‹ Aux vieux pays (impressions et souvenirs)Chapitre 20 sur 35 · DE · texte numérisé non relu

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Le Collège canadien est dirigé depuis sa fondation par trois dignes prêtres de Saint-Sulpice: MM. les abbés Palin d'Abonville, supérieur, G. Leelerc. assistant-supérieur, et A. Vacher, procureur. Tous ceux qui ont passé par le collège ont pu apprécier leur dévouement et leur affabilité, admirer les excellents rapports qu'ils entretiennent avec les étudiants, et l'esprit de fraternité qu'ils savent faire régner parmi les élèves.

Lors de l'inauguration du nouveau collège, le 11 novembre 1888, année jubilaire de Léon XIII à qui on offrit la nouvelle institution en cadeau de noces, il n'y avait que douze élèves dont plusieurs avaient passé quelque temps au Séminaire français. Maintenant, nous sommes vingt-quatre pensionnaires dont cinq sont encore séminaristes. Voici la liste des prêtres :

MM. les abbés André Corcoran, Ls-Xap. Préville, Arthur Jasmin, John Brophy et Elie Auclair, du diocèse de Montréal; Ludger Guertin, R. Lamoureux. du diocèse de Saint-Hyacinthe; P.-J.-A. Lefebvre, du diocèse de Sherbrooke; Hernian Brunault, du diocèse de Xicolet ; Léon Arcand, du diocèse des Trois-Rivières ; Ernest Nadeau, Wene. Plaisance, Arist. Magnan, Tél. Lachance, Célestin Lemieux et Alph. Bourassa, du diocèse de Québec; Eugène Labrosse, du diocèse d'Ottawa; Eug. Lapointe et moi-même, du diocèse de Chicoutimi.

Les séminaristes sont MM. les abbés Alfred Lortie et Jules Kirouac, de Québec, J.-H.-S. Rosconi et J.-A. Saint-Amour, de Saint-Hyacinthe, et James Tracy, de Toronto.

Notre estimé doyen est le Père Corcoran de la congrégation des Clercs Saint-Viateur de Joliette. Plusieurs d'entre nous ont suspendu, pour venir ici, leurs fonctions de directeurs ou de professeurs de séminaire, et même de curé de paroisse.

Quel règlement imposer à tous ces élèves ? pas trop étroit pour les prêtres, ni trop large pour des séminaristes en voie de formation cléricale. Les MM. de Saint-Sulpice ont résolu le problème. Qu'on en juge par le règlement de la maison que je vais avoir l'indiscrétion d'exposer aux regards profanes :

5 "heures. Jjever. — Une grosse cloche l'annonce. Chacun de nous, a son tour, va sonner l'alarme dans Ions les étages pendant une semaine.

r>l h. Méditation. — Elle se fait à la chapelle. Gomme dans les églises <le Rome, il n'y a pas de bancs, mais nous avons tous un priem et une chaise. Ces! aussi le temps des confessions. MM. les Directeurs se tiennent à leurs places pour les entendre; aucun de nous n'a juridiction. A Rome d'ailleurs on est très sévère sur ce point; il faut • 1rs raisons graves; il y n «les formalités à remplir; et on soumet a des examens rigoureux les prêtres qui désirent obtenir cette permission.

(i //. Messe. — Une heure el demie est consacrée à la célébration des messes. Sept prêtres la disent a la l'ois dans la chapelle du collège ; des confrères la servent, et leur succèdent à l'autel, tandis que les premiers leur rendent le même service. Les autres prêtres se dispersent dans les églises les plus rapprochées. Tour moi. je célèbre à Saint-Denis

depuifi Noël. Cette église est a <pieli|lles pas du collège, mais OU peut

bien demeurer un an a Rome sans la remarquer, tellement elle se confond avec les bâtisses environnantes. A Rome, nue église est souvent perdue au milieu d'un pâté de maisons. Vous la reconnaissez ordinairement par la porte qui consiste mi une espèce de portière épaisse. Vous

entrez en hésitant, et vous restez quelquefois surpris à la vue des richesses dont elle est ornée, des objets d'art et des reliques insignes qu'elle renferme. C'est ainsi qu'à Saint-Denis, M. Labrosse, mon compagnon et moi, nous disons la messe devant une image miraculeuse de la Vierge qui a appartenu à saint Grégoire le Grand; quantité d'ex-voto sont appendus au mur et témoignent de la confiance, qu'inspire la Madone iniraculeuse. En outre, à cette chapelle est attenant un couvent d'élèves pensionnaires qui assistent tous les jours, derrière les grilles du choeur, à la messe que vient leur dire un Père Trinitaire espagnol.

Déjeuner. — Les choses se passent bien uniment. Sur une table ►sont disposés café, sucre et lait. Les premiers arrivés se servent, et chacun vient à son tour s'approvisionner. On peut causer pendant le repas; libre à chacun de partir quand il lui plaît.

7^ h. Cours. — De huit à dix heures, c'est le temps des cours. Les rues se remplissent pendant quelques instants d'élèves ecclésiastiques qui se hâtent vers les universités, et envahissent les salles des cours. Au Collège romain, ils prennent le temps, en passant devant la chapelle, d'entrer faire une courte prière devant le Saint Sacrement,

12i h. Examen particulier. — Nous nous réunissons à la chapelle. Chacun parcourt en particulier un chapitre du Nouveau Testament ; puis M. le Supérieur lit un examen particulier de Tronson.

12^ h. Dîner. — Le dîner et aussi le souper se prennent en silence. Les étudiants font la lecture. Afin que personne ne soit retardé pour les cours, il n'y a pas qu'un seul lecteur attitré pour tout le repas. Nous lisons de notre place pendant quelques minutes et nous passons à notre voisin le livre qui change ainsi sept ou huit fois de main pendant un repas. Quelques mois après le commencement de Tannée la lecture se fait en italien. Les directeurs de la maison et les prêtres de passage ont une table à part. Quant à nous, nous sommes rangés le long de quatre grandes tables par ordre d'ancienneté dans la maison, de sorte qu'un séminariste, reçu prêtre dans le cours de l'année, devient le doyen de ses aînés dans le sacerdoce arrivés après lui au collège.

