CHAPITRE SEPTIEME
Monastère du Mont-Cassin. — A travers les Abruzzes. — Naples ; son site enchanteur ; ses églises ; ora et prosit ; liquéfaction du sang de saint Janvier. — Excursion à l'île de Caprée. — Le Palais-Royal, Victor-Emmanuel et l'Italie une. — Le bruit de la rue. — Scène du départ de l'hôtel et de Naples. — Le Vésuve et Pompéi. — Messine. — Alexandrie; historique ; mœurs orientales ; les bazars. — D'Alexandrie au Caire. — La prière du sectateur de Mahomet. — Excursion aux Pyramides. — Musée du Caire. — L'Egyptien.
Cassino, samedi, 6 février 1892. — Nous sommes six pèlerins de Terre Sainte : Mgr Têtu et son frère, l'abbé Alphonse, professeur au collège de Sainte-Anne, M. l'abbé R. Casgraiin, l'écrivain bien connu, M. l'abbé Faguy, curé de la basilique de Québec, M. l'abbé Sauriol, du collège de Sainte-Thérèse, et moi-même.
Partis de Rome vendredi, le 5 février, nous arrivons sur les onze heures à Cassino où nous attendent debout dans leurs voitures, le fouet à la main, gesticulant et criant, messieurs les cochers de l'endroit. Nous louons deux voitures et nous nous mettons en route pour le monastère du Mont-Cassin. L'ascension dura une heure, souvent au trot des chevaux, toujours au pas accéléré des pauvres bêtes qu'on ne cesse d'exciter de la voix et du fouet. La petite ville de Cassino qui nous apparaissait d'en bas perchée sur un roc escarpé, n'est plus qu'un petit bourg, perdu dans la plaine. D'ailleurs, depuis notre départ, nous avons remarqué plusieurs de ces villages attachés au flanc des montagnes, comme ces arbres dont les racines s'enfoncent dans les fentes des rochers. De cette manière les habitants ne vivent pas isolés, dispersés dans une vaste campagne, mais tous ensemble, groupés autour de l'église et de l'école paroissiale, protégés contre leurs ennemis par le site même du terrain. Le jour, ils se séparent pour les travaux des champs, et la tombée de la nuit les ramène au foyer pour l'heure de la prière. Tel nous apparut Aquin, à quelques milles d'ici, déjà célèbre par la naissance de Juvénal, mais bien davantage, parce qu'elle compte parmi ses enfants saint Thomas d'Aquin dont le nom traverse les siècles avec celui de sa patrie glorieusement accolé au sien. Il est tout de même surprenant de voir ainsi perdus au milieu des montagnes ces nids d'aigles habités par des êtres humaines.
A nos pieds s'étend la campagne verdoyante; elle semble vouloir gagner du terrain jusqu'au pied des monts où elle livre passage à la machine de feu qui s'y précipite avant de s'engager dans la chaîne des Apennins. A la hauteur où nous sommes, le spectacle offre un caractère de grandeur impressionnant. Nous voyons la crête des monts qui
se succèdent et semblent, eux aussi, s'empresser dans leur course à travers la péninsule.
C'est ici que saint Benoit établit sa communauté naissante.
Benoit naquit en 480; à sept ans, il était placé dans les écoles de Borne; à quatorze, dégoûté et effrayé des mœurs de la ville en décadence, il renonçait au commerce des hommes et s'enfonçait dans la solitude des forêts; il se retira dans une caverne où il vécut des années, seul avec Dieu, adonné à la prière et à la pénitence; il était revêtu de la fourrure des animaux, ce qui le fit prendre pour une bête des bois par des bergers.
Son humilité ne put le soustraire à l'estime et à la vénération des autres anachorètes qui finirent par le découvrir; ils vinrent nombreux se mettre sous sa direction. A quarante ans, poussé par l'inspiration divine, il quitta les montagnes de la Campanie pour les monts Abruzzes, Bubiaco pour le mont Cassin.
Là encore il mit la forêt entre le monde et le lieu de sa retraite. Il y avait un bois consacré à Apollon avec un temple élevé en l'honneur du faux dieu: c'était le dernier refuge du paganisme en Italie et son château-fort. C'est là qu'il se fixa. Il en chassa le dieu de la fable, et, à la place, il éleva un temple au vrai Dieu, et fonda un monastère, le plus célèbre de l'Occident, qui sera toujours le sanctuaire de la prière et le foyer de la science et du travail.
