir entièrement, lorsqu'on voit la maison du Seigneur devenue comme la maison de tout le monde, où chacun entre et d'où il sort suivant son bon plaisir, sans plus s'occuper quelquefois du Saint-Sacrement que s'il n'y était pas, ne daignant pas même incliner légèrement la tête devant le tabernacle qui le renferme. Même les guides, attachés au service de l'église, semblent souvent ignorer la présence du Dieu de nos autels.

Mais, dans la basilique de Montmartre, j'ai retrouvé la piété et le respect qui font le charme de nos églises. Tout de suite, en franchissant le seuil, on aperçoit des écriteaux qui avertissent de garder le silence, et on se trouve au milieu de personnes recueillies. ' C'était un jour de pèlerinage. Les habitants d'une commune étaient venus, accompagnés de leurs prêtres, offrir au Sacré-Cœur des prières, des vœux et des réparations. Après avoir eu le bonheur de célébrer la sainte messe à l'autel construit avec les offrandes venues du Canada, et dédié à saint Jean-Baptiste, notre patron national, je pris place dans la nef, afm d'assister aux cérémonies publiques. Je passai là de doux moments, et mes yeux furent humectés de larmes ; je compris mieux en cette terre étrangère, combien sont vraies les paroles du cantique :

Un seul moment passé dans ton temple

Vaut mieux qu'un siècle au palais des mortels.

Cette dévotion au Sacré-Cœur, j'ai essayé de l'entretenir dans mon âme et dans celle de mes paroissiens, et je me trouve dans le principal temple construit en son honneur, le monument du Vœu national !

Et comment ne pas être ému ? Sur l'autel brille l'ostensoir au milieu de mille lumières ; en arrière, comme suspendue dans les airs, les bras étendus et la poitrine entr'ouverte, se dresse la statue du Sacré- Cœur. Tout au fond, sur un autel, apparaît celle de la Sainte Vierge qui, elle aussi, à l'exemple de son divin Fils, élève vers le ciel des mains et des regards suppliants. Dans la nef, ces enfants conduits par des

religieuses, tous ces hommes et ces femmes représentent la France repentante, et ils sont venus à leur tour répéter les paroles qu'on voit écrites en gros caractères au fond de l'abside : Sacratissimo Jesu Gallia pœnilens et devoia.

Oui, la noble nation des Francs veut se repentir, reprendre la ferveur des anciens jours. Malgré toutes les manœuvres infernales des franc-maçons qui étouffent les élans généreux de son cœur, elle s'arrachera à leurs criminelles étreintes. La Révolution de 89 a ramené pour elle l'ère des martyrs ; mais douze apôtres ont renouvelé la face de l'univers, et le Cœur de Jésus régénérera la France. Il lui a demandé un monument national, elle l'a promis par vœu. Ce vœu, il s'accomplit, c'est le gage du salut.

A la communion, le spectacle devient plus émouvant. Tous ces pèlerins, dévoués serviteurs de la plus noble des causes, se dirigent lentement et dans le plus profond recueillement vers la table sainte, et, lorsqu'ils ont reçu le Dieu qu'ils adorent, ils regagnent leurs places, plus lentement encore, la tête pieusement baissée, les mains jointes sur la poitrine. En ce moment la présence réelle remplit le saint lieu. Dans la personne de quelques-uns de ses enfants, la France est prosternée au pied des autels, et c'est le Cœur de Jésus qui implore le pardon de la grande coupable, en faveur des quelques justes qu'elle renferme encore dans son sein.

La messe est suivie d'une chaleureuse allocution, et la cérémonie se termine par la consécration solennelle au Sacré-Cœur.

Je revins plus confiant dans l'avenir. Sursum corda ! En haut les cœurs avec les saintes aspirations ! Le mal est dans la plaine, mais sur les hauteurs se tient la France repentante. Hier, c'était le deuil des sentiments patriotiques et religieux à la vue de la profanation du dimanche, et la France me paraissait ensevelie dans le linceul de ses vices et de ses impiétés ; aujourd'hui, un horizon moins sombre s'ouvre à ses espérances ; je la vois qui commence à secouer ses langes de mort et cherche à sortir du tombeau où ses ennemis, ou plutôt ses

enfants dégénérés, veulent l'ensevelir avec sa foi et ses mœurs. Ne désespérons donc pas ; car, â côté de la France qui blasphème, il y a la France qui prie et qui répare.