Le service de la table se fait à la manière française, un peu différemment de ce qui se pratique chez nous qui avons la mode anglaise. Les plats qui forment le menu du repas sont apportés devant phacuu des convives qui se servent suivant leur goût et leur appétit. On change maintes fois les assiettes, mais on garde les mêmes couteaux et fourchettes. Le pain seul est de tous les mets, et aussi le vin. Car c'est un oiseau rare qu'un homme qui n'use pas du jus de la vigne; les gens du pays ne paraissent pas soupçonner qu'il existe. Ils croienl difficilement que l'eau ou le thé soient de mise le midi on le soir, en un mot qu'on puisse vivre dans un pays où il n'y a pas de vin. Au dessert, il n'est guère question de poudingue ou de pâte quelconque, de confitures ou autres friandises semblables; généralement <\i>s traits en nature en font tous les frais.

1 h. Récréation. — Elle se prend dans la salir commune; mais il est permis de la passer dans sa chambre, et le fumeur peut y tirer une touche en songeant an pays. Il faut considérer qu'il y a nombre d'élèves chez qui l'habitude de la pipe est invétérée.

H h. Cours et promenade. — A cette heure hâtive commencent déjà les cours à la Propagande dans les jours les moins longs de l'année.

Heureusement qu'il n'en est pas longtemps ainsi. A mesure que le soleil monte à l'horizon, les cours retardent. Le point capital, c'est qu'on respecte le temps sacré de la sieste et que les cours soient terminés une heure et demie avant le coucher du soleil, afin de permettre aux professeurs et aux élèves la promenade réglementaire que tout bon Romain doit faire avant l'heure de l'Ave Maria qui varie avec les saisons.

7 h. Lecture pieuse. — Elle se fait en communauté et dure une demiheure.

7-i h. Souper. — Des Canadiens trouvent que c'est l'heure de souper ou jamais. . .

8 h. Récréation. — Elle se prend dans la salle commune. Quelquesuns jouent au billard; d'autres prennent la partie de domino; la plupart préf èrent marcher en causant. Quelquefois nous faisons du chant ; un piano est à notre disposition.

8| h. Prière du soir à la chapelle.

9 h. Le temps du grand silence est commencé.

L'église Saint-André délia Vrille est l'une des plus belles et des plus célèbres de Rome. Elle est à croix latine, et n'a qu'une seule nef avec des chapelles profondes qui communiquent entre elles. La coupole est de Lanfranc ; elle lui coûta quatre années de travail ; c'est la première qui représenta une gloire avec grande splendeur. Dans la chapelle de la Madone on vénère une image de la Vierge sous le vocable de la Pureté. On attribue à la dévotion des Romains envers cette statue la cessation de la peste en 1648. Elle a été couronnée par le chapitre de Saint-Pierre en 1678. La chapelle Saint-Sébastien est construite à ltendroit même du cloaque où fut jeté le corps du courageux martyr; on le croyait mort, mais une femme dévouée, venue pour l'ensevelir, s'aperçut avec bonheur qu'il respirait encore.

Saint-André délia Valle attire la population de Rome pendant l'octave de l'Epiphanie ; on y vient contempler l'exposition de l'Enfant Jésus et assister aux cérémonies de la messe qui se célèbre tous les jours dans des rites différents.

L'Enfant Jésus n'est pas représenté à Rome comme au Canada. Chez nous il n'a, pour le couvrir, qu'une légère chemise qui ne semble pas protéger ses membres délicats contre les rigueurs de la saison; on !<• prend volontiers en pitié. Ici il est emmailloté comme le célèbre Bambino 'li' VAra Cœli, et on 'ne voit que sa figure rose sortir de ses langes dorés. Il est ordinairement placé sur un auiel, et debout. Le jour de

la fête des Saints-Innocents on le couvre d'un voile en signe de deuil.

Le premier jour de l'an L'Enfant Jésus nous apparaît assis et nous ten-

d.ini ses petits bras.

Chez nous l'Enfanl .lésus continue d'être exposé jusqu'à la Chandeleur, sans doute par privilège, à cause de l'éloignement d'un si grand nombre de fidèles qui ne pourraient, sans cela, satisfaire leur dévotion auprès de la Crèche A Borne, tout est terminé l<' jour de l'Epiphanie; dans quelques églises cependant on remplace l'Enfanl desus des bergers par relui des Etoîs. <"est ;i Saint-André délia \'(i!hi surtout qu'on va

voir cette nouvelle exposition. Au-dtssus du maître autel s'élève un baldaquin dont les draperies se déploient au fond de l'abside, laissant libre le théâtre de la représentation de la scène des Rois, à la hauteur même de la table d'autel dont elle parait la continuation. Au milieu d'une salle est la Sainte Vierge, le front couronné d'un nombe d'or; sur ses genoux repose l'Enfant Jésus: saint Joseph est debout à sa droite, tenant dans la main un lis. Les rois mages sont vêtus de ricins draperies, et un esclave porte la longue traîne de leurs robes. Le plus âgé est presque chauve; il présente à l'Enfant Jésus les dons qu'il apporte de son pays lointain ; les deux autres, dont l'un est complètement noir, attendent pour offrir leurs présents. L'étoile de l'Orient brille au fond du théâtre, et éclaire toute la scène qu'elle enveloppe d'un demi-jour mystérieux.

Quand j'arrivai à l'église Saint-André, la messe, suivant le rite arménien, commençait.

Le célébrant est un vieillard dont la barbe blanche recouvre la poitrine. Il est revêtu d'une ample chape, et sa tête est ornée de la tiare- Une trentaine de chantres sont placés sur deux rangs et en demi-cercle autour de l'autel ; ils portent des soutanes dont le bas est bordé d'une frange dorée.

Les servants sont nombreux; les deux principaux, qui paraissent remplir les fonctions de nos diacre et sous-diacre, se distinguent par une large bandelette formant sur la poitrine un pli destiné à recevoir la main droite lorsqu'elle n'est pas occupée, et tombant en écharpe jusqu'au bas de la soutane. Deux servants, habillés de bleu, portent les cierges : deux autres remplissent la fonction de nos cérémoniaire et thuriféraire: ils restent debout de chaque côté de l'autel ; ils ont à la main un disque en forme de soleil, et. de temps en temps, secouent légèrement cette espèce d'éventail qui fait entendre un léger bruit.