Lui-même, comme plus tard saint François, le fondateur des Franciscains, voulut rester simple diacre.
La règle qu'il donna à ses disciples est admirable, et elle a été adoptée par tous les moines d'Occident. La prière et l'humilité en sont la base; l'étude et les travaux manuels en sont les soutiens nécessaires. Il y a dans ce code une analyse du cœur humain, une science des voies divines dans les âmes, qu'il n'a pu apprendre dans le commerce des hommes ni dans les livres, mais qu'il a puisé dans son propre cœur, sous l'inspiration du Saint-Esprit. Les traits de lumière qui nous viennent de Dieu, projettent une clarté bien plus vive que ne le peut faire le faible flambeau des sciences humaines. L'expérience du monde est toujours courte si l'intelligence et la volonté se sont laissées prendre à la glue des mille riens de la terre.
Pendant que les Barbares se jetaient sur l'Empire romain, mettaient tout à feu et à sang, les religieux du Mont-Cassin sauvaient les trésors scientifiques et littéraires des siècles passés. Bien des chefs-d'œuvre ont été perdus, mais sans les moines en seraient-ils restés ? Ces hommes qui se courbaient sur les manuscrits pour les déchiffrer eft les transcrire péniblement, après s'être fatigués à manier la hache et la pelle, méritent la reconnaissance de tous ceux qui s'intéressent aux travaux de l'esprit. On possède encore au monastère des parchemins originaux sur lesquels (le grandes intelligences fixèrent leurs pensées, (les incunables devenus la paSSJOl] des bibliophiles. Nous ei"inies l'avantage de visiter ces richesses chères ans antiquaires dans la salle dse archives.
Les moines conl iniiciil toujours leur (euvre utile et patiente. On
cherche justement ù ressusciter une manière de peindre d'autrefois. Les
d< ssins son! d'une vérité d'expression et d'une douceur de coloris qui
r< posent la vin- el charment le cceur. On a orné plusieurs chapelles de ces fresques; la dernière peinte représente l'entrevue de Benoît avec sa sieur Scholastique. Celle-ci avait pour son frère un véritable culte;
sous sa direction elle avait renoncé au monde et fondé un couvent au pied du mont Cassin.
Une fois l'an ils se réunissaient et passaient ensemble une journée qu'ils employaient à parler de Dieu et des choses saintes. Le soir, ils se séparaient en se donnant rendez-vous pour l'année suivante. Or, un jour, la sœur désirait prolonger ces pieux entretiens, mais Benoît ne voulait pas dépasser le temps réglementaire. Scholastique adressa alors au ciel une fervente prière, et voilà que des nuages sombres se forment à l'horizon, viennent crever au-dessus de leurs têtes et les met dans la douce nécessité de continuer leur conversation. C'était leur dernière entrevue sur la terre ; elle est fixée sur le mur qui en fut le témoin muet. Le frère et la sœur moururent dans l'année, et une même tombe réunit dans la mort ceux que la nature et l'amour de Dieu unirent pendant la vie.
L'n Père nous fit visiter la maison dans tous ses détails. Notre titre de sujets anglais nous valut un cicérone américain ne sachant pas un mot de français.
Personne de nous ne sentit naître en lui la vocation pour la vie religieuse au Mont-Cassin. Il y faisait trop froid pour pareille germination. Vive le Canada ! Il avoisine le pôle, mais on y souffre plutôt de la chaleur contre laquelle on ne peut se défendre. Nous faisons la visite de la maison, le collet de notre pardessus relevé, le chapeau sur la tête et grelottant sous nos habits trop légers à cette altitude. Dans toutes nos courses à travers les salles et les corridors, nous n'avons pas vu seulement la plaque d'un de ces poêles bienfaisants qui tiennent nos demeures si chaudes pendant que la tempête fait rage au dehors. Nos bons Pères, debout en toute saison à quatre heures du matin, mènent une vie bien méritoire, surtout certains hivers que la neige couvre le sol, et que les religieux n'ont pour- se réchauffer que l'exercice de la prière et la chaleur de la mortification.
Toutefois le climat est salubre; l'humidité de la plaine ne monte pas jusque là pour répandre la contagion des fièvres. Aussi, des familles nobles y envoient leurs enfants faire leurs études classiques.