La France n'est pas une nation comme une autre ; elle est comme le cœur des peuples civilisés ; ses palpitations se font sentir partout et répandent dans le monde des germes de vie ou de mort. Ses principes de 89 ont bouleversé le continent européen ; son esprit, redevenu chrétien, fera de nouveau circuler la sève du christianisme dans les veines de l'humanité, et l'on pourra encore redire avec un noble orgueil : Gesia Dei per Francos.

La colline de Montmartre prête ses assises de pierre pour soutenir à plus de trois cents pieds au-dessus de la Seine la basilique du Sacré-Cœur, à l'endroit même où, suivant la tradition, furent martyrisés saint Denis, premier évêque de Paris, et ses compagnons, d'où le nom de 7770ns martyrum. L'église du Vœu national n'est pas encore complètement terminée. Comme les monuments que les siècles lèguent aux siècles, elle s'élève lentement ; mais, comme eux, elle défiera les injures du temps. Les fonds nécessaires pour sa construction sont fournis par des quêtes et des souscriptions volontaires dont le montant s'élève déjà à vingt-cinq millions de francs.

20 octobre. — Les humbles dévouements touchent plus que le vain éclat des grandeurs humaines, et il y a plus de bonheur à entendre les discours sans prétention d'une piété sincère que les phrases creuses des beaux diseurs. L'habit d'un martyr, troué par la balle qui lui a valu le ciel, dit plus au cœur que les vains ornements de personnages quelquefois tristement célèbres dans l'histoire.

Ces réflexions me viennent naturellement à l'esprit, en ce jour où j'ai eu le bonheur de célébrer la sainte messe dans la chapelle du Séminaire des Missions étrangères. C'est donc ici que se forment ces prêtres à l'âme

héroïque, qui vont porter le flambeau de la foi chez les nations plongées dans les ténèbres de l'idolâtrie ! A travers la demi-obscurité qui règne dans la crypte, je puis admirer la piété angélique de ces prétendants au martyre, et il me semble déjà les voir au milieu des tortures qui attendent la plupart d'entre eux. Ils sont plus de cent cinquante qui étudient les langues barbares, afm de se mettre en état d'annoncer la parole de Dieu aux peuplades infidèles. Car leur vocation à tous est décidée. Dans quelques années, quelques mois peut-être, ils laisseront patrie, famille, ce qu'ils ont de plus cher ici-bas, pour aller sur des plages inconnues et inhospitalières. Ils ne sont déjà plus à la terre, mais tout entiers à leur sublime vocation.

On est pénétré d'un religieux respect et d'une sainte émotion, lorsqu'on visite la chambre des Martyrs, et que l'on considère les instruments de supplice des missionnaires, les vêtements teints de leur sang. Le Père Bérard qui m'accompagne, doit partir le mois prochain pour la Birmanie. A la vue de tous ces objets, et surtout de la fameuse cangue chinoise, à la vue de ces martyrs de la foi que les tableaux nous représentent couverts de plaies sanglantes, la tête penchée et le cou découvert tandis que le bourreau s'apprête à frapper, il devait penser qu'un pareil sort lui était probablement réservé. La religion, et une religion divine est seule capable de développer de semblables vocations. M. Bérard me laissa une image de Notre-Dame de la Salette ; je la conserve avec soin : elle peut devenir le précieux souvenir d'un martyr.

Monsieur le Supérieur eut la bonté de me recevoir. Il me dit tout l'intérêt qu'il porte au Canada et en particulier au Séminaire des Missions étrangères de Québec. Il me fit don des reliques de trois martyrs contemporains dont la canonisation est introduite en cour de Rome : les Vénérables PP. Borée et Bonnard, décapités au Tonkin, et Gagelin, étranglé en Cochinchine.

Le sang de la France est noble puisqu'il entretient encore la source de pareils dévouements, malgré les efforts

des sectes impies pour en faire le sang impur d'hommes sans foi et sans mœurs.

Je n'avais visité qu'un petit nombre de monuments, et j'étais à la veille de mon départ. Heureusement, je fis la rencontre d'un guide intelligent qui connaissait son Paris par cœur : « Je vois que vous êtes étranger, ditil en m'abordant. Je vous aurais volontiers accompagné si mes services n'avaient pas été retenus ». Puis, se ravisant : «Voilà plus d'une heure que j'attends ; décidément l'on ne viendra pas au rendez-vous ; je suis à votre disposition ». C'était un rusé, celui-là, il savait plus d'un tour, et le personnage attendu n'avait sans doute existé que dans son cerveau.