Dès le début de la messe commence le chant qui se continue jusqu'à la lin. Ordinaierment tous chantent à l'unisson ; mais souvent une voix se fait entendre, partant tantôt d'un endroit, tantôt de l'autre. Les principaux chantres sont les quatre servants qui se tiennent sur les marches de l'autel, laissant presque toujours l'officiant seul au milieu. Celui-ci mêle sa voix à celle des assistants; il y a correspondance entre tous, d'autant plus que les chants se font dans la langue du pays. C'est une suite de dialogues, une conversation chantée; il paraît régner une noble émulation pour louer Dieu et le remercier de ses bienfaits. Le ton est quelque peu monotone; il respire cependant une certaine dignité.

A l'évangile, on va en procession chercher sur la crédence le missel enveloppé dans une étoffe précieuse. Le diacre le porte à la hauteur des yeux; devant lui marchent les deux servants agitant leurs sonnettes. tandis que le sous-diacre présente l'encens. La même cérémonie se renouvelle lorsqu'on apporte le calice couvert de son voile.

Plusieurs fois ont lieu des encensements. Le sous-diacre, deboul Rur le premier degré dn côté de l'épître, lient toujours l'encensoir fumant, cl le laisse rarement pour accomplir quelque cérémonie.

Le célébrant, tout le temps que le Saint Sacrement n'est pas exposé ne se sépare p;is d'un crucifix qu'il t'eut dans la main, et souvent, tout en continuant de chanter, un peu sur le ton de la conversation, il se tourne vers le peuple et donne une grandi- bénédiction avec le crucifix.

Au sanctus, il étend les bras en croix, et prie longtemps dans cette posture. A la consécration, il ôte la tiare, et on relève un large collet qui lui cache tout le cou; on voit qu'il veut se distraire plus complètement des choses de la terre pour se plonger dans la profondeur des augustes mystères qui commencent. Les paroles de la consécration se chantent. L'élévation n'a pas lieu immédiatement, mais seulement avant la communion. Le célébrant, de la main droite, tenant le calice élevé au-dessus de l'autel, et l'hostie, de la gauche, offre à Dieu, en chantant, la sainte Victime; et, se tournant vers le peuple prosterné, il donne une longue bénédiction.

L'officiant ne laisse plus le milieu de l'autel, et c'est là qu'il lit le dernier évangile, la tiare sur la tête, tourné vers le peuple, et entouré de ses ministres.

La procession se forme, et tous se dirigent vers la sacrstie en chantant.

En ce moment il se fait un mouvement dans l'église; c'est l'heure du sermon, et chacun s'approche, en emportant son siège, d'une tribune où se trouvent une table et une chaise."

Le prédicateur porte un manteau qui tombe sur les épaules ; il marche en le déployant, ou s'arrête et le ramène autour de lui. Après l'ex- <>r<l<\ il prit le temps de s'asseoir tranquillement pour se reposer.

Mais voilà qu'une partie des assistants se dirige vers une véritable chaire; c'est là qu'apparaît bientôt Mgr Puyol, ancien supérieur du Séminaire français, qui a eu l'honneur de quelque persécution de la part du gouvernement de la France.

Il nous a entretenus de l'esprit de dévoûment et de l'amour des Ames, en face d'un grand crucifix fixé à la chaire dont il est le plus bel ornement.

Pendant que les Français écoutaient un prédicateur de leur nation, les Italiens assistaient à une messe dite pour eux. A Borne on reconnaît partout l'Eglise universelle, et les plus beaux spectacles y sont de fous les jours.

Dans l'après-midi, j'allai réciter mon bréviaire du côté du Pincio dans l'église Saint-Isidore que desservent les Observantins irlandais. .Tétais seul dans la nef à dire mon office lorsque je vis arriver un Père encore jeune qui ne remarqua pas ma présence; il parcourut les quatorze stations du chemin de la croix en baisant à chaque station le pavé du temple; il se rendit ensuite à l'autel de la Vierge, où il récita 'tout son chapelet, 1rs bras étendus en croix. Que de dévouement dans les cloîtres qui n'ont pour témoins que Dieu et ses saints î

Dimanche, !» janvier, 1891. ■ — On ne demeure pas longtemps à Rome sans B'apercevoir qu'on s'y trouve au centre de la catholicité, <■< que les Romains oui vraimenl le sens catholique. Tout d'abord, il est vrai, la tenue des fidèles dans les églises pourrail nous mal édifier. Le va-etvienl continuel, le chnchotemenl des voix qu'on y remarque, nous surprennent, accoutumés que nous sommes au religieux silence (pli règne même dans nos sacristies. Mais rt- désordre esl pins apparenl que réel.

Kome est remplie d'étrangers de toutes le.s nations et de toutes religions. Ils envahissent surtout les temples qui sont pour la plupart des monuments d'architecture, renferment des œuvres d'art et des originaux de grands maîtres; les amis s'y rencontrent ,et se font part de leurs connaissances et impressions, et ainsi la maison du Seigneur va jusqu'à ressembler quelquefois à une place publique.

Examinez moins superficiellement.

Voici une douzaine de religieux, d'ecclésiastiques ou de jeunes gens qui entrent dans le lieu saint, suivez-les. Sans s'occuper de tout ce monde, sans même détourner la tête, ils vont droit devant eux jusqu'à l'autel où se conserve la sainte Eucharistie. Là ils se mettent en adoration; la foule passe et repasse auprès d'eux sans qu'ils paraissent s'en apercevoir. Puis, la visite terminée, tous se retirent avec le même recueillement. D'autres s'agenouillent dans la nef sur le parquet au milieu de cette foule mouvante, et prient ainsi, tournés vers la chapelle du Saint- Sacrement ; et puis, ces touristes même qui fouillent tous les coins du vaste édifice, leur guide à la main, ont pour la plupart commencé leur tournée par une fervente prière.

Voulez-vous juger de la dévotion des Romains ? Venez avec moi à Saint-Claude. Là, pas de chef-d'œuvre de sculpture ou de peinture; un seul objet attire les regards du peuple chrétien, c'est l'autel que domine l'ostensoir entouré de fleurs naturelles et de mille lumières. Xous sommes dans le sanctuaire des Prêtres-Adoraturs ; il est trop petit pour le nombre des fidèles qui s'y pressent. Dans la foule on remarque la plus haute noblesse de Rome; la distinction des traits et des manières, la richesse des équipages de gala, qui stationnent à la porte, en font foi. Dans l'humble église où trône le Dieu caché de l'Eucharistie, les grands de la terre se confondent avec les délaissés de la fortune.