Ce matin j'ai eu le bonheur de célébrer dans la chambre même qu'habita saint Benoît et qui est conservée dans toute sa simplicité primitive. Le saint patriarche des moines d'Occident a sa messe propre au missel où l'on revient souvent sur le mot benedictus (benoît ou bénit). La préface chante ses vertus, ses bienfaits et la grande extension de son œuvre dans tout l'univers. Le long des ninrs brûlent des lampes nombreuses entretenues par les différentes maisons de l'ordre. Sa statue surmonte l'autel, et de chaque côté on lit les mots: Ora et opéra, prie et travaille.
A neuf heures nous descendons de la montagne par le chemin de raccourci. Il est à pic, couvert de roches et de cailloux qui roulent sons les pieds. M. le curé de Québec, entraîné par sa pesanteur, bat la marche pour une fois. M. Casgrain, qui ne pent voir les pierres du chemin, s'attache à mon bras.
Nous coupons à plusieurs reprises la route plus moderne que nous avons suivie en montant. Celle-là serpente sur le flanc de la montagne; quelquefois elle semble revenir sur ses pas pour adoucir la rampe du chemin et en charmer la longueur, tandis que le sentier que nous descendons, se hâte vers la plaine
y a pics, dimanche, 7 février 1892. — C'est à onze heures que nous prenons le train à Cassino pour Xaples. Xous contournons d'abord une montagne qui du mont Cassin nous avait paru une légère ondulation d'i terrain. Le tracé traverse une plaine qu'emmurent les monts Apennins et des Aibruzzes. Et cependant, sur tout le parcours, nous pouvons apercevoir des champs cultivés. Ce sont des longues rangées d'arbres fruitiers, émondés avec art, parfaitement alignés, et s'étendant à perte de vue. A cette époque de l'année où la terre du Canada repose sous une épaisse couche de neige, où les arbres sont dépouillés de leur verdure tandis que les oiseaux ont fui vers des climats plus cléments, et que les hommes revêtent la chaude fourrure des bêtes des bois pour se protéger contre les rigueurs de la saison, il fait bon voir des troupeaux de chèvres brouter l'herbe tendre, contempler paysans et paysannes occupés aux travaux des champs. Les orangers sont couverts de fruits d'or; ce n'est pas un spectacle banal en plein février. Il est vrai qu'en ce paysci, l'hiver est la plus belle saison de l'année. Bientôt le soleil de ses rayons ardente desséchera l'herbe des champs. Somme toute, chaque climat a ses avantages et ses inconvénients; et les habitants de nos campagnes n'ont pas à envier le sort des paysans de la Campanie. Ils vivent plus largement et se donnent plus de confort. La terre offre plus de résistance aux efforts de l'homme, mais celui-ci est plus vigoureux. Et cette neige, qui recouvre la terre pendant de longs mois, la protège, lui procure un repos réparateur, et devient un engrais comme le limon du Nil ; lorsqu'elle secoue son blanc linceuil, elle s'est renouvelée dans *>a féconde jeunesse.
Nous voulons visiter Xaples, sans cependant nous engager à trépasser ensuite malgré tout ce qu'a d'engageant l'axiome que les Napolitains veulent bien mettre dans la bouche des étrangers: Vedi Napoli, r pot morif voir Naples et mourir. Les habitants de Lisbonne disant bien: Quem nao ne Lisboa, nao ne couasa boa, qui n'a pas vu Lisbonne. n'a rien vu de beau; et cependant, bien des artistes ont fait des chefsd'œuvre sans avoir eu l'avantage de visiter la capitale du Portugal. C'est dans la nature d'aimer à vivre à L'ombre de son clocher natal, et d'exalter sa patrie; mais il ne fani pas pousser ce sentiment jusqu'à l'exagération. Il fait bon voir Xaples. mais il t'ait bon aussi vivre longtemps avec son souvenir.