Nous commençons notre journée par les Invalides. Vaste hôpital fondé par Louis XIV pour servir de retraite aux soldats infirmes ou âgés, il pouvait contenir cinq mille pensionnaires ; mais il n'en compte ordinairement que quelques centaines, les invalides préférant vivre indépendants avec la pension qu'ils reçoivent du gouvernement.

La galerie des armures et le musée ethnologique offrent un intérêt tout particulier, ainsi que l'église de Saint- Louis avec ses deux rangées de drapeaux enlevés à l'ennemi ; mais ce qui attire surtout l'attention et commande l'admiration de tous, c'est le tombeau de Napoléon 1^^ placé sous le dôme doré. La lumière pâle et mystérieuse qui nous arrive de la coupole, contribue encore à augmenter l'impression de solennelle grandeur qui règne sur ces cendres.

Le sarcophage, fait d'un seul bloc de marbre, est entouré d'une couronne de laurier en mosaïque, et occupe le milieu d'une crypte circulaire ouverte par le haut ; tout autour sont des chapelles destinées à recevoir les dépouilles mortelles des membres de la famille impériale. L'exilé de Chislehurst a sa place réservée dans cette demeure funèbre, vraiment digne des grands de la terre. Il y sera déposé lorsque les événements permettront de ramener son corps en France.

C'est donc ici que dort son dernier sommeil celui qui a rempli l'univers du bruit de son nom. Il fit trembler les rois sur leurs trônes, et, devenu l'arbitre de l'Europe, partagea des couronnes entre ses frères et ses généraux. Lui-même régna sur le plus beau pays du monde. Il aurait pu asseoir solidement sa dynastie ; mais l'homme de génie méconnut sa sublime vocation ; les fumées de l'orgueil obscurcirent en lui les pures lumières de la foi, et dans son ambition il voulut servir ses propres intérêts avant ceux du Dieu qui avait fait sa grandeur. Le de-

NAPOLEON I. {Musée de Versailles)

voir lui incombait de rétablir en France le culte catholique ; il ne le fit qu'à moitié, et il eût l'audace sacrilège d'attaquer le Vicaire de Jésus-Christ. Aussi son œuvre n'a pas été durable. Battu par l'Europe conjurée contre lui, devenu prisonnier d'Albion, il alla mourir sur un rocher désert au milieu de l'Océan, n'ayant à ses côtés que deux fidèles serviteurs, lui qui avait vu tant de peuples à ses pieds. Et voilà que le même siècle qui a été témoin

de la fondation de sa dynastie, la voit s'éteindre misérablenaent sur la terre étrangère.

Heureuse infortune cependant qui a fait descendre dans l'âme de l'empereur déchu la réflexion salutaire et l'a ramené au Dieu de son enfance !

En 1840, son corps fut transféré solennellement aux Invalides. C'était la réalisation de ses dernières volontés. « Je veux, dit-il dans son testament, que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple que j'ai tant aimé ».

Louis XV éleva un temple en l'honneur de la patronne de Paris, sainte Geneviève, sur l'emplacement de son tombeau. C'est une église en forme de croix grecque, avec dôme à trois coupoles. Convertie en Panthéon par la Constituante, elle fut destinée à la sépulture des grands hommes de la patrie. Napoléon la restitua au culte, mais la Révolution de 1830 s'en empara de nouveau. En 1851, elle fut rendue une dernière fois à son premier usage, et resta la possession des catholiques, jusqu'au moment où elle fut odieusement désaffectée, lors des obsèques solennelles de Victor Hugo.

Je pénétrai dans le crypte à la suite du guide, dont la bougie ne répandait autour de nous qu'une pâle lueur. Nous nous trouvâmes bientôt en face du cénotaphe de Jean-Jacques Rousseau ; une fausse main sortie du cercueil entr'ouvert tient un flambeau allumé comme pour éclairer le monde ; tout auprès est le tombeau de Victor Hugo qui disparaît sous les fleurs et les ornements de toutes sortes ; plus loin, le monument de Voltaire que surmonte sa hideuse statue. Je ne pus me défendre d'un moment de terreur et je me crus transporté dans les sombres demeures du maître que ces hommes néfastes ont servi. Les louanges du guide à l'adresse de ces malfaiteurs de l'humanité n'étaient pas de nature à dissiper mes appréhensions.