Rien de plus édifiant que le spectacle de ferveur et de tendre piété que nous donnent les fidèles de la ville des Papes.

L'église où se fait l'exposition perpétuelle du Saint Sacrement est plus particulièrement remplie de la présence de notre Dieu. On y prie, on y médite mieux que partout ailleurs. C'est un lieu de repos pour l'âme, un paradis terrestre au milieu de la corruption des Babylones modernes : c'est le ciel sur la terre.

Contraste frappant. Au dehors, c'est le bruit et l'agitation; l'orgueil s'étale dans toute sa suffisance; la préoccupation des affaires tient les esprits et les cœurs. Nous sommes, en effet, à deux pas de la fameuse place Colonna que traverse la rue fashionable du Corso, et qu'entourent des établissements de banques et des magasins importants. C'est le monde avec son activité fébrile.

Ici, dans une modeste église, vous trouvez le calme, le recueillement de la prière, et vous respirez nu air vivifianl dans un.' atmosphère purifiée. Et les rayons du brillant ostensoir sonl la ligure dos jets <h> lumière dont la divine hostie inonde l'âme chrétienne.

Jour et nuit les Pères du Saint-Sacrement y viennenl a tour «le pôle monter la garde devant l'arche du Nouveau Testament. Souvent :mssi. ils se réunissent i<ms '-nsemble autour du tabernacle, pour immoler l'Agneau sans tache, et faire entendre la voix de la supplication el de la reconnaissance. Heureux le prêtre qui voue sou existence au culte eucharistique ! Heureux celui qui termine une vie dépensée dans le ministère actif en présence du Dieu de nos autels !

La fondation, dans notre siècle, de la Congrégation des Pères du Saint-Sacrement et de la Société des Prêtres-Adorateurs a été providentielle. Elle est venue à son heure réagir contre l'indifférence froidement calculée des hommes de nos jours.

Continuons notre route du côté de la place d'Espagne; entrez avec moi à Saint-André délie Frotte. On y commence justement l'office du soir. Un prêtre préside; deux servants à ses côtés récitent le chapelet d'un ton élevé et un peu chantant, et l'on répond de partout avec entrain. Car les Italiens ont une piété expansive; ils prient avec âme et conviction ; leur dévotion n'a rien de guindé, elle est de bon aloi. Dans le lieu saint, ils sont chez eux, dans la maison de leur père; et on le voit bien. Us s'entretiennent familièrement avec Dieu. Comme me l'écrivait mon lévêque : " Le catholicisme est partout ; mais, à Rome, il a comme sa pré sence réelle; en cette ville qui est comme la patrie de nos ancêtres dans la foi, les saints y sont plus qu'ailleurs de la famille de chaque fidèle."

La récitation du chapelet est suivie du chant des litanies; toute l'assistance répond en alternant avec les servants.

Le Tantum ergo termine l'office.

L5 janvier. — La mort du cardinal Siméoni, préfet de la Propagande, a causé une surprise générale. Ce matin, je voulus le voir sur son lit de parade. Avec de la persévérance et un peu de hardiesse, je parvins jusqu'à la chambre où il est exposé. Un notaire était à lire un document latin qui résume les principaux traits de la vie de l'illustre défunt. On déposa ensuite le cardinal dans son cercueil, et le parchemin placé dans un étui scellé, fut mis à ses pieds. Je voyais alors pour la première fois cet homme dont j'avais entendu si souvent parler. Bientel une simple planche le dérobera pour toujours à nos regards et le fixera à jamais dans sa demeure dernière. 11 est donc vrai que la mort n'épargne personne î Elle frappe le prince de l'Eglise sous la pourpre romaine, comme le malheureux que recouvrent de misérables haillons. Les œuvres seules nous suivent au delà de la tombe.

Dans l'aprés-midi eut lieu la translation des pestes du cardinal à la i-hapelle de la Propagande, où devait avoir lieu la sépulture. La cérémonie se fit sans grande pompe. Le cercueil était déposé à terre: un drap mortuaire le recouvrait, et alentour brûlaient quatre cierges. On le porta en procession au chant «lu De profaindis et du Benedietus. L'officiant, deux servants et une dizaine de clercs composaient tout le cortège. Arrivé à la chapelle, on descendit la bière dans le tombeau: tout étail fini.

Dimanche, 17 janvier. Tour la première fois depuis mon départ de Québec, j'ai pris un repas dans un presbytère, -l'avais été invité à dire la messe ;i Saint-Vit. (Vite église paroissiale de l'un des quartiers importants de Rome est bien petite et bien pauvre, .le célébrai à l'autel Saint-Vit. La bable d'autel est tellement étroite qu'on peut à peine

y placer le porte-missel ; le marchepied n'a qu'un seul degré. L'apparence générale de l'église me faisait 1 effet d'une chapelle de mission. Seulement le sacristain use plus que nos bedeaux des privilèges que l'Eglise peut conférer à de simples laïques. Ainsi c'est lui qui prépara le calice et alla le porter sur l'autel où il vint le chercher après les dernières ablutions.

Ubi m issu ibi men%a} dit le proverbe. Après mon action de grâces, M. le curé m'offrit de prendre le café. C'est bien le mot. Ici, comme en France, on ne songe guère à couvrir la table de mets pour le repas du matin. Une tasse de café ou de chocolat avec un morceau de pain ou de gâteau en font tous les frais.

De Saint- Vit je me rendis à Saint-André délie Fratte, pour assister au couronnement de l'image qui représente l'apparition de la Sainte- Vierge à Eatisbonne.

L'église a revêtu pour la circonstance sa plus belle parure. De larges et riches tentures la traversent en tous sens; le chœur et toute la nef sont illuminés par quantité de lustres qui parsèment l'espace de leurs brillantes constellations.

Les chanoines du chapitre de Saint-Pierre occupent les stalles, «4 l'un d'eux préside à l'autel. Après la messe solennelle eut lieu la cérémonie du couronnement. Ce fut un spectacle édifiant de voir le vénérable chanoine monter d'un pas mal assuré et en s'appuyant sur les bras des deux prêtres assistants, d'abord sur l'autel, puis sur un escabeau, afin d'aller attacher de ses propres mains la couronne d'or sur la tête de la Vierge miraculeuse.