I >e fait, Xaples a un climat et un site enchanteurs. Protégée d'un contre les vents du nord par les montagnes, elle l'est de l'autre contre les ardeurs "lu soleil par la péninsule <pii s'avance dans la mer; le soleil n'y a rien de malfaisant. Dominant tout de sa superbe grandeur, le Vésuve lance dans les airs son panache de tlanunes. ces feux que la
nuit colore
Ce matin, sur les sept heures, nous sortîmes pour dire nos messes Les rues, bî tapageuses d'ordinaire, étaient désertes. I>ans les villes on
esl lent a se lever, parce qu'on est lent à se mettre au lit. 11 y a tant
DE ROME A JAFFA loi
d'amusements qui attendent le citadin, la journée faite. Il faut croire que les offices s'en ressentent, et qu'on attend que la ville se réveille, avant de les commencer; nous ne trouvâmes pas d'église ouverte; même à Saint-Biaise, où a lieu la cérémonie des Quarante-Heures, la porte était fermée à clef. Il en est de même une grande partie de l'après-midi, sans doute pour respecter l'heure sacrée de la sieste. Il était bien huit heures lorsque nous pûmes célébrer. Avant la messe, j'entendis plusiv-urs personnes me dire, en guise de salut: Orate, priez; et à mon retour, ce fut une explosion de Prosit qui m'accueillit. Touchante coutume de se recommander aux prières du prêtre qui monte à l'autel, et, la messe dite, de souhaiter qu'elle porte bonheur. L'autel ne reluit pas de propreté; les cartons sont écrits à la main. Du côté de l'épître est une chaise; c'est pour le servant. Elle est d'autant plus à propos que souvent, ici comme à Rome, ce sont des personnes âgées qui servent les messes.
Nous avons assisté à la grand'messe de la cathédrale. Celle-ci est dédiée à saint Janvier, son glorieux enfant devenu son puissant patron. Il fut évêque de Bénévent et mourut martyr à Pouzzoles, où il s'était porté au secours de ses diocésains persécutés. Souvent Naples lui dut son salut contre la peste et les éruptions du Vésuve. On connaît le miracle de la liquéfaction du sang. Les plus anciens auteurs en font mention; et, encore aujourd'hui, le prodige se renouvelle deux fois l'année devant la foule accourue de partout pour en être témoin. L'assistance demande d'abord le miracle dans des prières silencieuses. S'il retarde, des supplications bruyantes se font entendre; mais lorsqu'il se produit, tous éclatent en cris de joie et de reconnaissance pendant que le sang coagulé se liquéfie et bouillonne dans la petite fiole que tient la main fiévreuse du prêtre qui la fait vénérer à la foule enthousiaste. Lorsque le prodige a cessé et que les deux fioles ne contiennent plus que des caillots de sang desséché, elles sont placées dans le tabernacle du grand autel sous la garde de plusieurs portes fermées à clef.
La messe commence à dix heures, après la récitation de l'office par les chanoines. Les chantres laïques, au nombre de huit, ont un costume brillant qui leur donne l'apparence de chanoines; ils se tiennent d'ailleurs, comme eux. dans les stalles. Pour le chant de l'introït, du graduel, de l'offertoire et de la communion ils vont s'installer devant d'énormes livres de chant placés sur des pupitres. L'orgue accompagne le chant de l'évangile.
Nous étions au bas chœur; jusque-là pénétrèrent des mendiants pour nous demander l'aumône.
Naples renferme un grand nombre d'églises. Seulement autour de notre hôtel de Genève, on peut en compter une demi-douzaine. On en voit partout, et, de prime abord, on pourrait croire qu'elles sont aussi nombreuses qu'à Rome. Elles contiennent une sainte profusion de niches avec statues de toutes sortes, surtout des madones. De même, dans les rues, à tout instant on aperçoit une petite Lumière qui brille devant un crucifix ou une madone, au coin d'une rue, au-dessus de la porte d'une maison, dans l'inférieur d'un magasin, d'une boutique. Nous avons vu un autel en plein air sur lequel brûlaient un grand nombre de eierges avec un crucifix au milieu.