A un endroit, notre guide réveilla les échos d'une voix sonore. Ensuite, avec une lanière de cuir, il frappa le

mur à diverses reprises, et au loin on entendit comme les écho sdu tonnerre rouler sous les voûtes basses du souterrain.

Le Louvre et les Tuileries formaient le palais le plus vaste et le plus splendide de Paris.

Ces bâtiments, réputés la meilleure œuvre d'architecture française, occupaient, sur la rive droite de la Seine une superficie de plus de cinquante arpents carrés.

C'est d'abord le Vieux-Louvre, fondé par François 1^^ puis le Nouveau dont les ailes, avant 1872, étaient reliées par les Tuileries. A la suite, viennent la place de la Concorde de sinistre mémoire, les Champs-Elysées, et la superbe avenue de même nom qui conduit jusqu'à l'arcde-triomphe de l'Étoile d'où partent, pour rayonner dans toutes les directions, et comme tirées au cordeau, douze superbes avenues avec double rangées d'arbres.

Depuis les Champs-Elysées jusqu'au Louvre, six ponts relient les deux rives de la Seine. Il y en a jusqu'à vingt dans les limites du chemin de fer de ceinture, et certes ils ne sont pas trop nombreux. Parmi les plus remarquables, citons ceux d'Iéna, en face de la tour Eiffel et du Trocadéro, de l'Aima, des Invalides, celui de la Concorde jeté entre la Chambre des Députés et le centre de la place de la Concorde, et d'où l'on peut apercevoir, à l'extrémité de la rue Royale, l'église de la Madeleine et sa majestueuse colonnade. Le pont des Saints-Pères aboutit à la place du Carrousel, ainsi appelée en souvenir du grand tournoi (currus solis) qu'y donna Louis XIV. On traverse cette place en passant entre l'arc de triomphe de Napoléon et le monument de Gambetta ; la rue de Rivoli nous sépare seule alors du Théâtre-Français, et devant nous s'ouvre la splendide avenue de l'Opéra.

Je n'entreprendrai pas de parler des musées du Louvre, d'abord parce que je ne suis pas du tout expert en fait de peinture et de sculpture, puis je n'ai eu à ma disposition pour les visiter que quelques heures, à peu près le temps d'en parcourir les salles. Seulement celles du musée de peinture forment une longueur de près d'un

kilomètre, et renferment plus de deux mille tableaux.

C'est Catherine de Médicis qui fonda les Tuileries pour lui servir de palais, dans un endroit où se trouvait une fabrique de tuiles. Elles devinrent dès lors la résidence des souverains de France, jusqu'à Louis XIV qui transporta la cour à Versailles.

Leur destinée devait être des plus tragiques. En 1789, on y amena de Versailles l'infortuné Louis XVI qui n'en sortit que pour aller à la tour du Temple, et de là monter à l'échafaud. En 1830, la royauté de la Restauration succomba par suite de la prise du ghllteaû^, et de la fuite du roi ; celle de Juillet s'éteignit d| là mjême m.à^ nière en 1848. Enfin les Communards de^i'is ;^;mir^t le feu, et en 1883 s'en fit la démolition com^^l^^e. f^^ur I4sj ruines on agrandit le jardin des Tuileries. W^ q fl^j|

L'histoire du château des Tuileries se troi^^^intiifîÊ^ ment liée à celle du palais de Versailles, et am^fiténa^ rellement quelques lignes sur cette maison de canî^^ne des rois de France.

C'est le lendemain de mon arrivée qu'en compagnie de MM. les abbés Baril, du Séminaire des Trois-Rivières, et Lapointe, mon compagnon de voyage, j'ai visité Versailles, son palais et ses jardins.

Versailles est une ville de cinquante mille habitants, à trois quarts d'heure de chemin de fer de Paris. Création de Louis XIV, elle fut d'abord sa résidence d'été, puis la demeure permanente de la cour jusqu'après la prise de la Bastille, alors que la foule ameutée vint y chercher le roi-martyr pour le conduire dans sa capitale, au miheu d'un hideux cortège. Abandonné pendant longtemps à cause des dépenses qu'auraient entraînées sa restauration, le palais reprit son ancienne splendeur sous Louis-Philippe, grâce surtout à la fondation du musée historique, l'un des plus beaux de l'univers. Dans la guerre franco-prussienne, il devint le siège du quartier général du roi de Prusse qui s'y fit proclamer empereur d'Allemagne. Après la capitulation, le gouvernement français s'y établit pour combattre de là la Commune.