Demain est la dédicace de la cathédrale Saint-Pierre. Je voulus assister aux premières vêpres de la fête dans la basilique elle-même. En traversant la cour qui la précède, je saluai en passant la relique de la vraie Croix qui surmonte l'obélisque, et ma pensée se reporta au jour mémorable où fut érigé le monolithe. Depuis quinze siècles, le monument subissait les injures du temps à l'endroit où s'élève la sacristie actuelle; il se voyait envahir par les ruines amoncelées qui le couvraient déjà jusqu'au quart de sa hauteur, lorsque le pape Sixte-Quint résolut de le sortir de terre et de l'élever au milieu de la place de Saint-Pierre. Le 10 septembre de l'année 1586, fut choisi pour cette opération. Ce matin-là l'architecte charge de la direction des travaux et ses huit cents hommes reçurent la sainte communion, et, avant de se mettre à l'œuvre, implorèrent à genoux la protection du ciel.

L'entreprise, en effet, était des plus dangereuses. L'obélisque avail été transporté à l'endroit qu'il devait occuper; il s'agissait de dresser cette pierre quadrangulnire, haute de (|iiatre-vingt-cinq pieds, pesant près d'un million de livres, n'ayant que sep) pieds de v(){0 à la base, et se terminant en pointe.

Toute la population romaine se presse en dehors des barrières qu'on a mises pour réserver la place nécessaire au jeu des machines. Un silence absolu règne dans la foule afin de permettre ;i l'architecte Pontana de transmettre si s ordres. Peine de mort a été portée contre celui

qui rompra le silence. Les yeux et les esprits sont rivés à la pyramide sur laquelle se penchent quarante grues munies de cordes que tirent cent quarante chevaux; elle se soulève enfin de terre et commence sa pénible ascension. Tout a été calculé avec une précision mathématique, et la masse énorme se balançant dans les airs va prendre la position verticale, lorsqu'on la voit hésiter et rester suspendue. De plus, les cordes, devenues sèches, menacent de se rompre. L'anxiété est à son comble, et l'on craint une catastrophe ; mais un cri s'est échappé de la foule: Acqua aile fune, de l'eau aux cordes! Et les cordes mouillées en se raccourcissant tirent à elles l'obélisque qui se pose sans effort sur le piédestal qu'on lui a préparé. De toutes parts éclatent, comme un tonnerre d'applaudissements, et l'heureux Fontana est porté en triomphe.

(pliant au jeune homme dont l'idée géniale a assuré la réussite de l'entreprise, on ne songea pas à le punir de son heureuse initiave. Présenté devant Sixte-Quint, il demanda comme unique récompense le privilège pour sa famille de lui fournir, ainsi qu'à ses successeurs, les palmes du jour des Rameaux. Encore aujourd'hui Léon XIII les achète des descendants du marin génois Bresca,

Je traverse bientôt le portique de Saint-Pierre, portique aux proportions si gigantesques qu'on vit des pèlerins s'y prosterner pieusement, se croyant déjà dans la basilique; je soulève les lourds paillassons qiii tiennent lieu de portes pendant le jour, et je puis apercevoir à plus de cinq cents pieds, tout au fond de l'abside du chœur, la chaire de saint Pierre;

Dans la première chapelle, à gauche, on administrait le sacrement de baptême. Tout auprès un grand nombre de petits garçons chantaient i\ genoux, trois d'entre eux alternant avec les autres. Ils me parurent faire une profession de foi. La présence des étrangers qui les entouraient ne les intimidait nullement, mais ils continuaient leur dialogue /liante, le sourire sur les lèvres.

Cependant plusieurs des enfants se mettent à regarder dans la même direction, et tous se tournent bientôt de ce côté; quelques-uns se lèvenl à demi, et. penchés en avant, se traînent sur leurs genoux; soudain, ils partent en courant, se frayant un passage à travers la foule étonnée, et vont se placer le long de bancs disposés en quadrilatère où des catéchistes se dispersent parmi eux.

Tout à coup une cloche se fuit entendre, et voilà tous les enfants debout sur les bancs. Ils récitent maintenant des prières. De temps en temps l'un d'eux sort des rangs, et va à la table du président qui lui donne quelques sons.

lu autre groupe est (ont différent. Il se compose de vieillards impotents et infirmes, et. en apparence, très pauvres. Ils écoutent avec lu pins grande attention l'instruction religieuse. Après quelque temps arrive mi chanoine tenanl une bourse; il en tire des pièces (le monnaie et en fait une distribution générale à 'ces vieillards.

l»;ms hi cba/pelle du Chœur où sont réunis les chanoines du chapitre, on chante les vêpres solennelles, ("est là que se portent les spec-

tateurs; ils stationnent aux abords et s'y tiennent massés; les plus hardis seuls peuvent s'ouvrir un passage jui|u'au chœur, .le passe sans nfarrêter et continue de l'aire le tour de la basilique, le seul monument qui ["■ hisse jamais l'admiration.

Je n'avais pas encore remarqué un rideau formant une large enceinte derrière laquelle était tout un petit peuple. Des femmes entouraient un prédicateur qui leur parlait de la dévotion à la Madone; plus loin un grand nombre de petites filles, disposées aussi par groupes, écoutaient des explications sur le catéchisme que leur donnaient des institutrices. Je ne fus pas témoin d'une distribution d'argent. Est-ce à dire que les femmes sont moins sensibles que les hommes aux attraits de ce vil métal ? Peut-être aussi la manne était-elle tombée avant mon arrivée.

C'est aujourd'hui le cinquantième anniversaire de l'apparition de la Sainte Vierge à Ratisbonne. Il y a une semaine, j'avais obtenu du Père recteur de Saint-André délie Fratte, l'assurance que je pourrais dire la messe ce jour-là à l'autel de l'Apparition. J'avais été assez naïf pour croire à pareille promesse. Au jour fixé j'arrivai à l'heure dite, mais la place était prise et retenue par plusieurs. Le Père sacristain m'assura cependant que je pourrais célébrer subito. Il répugne aux Italiens de refuser carrément ; ils ne veulent pas décourager les gens. Aussi, en langage de sacristain, le mot subito (tout de suite) n'a pas le sens qu'on lui donne en français. Il signifie tout simplement: "Attendez votre tour ". C'est bien légitime ; mais s'il ne doit arriver qu'à l'heure du midi, pour eux c'est encore subito.