i:j,S AUX VIEUX PAYS
Mardi, 9 février, — On ne va pas à Xaples sans se donner le luxe d'une excursion sur la baie incomparable. C'est hier qu'elle eut lieu. A Santa-Lucia nous prenons une légère embarcation qui nous conduit au paquebot. En attendant l'heure du départ nous sommes divertis par les exploits natatoires d'acrobates, nouveau genre, qui déploient leur souplesse et exécutent leurs prouesses dans les ondes au lieu de le faire dans les airs, en plongeant plutôt qu'en se suspendant. Ils sont là dans leur élément sur la surface des eaux comme l'homme agile sur la corde horizontale, se laissant tomber de manière que le corps prenne la posture verticale, la tête en bas et comme soutenus par la pointe des pieds qu'on aperçoit seulement; puis, par une évolution habile ils se remettent en position. Nous prenons plaisir à leur jeter des pièces de monnaie ; aussitôt que l'une d'elles tombe à l'eau, un nageur exécute un mouvement de pirouette et bientôt revient à fleur d'eau tenant serrée entre ses lèvres la monnaie qu'il a bien gagnée; et tous de crier entre leurs dents d'une manière étrange, car ils ne veulent pas laisser tomber leur fromage comme le corbeau de la fable : money } money. Quelqu'un de nous s'amuse à jeter malicieusement une pièce à peine perceptible; elle est repêchée immédiatement, mais l'acquéreur, par des signes de tête et des sons inarticulés, montra bien que ce n'était pas franc jeu.
Cependant le navire comme à s'ébranler. Ce fut le signal du départ vers la terri' ferme pour des religieuses qui étaient venues demander la charité aux voyageurs; elles descendirent dans les petites embarcations qui les avaient amenées. Elles sont bien dévouées, ne perdent aucune occasion de ramasser quelque chose pour leurs pauvres. D'ailleurs, c'est commencer un voyage sous d'heureux auspices, que de le mettre sous la garde d'une aumône.
Voilà que nous prenons le large et pendant trois heures nous filous à toute vapeur sans sortir de la baie.
Nous touchons un instant à Sorrente. prendre quelques passagers; une heure après nous sommes devant la grotte d'Azur. Imaginez des rochers coupés à pic, la mer qui vient les battre de sa lame mouvementée, et. paraissant m peine, une ouverture qui disparaît lorsque la vague vient s'y engouffrer. C'est par là qu'il faut s'introduire dans la pièce intérieure. Le navire s'arrête el des chaloupes s'en approchent. Le capitaine n'encourage pas Les touristes à risquer l'aventure, car la incise fait grosse, e1 il sera difficile de pénétrer dans la grotte et encore plus d'en sortir; et il ne pourra attendre indéfiniment le retour! Maigri'- ces appréhensions, plusieurs personnes, voire même des daines, se décident à la grande satisfaction des bateliers (|iii commençaient à craindre de ne rien gagner. <>n vit alors l'einbareat ion s'éloigner, s'approcher du mur en pierre, se mettre en position et attendre une vague favorable qui les porte dans l'île tandis que les passagers couchés à fond de cale reçoivent le revolant de la lame.
La profondeur de ce lac intérieur est de cinquante pieds; son étendue, de deux cents pieds sur cent, et la voûte est à quarante pieds. Tout
y parait bien comme l'eau, et les baigneurs prennent cette teinte et un
oiseau qui prendrait ses ébats sur ces oncles azurées, serait l'oiseau bleu de nos rêves d'enfant.
Sur notre navire a pris passage en même temps que nous un groupe de trois musiciens dont l'un pince la guitare, le second manie l'archet, et le troisième souffle dans un instrument à vent. Nos artistes exécutent leurs morceaux avec une désinvolture surprenante qui montre bien qu'ils sont nés musiciens, qu'ils jouent comme ils marchent, machinalement; c'est leur vie, leur bonheur, leur gagne-pain. Le chef d'orchestre surtout s'abandonne à une mimique surprenante tout en faisant entendre les morceaux les plus variés. On pourrait croire qu'ils ont pour mission d'accompagner les voyageurs et dé les divertir. Il est vrai qu'ils ne vivent pas de l'air du temps, mais ils demandent si peu et d'une manière si gentille ! Et s'ils ne reçoivent rien, ils reprennent leurs instruments quand même, et ils continuent leur concert ambulant. Ils n'ont d'ailleurs que l'ambition de soutenir leur vie afin de continuer à charmer de leurs accords ceux que le goût des voyages éloigne de leurs familles et de leur patrie.
Nous prenons le dîner à Caprée à l'hôtel de la Grotte-Bleue, ou plutôt sur un long perron, le soleil sur nos têtes, sous les pieds la mer qui vous envoie sa brise rafraîchissante, et, auprès de nous, toujours nos trois musiciens. En arrivant, ils se sont découverts respectueusement pour nous saluer, et, comme pour nous demander la permission de se faire entendre. S'ils nous tendent la main, un pourboire d'un franc semble combler tous leurs vœux, et ils recevront avec reconnaissance l'aumône de cinq centimes.