Enfin, en 1879, les Chambres quittèrent Versailles pour se fixer à Paris.

On est émerveillé à la vue de la magnificence qui règne en ces lieux. Pour transformer cette campagne autrefois inculte, et lui donner l'apparence qu'on admire aujourd'hui, pour créer, en un mot, ces magnifiques jardins, ces parcs, ces splendides avenues qui se croisent en tous sens, on conçoit que trente-six mille hommes et six mille chevaux aient été occupés à la fois.

Dans un endroit où l'eau manquait complètement, on a rempli d'immenses réservoirs, et encore aujourd'hui le divertissement des Grandes eaux, qui a lieu tous les mois, attire une foule énorme à Versailles, et coûte chaque fois une dizaine de mille francs.

Il y a aussi le Grand Trianon, construit par Louis XIV pour Madame de Maintenon, et le Petit Trianon, séjour favori de Marie-Antoinette. Ce sont de petits châteaux, composés seulement d'un rez-de-chaussée, et qui n'offrent rien de bien intéressant en eux-mêmes.

A la vérité on ne jouit pas entièrement en contemplant toutes ces merveilles. Pendant que Louis XIV prodiguait les richesses en embellissements, l'État s'appauvrissait ; ce déploiement de splendeurs orientales favorisa la corruption des grands et le mécontentement du peuple, et contribua pour sa part à amener la révolution de 89.

Le théâtre moderne, voilà la source empoisonnée où va s'abreuver de gaieté de cœur une foule avide de plaisirs et de nouveautés ; elle y puise l'esprit de légèreté, le goût des aventures romanesques et la dépravation des mœurs.

Même ces pièces, prétendues bonnes par les familiers du théâtre, trop souvent ne sont pas sans danger, et renferment quantité de fausses maximes qui, à force d'être répétées, finissent par pénétrer dans le cœur et l'esprit de ceux qui ne cessent de les entendre, et pervertissent le sens moral. Le mal est encouragé sous mille formes différentes et spécieuses, et le bien relégué trop souvent au second rang. Autrefois, on mettait en scène les gran-

des passions qui se partagent le cœur humain, mais du moins lorsqu'elles portaient au mal, on en reconnaissait facilement les funestes effets et elles inspiraient de l'horreur ; le théâtre contemporain tend à tout travestir et à développer les pires instincts de la nature, et des paroles, contraires aux saines notions du devoir et de la vertu, sont mises sur les lèvres des personnages « honnêtes » de la pièce.

Maintenant, jugez des amusements qu'on se paye dans cette «bonne » ville de Paris. La Comédie-Française donne des représentations tous les soirs, et chaque fois, galeries, parterre, loges de famille, toute la salle regorge de spectateurs. Et il en est ainsi dans plus de trente théâtres, où se presse tout un monde, impatient de nouvelles sensations.

Sur les minuit, toutes ces salles de spectacles se vident. Les rues se remplissent de la multitude qui s'en échappe, et prennent une recrudescence d'animation. Que de désordres une seule nuit de la grande capitale renferme dans ses plis ténébreux !

Le Parisien est vif et intelligent. Il croit tout savoir, et voudrait qu'il en fût de même pour les autres. Il se prête volontiers à donner des renseignements, mais il vous faut saisir sa première explication ; sinon, il s'impatiente et élève la voix. S'il se croit offensé, il devient hautain et répond brusquement. L'un de nous en train de bouquiner sur les quais, s'adresse un peu familièrement au marchand de livres : « Mon vieux, combien... — Laissez-moi ce livre ! reprend aussitôt notre homme à la barbe blanche, est-ce que, vous aussi, vous ne vieillirez pas un jour » ? Puis il se renferme dans sa dignité blessée. Un autre, assis à table auprès d'un quidam que rien ne distingue du reste des mortels, lui demande poliment un léger service qu'on est habitué à se rendre entre convives, et notre personnage de répondre : « Je ne suis pas ici de service, appelez le garçon ».

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