Je me trouvai trop heureux de pouvoir célébrer au grand autel où l'image de l'Apparition est exposée.

Je distribuai la sainte Eucharistie à une trentaine de personnes. Au milieu d'elles se présentèrent des religieuses confondues dans la foule. Les hommes étaient en aussi grand nombre que les femmes.

Le sacristain me suivait au bàlustre et donnait à chacun des communiants des images-souvenirs du 20 janvier 1S92.

21 janvier. — Rome a ses saints privilégiés, et pour ainsi dire urbains; et parce que Rome est le centre de la catholicité, ils sont devenus le patrimoine de toute l'Eglise. Parmi tous brille d'une auréole toute particulière une enfant de treize ans, vierge et martyre, l'aimable sainte Agnès. Noble de naissance, plus noble encore par le baptême qui la marqua du sceau du Christ, elle méprisa les honneurs et les richesses ponr s'attacher aux biens surnaturels. Les premiers partis de Rome recherchèrent son alliance, mais elle ne se laissa pas éblouir par le séduisant mirage que le monde fit passer devant elle. Le préfel de Rome demanda sa main pour son fils; elle répondit qu'elle avaii choisi un époux plus illustre que tous ceux qu'on pourrait lui offrir. Le préfel irrité la cita (lovant son tribunal comme chrétienne. Promesses flatteuses, offres de richesses, perspectives «les supplices: rien ne put ébranler son courage. On a vu des hommes trembler en face des tourments, quelquefois apostasier, parce qu'ils comptaient <r<>|> sur eux-mêmes, je ne sais pas de faibles vierges qui aienl faibli devanl la barbarie des

bourreaux, et iraient trouvé dans la conscience de leur faiblesse une force invincible.

L'église Sainte-Agnès, place Navone, s'élève sur le lieu même du martyre; aussi s'en échappe-t-il un parfum d'innocence et de pureté qui embaume l'âme et la fortifie. Un escalier nous conduit à la crypte. Dans la chambre souterraine où la noble Romaine fut exposée aux outrages, on voit la statue qui la représente couverte de sa chevelure miraculeuse. Le repaire du vice est devenu l'asile de la prière, et la Victime très pure sortie en expiation dans le lieu même où se multiplièrent les infamies païennes.

Agnès tut ensevelie le long de la voie Xoinentane, à deux milles de la porte Pie, dans un cimetière appartenant à la famille. Huit jours après, comme les parents veillaient auprès de ses restes mortels, une lumière surnaturelle brilla sur son tombeau; en même temps, des vierges revêtues de longues robes d'or apparurent, et, au milieu d'elles, Agnès, la joie sur le front et des paroles de consolation sur les lèvres. Près d'elle était un agneau plus blanc que la neige. C'est cette dernière circonstance qui a donné lieu à la touchante cérémonie de la bénédiction des agneaux dans la basilique Saint-Agnès-hors-les-Murs. J'ai eu le bonheur d'y assister ce matin.

Après la messe solennelle, les agneaux furent apportés en procession, et placés, l'un, du côté de l'épître, et l'autre, du côté de l'évangile, sur le maître-autel où reposent les corps de sainte Agnès et de sainte Emérentienne, sa sœur de lait. L'Abbé de Saint-Pierre-aux-Liens, revêtu de la chape, la mitre en tête et la crosse à la main, assisté d'un diacre et d'un sous-diacre, bénit les tendres holocaustes et les encensa. Pnis un maître des cérémonies les emporta au dehors, où les attendait un <a rosse traîné par deux chevaux. Sur son passage les rangs s'ouvraient et se refermaient à mesure. Tous voulaient contempler de près les tendres agnelets qui venaient de recevoir les bénédictions de l'Eglise. Et l'on voyait des jeunes filles les embrasser affectueusement. Ils sont charmants, en effet, dans le plateau d'argent, couchés sur des coussins de damas rouge, ornés de franges d'or, à demi cachés sous les guirlandes de fleurs et les rubans à travers lesquels apparaissent la blancheur immaculée de leur laine.

('es agneaux sont portés au Saint-Père qui leur donne sa bénédiction, puis confiés a des religieuses qui on prennent soin.

C'esl avec leur toison qu'on confectionne les palliums. Dans l'origine l«- pallium était un manteau royal. Aujourd'hui c'est une bande de laine blanche, Bemée de croix noires, qui descend sur les épaules et

la poitrine.

Le Tape porte de droit le pallium; il l'envoie aux archevêques, et '■t ornement devint la marque distinctive de leur dignité.

La basilique Sainte-Agnès-horeJes-Murs ;i conservé nu caractère d'antiquité qui la t'ait aimer. Elle esl construite complètement dans la terre, et on \ descend par un large escalier de quarante-cinq marches. Elle a trois nefs; les bas-côtés ont deux rangées de colonnes superposées; la galerie supérieure formait le gynécée où les femmes assistaient aux i Pfl(

Dana la basilique une porte donne entrée sur les catacombes Sainte- Agni

linME 12'

Aujourd'hui a été chanté daus l'église Saint-Ignace le service du R. P. Anderledy, général des Jésuites. L'Eglise était ornée de draperies funéraires; un baldaquin surmontait l'autel, et le catafalque, placé à plus de quinze pieds de hauteur et entouré de six grands cierges, attirait d'abord les regards. Tout autour s'étendait un espace réservé aux membres du clergé et aux personnages de distinction ; une balustrade les protégeait contre les empiétements de la foule. La communauté des Pères Dominicains occupait le chœur. Ces religieux firent tous les frais des cérémonies. C'est une tradition, en effet, chez les Dominicains et les Jésuites, qu'a la mort du général de l'un de ces ordres, l'autre général chante le service, assisté de prêtres et de clercs de sa communauté.

Cette pieuse tradition fait éclater aux yeux de tous la touchante confraternité qui unit les institutions monastiques. Elles peuvent bien sembler différer suivant les circonstances de temps et de climat, surtout à cause des fins diverses qu'elles se proposent, mais ce n'est qu'apparemment. Elles sont les filles soumises de l'Eglise, et elles ont à Rome leur point d'appui et leur centre d'action. Car Rome est le cœur du catholicisme : ses pulsations envoient dans tous les membres de l'Eglise le sang qui vivifie et ne cesse de répandre de nouveaux germes de vie surnaturelle.