A la fin du repas, des femmes et des jeunes filles s'approchent à leur tour. Elles offrent en vente des coraux, dss ouvrages en bois sculptés, en marqueterie, des soies diverses. " Achetez, achetez, disent-elles, pour Madame ! ". Voyant que nous restons froids, se ravisant : " Pour pères, mères, frères et sœurs "... Malheureusement nous ne pouvons pas nous charger d'une cargaison quelconque en partant pour un long voyage.
Au troisième plan se tiennent les cochers. Nous en choisissons un pour une promenade dans la campagne, en attendant le départ du bateau.
L'île de Caprée est à l'avant-garde de Naples comme la Sicile est à l'avant-garde de l'Italie; elle est rocheuse et ses falaises abruptes s'avancent dans la mer; elle n'est abordable qu'en deux endroits. Les touristes sont sa principale source de revenus. Il en vient plus de trente mille par année.
Les noms de Tibère, d'Auguste, de Frédéric Earberousse sont célèbres en ces lieux. Les trois empereurs, attirés par la salubrité du climat et la tranquillité qu'offre ce rocher solitaire y firent de longs séjours. De là Tibère faisait trembler Rome qu'il noyait dans le sang de ses enfants.
Nous faisons halte à Sorrente. Sorrente la Gentille, an climat idéal, où l'on vient se guérir des maladies du corps et de l'esprit. Les heureuxmortels qui ont l'avantage d'y passer la belle saison, sont des privilégiés. Le matin est destiné aux bains de nier: le temps du farniente dure presque tout le jour; tard dans l'après-midi ont lieu les excursions; après le coucher du soleil la plage devienl le rendez-vous des touristes.
Le Tasse y vit le jour, et le poète à l'âme trop sensible pour être heureux y a sa statue.
L'heure du retour était arrivée pour le bateau, mais uous avions décidé de revenir à Naples par voie de terre.
Les villas que nous traversons sont des plus pittoresques. On a trouvé le moyen de pratiquer à travers les anfractuosités du terrain une route carrossable. Ici, on côtoie un cap où la mer vient briser ses flots avec fracas ; là, elle est taillée dans le roc, et comme encaissée. Les montées paraissent à peine, tellement on a su ménager des rampes douces que nous suivons au trot des chevaux sur le parcours de deux milles. Voyez «dans votre imagination les déclivités et les caps qui bordent le Saint- Laurent à la Malbaie, couvertes de jolies résidences qui s'échelonnent avec grâce, se cachent dans le verdure, au fond des bosquets, tandis que des sentiers les traversent en tous sens. Mais ici, dans les vallons où ne poussent ordinairement que des ronces et des épines, s'épanouissent les vives couleurs des orangers; et les ravins impropres à la culture sont couverts de vignes aux painpes verdoyantes et chargées de raisins.
A Castellaniare nous allons visiter les sources célèbres. Sur un espace de quelques arpents ont été amenés par des conduits souterrains des eaux sulfureuses, gazeuses et minérales de six à huit sortes différentes; on le. constate facilement à les goûter, et chacune a ses propriétés médicales spécifiques.
A six heures nous prenions le chemin de fer qui nous ramène à Naples où nous arrivons à sept heures.
Ce jour, trente-septième anniversaire de ma naissance, je l'ai passé à visiter la ville; et d'abord, nous avons été au Palais-Royal.
Au bas de l'escalier monumental est le buste de Victor-Emmanuel avec ses yeux brillants, sa farouche impériale; en haut, le portrait du prince de Naples fait face à celui du roi Humbert, son père.