Les ordres religieux nous apparaissent comme des arbres puissants qui étendent de tous côtés la ramification de leurs branches; mais en réalité, ils ne sont que des rameaux entés sur l'arbre de l'Eglise d'où ils tirent la sève qui les nourrit.

Cette semaine a été chantée une messe pour le repos de l'âme du cardinal Manning. Notre titre de sujets anglais nous valut une invitation spéciale. En chœur, formé par des élèves des collèges anglais, écossais, irlandais et canadien, exécuta une messe suivant la nouvelle méthode dite de Pustet. Le maître de chapelle dans un exercice préliminaire s'appliqua surtout à nous enseigner la manière de conformer la voix au sens des paroles.

La cérémonie eut lieu dans l'église Saint-Silvestre in Capite, le temple national des Anglais à Rome, près de la place Colonna.

Lord et Lady Dufr'erin assistaient au service, ainsi que beaucoup d'autres Anglais dont plusieurs protestants comme l'illustre ambassadeur.

Le cardinal Manning a été l'un des plus éminents personnages de l'Eglise anglicane, et les démonstrations à l'occasion de sa mort ont pris un caractère national vraiment extraordinaire. Cet ancien ministre du culte sous l'obédience de la reine Victoria a conservé l'estime même des partisans de l'erreur qu'il a abandonnée et combattue de toutes ses forces. On n'a pu ne pas croire à la sincérité de sa conversion, et, de son côté, le cardinal a toujours eu des égards pour les personnes, tout en combattant les erreurs. Il a été l'homme de son temps.

Nous vivons dans une ère «le progrès réel, mais à côté du progrès s'insinue une fausse civilisation. Si l'Eglise infaillible marche en sûreté dans les sentiers inexplorés du siècle, il présente un grand danger pour les individus: celui de l'illusion. Il est si facile de Be laisser séduire par

] "amour du nouveau et le désir de plaire; les apparences de la vérité attirent et trompent les hommes. Que d'âmes, remplies de généreux sentiments, mais pas assez en garde, ont versé dans une fausse philanthropie ! Que d'esprits subtils, que ne guidait pas assez la foi, se sont perdus dans leurs pensées et sont tombés dans l'erreur pour avoir voulu la côtoyer de trop près !

•Sur ce terrain glissant, il faut, pour se tenir hors des atteintes de 1 erreur, un grand sens pratique, et une inébranlable soumission à l'Eglise. Sans cela, on est bien exposé à être mordu par le serpent du libéralisme qui se cache sous les fleurs des libertés et des revendications modernes.

On a voulu, en certains quartiers, faire du cardinal Manning un évêque libéral. Oui, il' s'est mis dans le mouvement du siècle, mais pour le diriger. Etrange prétention! Comme si l'Eglise ne pouvait comprendre les aspirations nobles de l'humanité et les satisfaire, comme si la véritable intelligence du progrès était l'apanage exclusif de ces esprits aventureux que le sentiment, plus que la raison, -guide dans la recherche de la vérité ! L'Eglise, tout en restant toujours semblable à ellemême, se plie aux exigences légitimes des époques qu'elle traverse; elle sait distinguer entre les beautés intimes du bien et les dehors trompeurs du mal, et elle enlève ce manteau trompeur, fait de prétendues doctrines humanitaires, qui dissimule trop souvent les haillons des faux principes ou des théories risquées.

Oui, le cardinal Manning eut des idées larges et généreuses, mais c'étaient celles de l'Eglise. Comme ses illustres contemporains Newman et "Wisenian, il tendit la main à ses compatriotes anglais, mais en se tenant toujours fortement attaché à la barque de Pierre. Tous trois ont tracé dans le sol de leur pays un sillon profond qui renferme les espérances de l'avenir dans l'île des saints.

Lundi, 1er février 1892. — Bien souvent, lorsque j'étais à Aima, j'ai désiré voir le beau pays de France et le ciel bleu de l'Italie: bien souvent, dans mes rêves, je me suis vu sur la mer. voguant heureux vems des rives lointaines; niais le réveil dissipait mes chères illusions. Un jour vint cependant où mes vu-ux se réalisèrent, -l'ai vu Rome et je jouis encore de me trouver dans la Ville éternelle.

"Tn nouvel horizon s'ouvre aujourd'hui à mes aspirations. Rendn sur les bords du Tibre, j'ai rêvé d'un pèlerinage aux rives du Jourdain.

En décembre dernier, j'écrivais à mon évêque à ce sujet, afin d'être prêt à toute éventualité. Or, nue réponse favorable m'arrivé au moment où Mgr Têtu, du palais cardinalice de Québec et M. son frère Alphonse, professeur an collège de Sainte-Anne, .MM. les abbés Raymond Casgrain, écrivain, Timothée Sauriol, du collège de Suinte-Thérèse, Paguy, curé de Québec, mou confrère de classe, se préparenl ù partir pour les Lieux Siiiuts. maintenanl que lu quarantaine, établie en Syrie, vient d'être levé

s.- peut-il présenter une plus belle occasion ? La Providence, semble-i il. m'invite ù partir, et l'Orienl m'apparail avec le trésor de ses

mystérieuses antiquités. Mon voyage est décidé; jeudi je me mettrai en route pour la Terre Sainte, en compagnie de la caravane québécoise.

Je vais donc avoir le bonheur de visiter la patrie terrestre de mon Sauveur, suivre ces mêmes routes qu'il a parcourues tant de fois durant sa vie mortelle ; il me sera donné de méditer le mystère de l'Incarnation du Verbe dans la grotte de Bethléem, sa vie cachée à Nazareth, sa vie publique à Capharnaùm et dans toute la Terre Sainte, de toucher d,e mon front et de mes lèvres le rocher du Calvaire et de franchir le seuil du saint Sépulcre.

Puissé-je ne pas me montrer indigne d'une faveur si grande, et en user pour la gloire de Dieu et le salut des âmes !

4 février. — Non loin du Colisée est une maison à jamais célèbre, parce qu'un pauvre mendiant y rendit le dernier soupir.

C'est le 16 avril 1783, un Mercredi saint, que le boucher Zaccarelli emmenait dans sa modeste demeure, en le soutenant, un homme du peuple qu'on venait de ramasser sans connaissance sur les degrés de l'église Sainte-Marie-des-Monts. Il mourut le même jour et on se disposait à lui donner la sépulture des pauvres. Mais Dieu ne voulut pas tarder davantage a glorifier son serviteur. Voilà que la foule, comme mue par un instinct supérieur, accourt auprès de la dépouille mortelle du défunt et le cadavre à peine refroidi commence à opérer des miracles.

Que les voies de Dieu sont admirables ! Hier encore, le pauvre d'Amettes était le jouet et la risée des enfants et de la populace; aujourd'hui il est l'objet de la vénération de toute une ville; il allait pieds nus, couvert de haillons, de vermine et de plaies, se nourrissant des aumônes qu'on lui offrait ou des débris ramassés sur les places publiques; aujourd'hui son corps est porté en triomphe à travers les rues de Rome et on lui fait des obsèques solennelles.

Ce fut une existence bien extraordinaire que celle de saint Benoît- Joseph Labre. Elle se passa à faire des pèlerinages de Rome à Lorette, de Lorette à Assise, au Mont-Cassin, à Einsielden en Suisse, et jusqu'en Espagne à Saint- Jacques-de-Compostel le. Il revenait tou jouis à Rome et finit par s'y fixer. Il se tenait dans les ruines du Colisée où il parcourait les stations du chemin de la croix. Il reposait quelques heures sur la terre; tout le reste de ses jours et de ses nuits était consacré à la prière. Il affectionnait surtout l'église Sainte-Marie-des-Monts qui s'élève tout auprès du Colisée, et l'image miraculeuse qu'elle possède. Cette Madone appartenait à des Clarisses qui s'établirenl ici même du vivant de leur bienheureux fondateur. Le couvent fut changé en un grenier à foin, mais l'image fut conservée précieusement, el an XVIe siècle Dieu la rendit célèbre. Les pèlerins accoururenl pour la vénérer, et leurs aumônes permirent de bâtir une église, et de doter le clergé de la desserte.

C'est à ses pieds que Benoît-Joseph aimait à venir prier, el c'est en la quittant, après une longue oraison, qfi'il alla tomber sans connaissance sur la porte de son sanctuaire, exténué par une vie de privations, de veilles et de mortifications de toutes sortes.

Voilà une vie qu'il est plus facile d'admirer que d'imiter. Cependant il était nécessaire de la mettre en évidence dans notre siècle avide de jouissances matérielles, dans un temps où l'on redoute tout ce qui sent la fatigue ou la contrainte. C'est au milieu de cette effervescence malsaine des passions que le grand pape Léon XIII, qui traite d'égal à égal avec les rois de la terre et leur est supérieur, dont le génie éclaire de ses vifs reflets les problèmes les plus difficiles de notre époque tourmentée, des hauteurs de ses sublimes enseignements se pencha vers le pauvre d'Amettes, couronna son front de l'auréole de la sainteté, et le proposa pour modèle et protecteur à tout l'univers.

Quand se sont vérifiées plus à la lettre les paroles de l'Ecriture : " Il tire l'indigent du fumier pour lui donner un trône de gloire — De stercore élevât pauperem, ut solium gloriae teneat". Les autres saints ont eu sur la terre des compensations que la Providence leur a ménagées, un Thabor; lui, vit pendant toute son existence le mépris s'attacher à ses pas comme son ombre. Et cependant, aujourd'hui, bien plus honoré que les personnages célèbres de son temps qui n'auraient pas cru pouvoir sans déshonneur lui toucher la main, il les domine de toute la hauteur de l'autel où ses vertus l'ont placé.

Ces pensées remplissaient mon esprit pendant que je disais la messe composée en l'honneur de saint Labre, dans la maison du boucher Zaccarelli conservée dans le même état qu'à la mort du saint.

Devant moi est le portrait du saint: un chapelet enroulé autour du bras retombe sur ses habits de pèlerin ; sa figure angélique rappelle celle de saint Louis de Gonzague. A quelques pas de l'autel, dans l'angle à droite, une statue en marbre le représente sur son lit de mort, à l'endroit où il rendit l'âme, et, au-dessus de sa tête, un tableau nous montre Marie qui l'attend avec une couronne.

De chaque côté de l'autel sont des objets qui ont appartenu à l'homme de Dieu, et, en particulier, les derniers habits, tout en lambeaux, qu'il porta. On remarque le sac dans lequel il mettait des pierres pour alourdir sa marche, son cilice, des débris d'écoree d'oranges amères qu'il mangeait pour mortifier son goût. Le tombeau de l'autel est rempli par le coussin, le matelas, le drap et la planche du lit sur lequel il expira.

Bien d'autres reliques précieuses sont l'objet de la vénération des fidèles.

Le recueillement le plus absolu règne autour de moi. J'aurais pu me croire dans la profondeur des Catacombes, tandis qu'en réalité je me trouvais au milieu de la ville, au premier étage d'une maison de la rue dei N' r/i< nti.

Ce sont des piètres français de la société des Pères de Lourdes qui oui la propriété de la maison du boucher Zaccarelli, et qui desservent le sanctuaire. J'avais déjà présumé que j'étais au milieu de Français

;i un indice bien léger; pour la première fois depuis mon arrivée en

Italie, je trouvais, comme an Canada, un manipule (prou attache au bras an moyen d'une épingle, et, au lieu d'une mince toile, un carton solide bi rvail de pale,

Le Père desservanl m'invita à prendre le déjeuner avec lui. J'acccptaî avec plaisir; il fait toujours bon en pays étranger de se rencontrer avec des confrères parlant la langue maternelle.

KOME

Les Pères de l'Assomption, qui organisent les grands pèlerinages nationaux de France aux Lieux Saints, ont pris pour patron de leur oeuvre saint Benoît- Joseph Labre. Moi aussi, je voulus mettre mon voyage à Jérusalem sous la protection du pèlerin-mendiant, et voilà pourquoi j'ai dit la messe hier sur son tombeau à Sainte-Marie-des- Monts. et, ce matin, dans la chambre même où il mourut.

Rome. — Collège canadien.

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