En Italie on voit partout la statue de Victor-Emmanuel. Le premier roi de l'Italie une jouit dans son pays d'une popularité incontestée. Chaque ville un peu importante a son corso Victor-Emmanuel, sa galerie Victor-Emmanuel, son musée Victor-Emmanuel, et que sais-je? El celui qui oserait prononcer une parole quelque peu irrévérentieuse à la mémoire du protégé de la maçonnerie, s'exposerait grandement. Le notoire < i;iril>;il<li partage In popularité du maître dont il fut loin d'être le serviteur; lui nnssi a ses statues, ses nies et ses places publiques. Il en est de même du lin diplomate Cavour, mais avec des proportions moindres. De fait, l'idée de l'Italie une est {populaire, et <Yl;iit une grande œuvre que de l'accomplir dans l'ordre et la justice. T.-ii.t de petites principautés gravitaient autour d'un centre qui ne les groupait pas; elles avaient besoin d'un trait d'union pour leur commuaiquer la force et in résistance. Les fondateurs île l'unité italienne auraienl mérité de leur patrie s'ils avaienl su sauvegarder les droits acquis et d'un ordre plus élevé. Le roi d'Italie m' peut pas attenter à
la liberté du diel' de l'Kglise universelle, ni se mettre en état d'antagonisme .ivre celud dont In juridiction s'étend sur les rois de la terre.
La solution de la question italienne est là. Elle serait vite réglée avec un prince à conviction religieuse, assez humble pour se soumettre à l'Eglise, assez fort pour secouer le joug de la franc-maçonnerie. Le Pape et le roi ont leur place en Italie, mais le chef de l'Eglise doit d'abord occuper celle qui lui appartient de droit divin et ecclésiastique.
Xaples est la ville bruyante par excellence. De tous les bruits de la rue, il se forme une note puissant? qu'on entend parfaitement, comme un bourdonnement sourd, de la ville haute. Les cochers crient à tuetête pour appeler la clientèle ; ils s'interpellent entre eux, parlent à tout venant. Ils font claquer leur fouet à longue mise d'une manière retentissante sur leurs chevaux, sans leur faire de mal cependant, ni hâter leur course. Les harnais sont couverts de métal argenté et de plaques blanches, et des sonnettes ne cessent de carillonner. C'est qu'on aime ce qui brille, ce qui fait du bruit. Les voitures roulent avec fracas sur les larges pierres qui pavent les chemins; elles sont plates; les fers des chevaux n'ont pas de prise et glissent en grinçant. Les marchands ambulants parcourent les rues, jettent leurs cris à tous les échos, et augmentent encore la confusion générale.
Dans les rues, chacun peut se croire chez lui, et agit avec la plus grande liberté possible. Dans certains quartiers, des familles entières s'installent sur les places publiques, à Santa-Lucia par exemple, sans antre abri que la calotte des cieux; ils y vivent tout à leur aise et sans plus de gêne que s'ils étaient protégés contre les regards indiscrets par les quatre pans d'une maison. On se livre, de même, à tous les métiers. Ainsi, je voyais des enfants fouiller dans les tas d'ordures et les fumiers des chemins qu'ils vont chercher avec des longs balais et ramassent le long des trottoirs. Ils n'espèrent pas trouver des perles précieuses, mais bien des bouts de cigares, des allumettes, des épingles, des morceaux de verre, et cela suffit à leur ambition. On préfère vivre de bien peu plutôt que de gagner davantage au prix de calculs ou d'occupations qui fatiguent.
A bord du Persia, 12 février. — C'est mercredi, à huit heures dn soir, que nous avons quitté Naples. C'est tout un événement que le départ d'un hôtel: c'est le moment psychologique pour les serviteurs de tous les grades. Depuis quelque temps déjà, en prévision de notre départ prochain, ils surveillent nos allées et venues, redoublent d'attention et de prévenances. Maintenant ils ne nous perdent plus de vue. Ils nous soulagent des paquets les plus insignifiants qui disparaissent dans leurs mains empressées; et lorsque nous arrivons dans la pièce, sur laquelle s'ouvre la porte de sortie, nous les trouvons déjà rendus connue par enchantement, pour nous offrir gracieusement leurs services et nous souhaiter un heureux voyage. Ton! paraît spontané; niais chacun sait -que tout ce monde ne se trouve pas réuni fortuitement, et que toutes «-es
personnes s'attendent de recevoir un souvenir sonnant pour tout ce qu'ils ont fait pour nous gratuitement, ne serait-ce que pour l'attention qu'ils nous témoignent, en assistant à notre départ. Il y a là des figures qui nous sont inconnues ; ce sont des amis discrets sans doute qui veillaient sur notre personne sans que nous le soupçonnions,, et qui étaient toujours prêts à voler à notre secours au moindre danger! La poignée de main qu'ils nous donnent ne laissera pas échapper le pourboire que vous j mettez ! Et ne craignez pas d'offrir quelques sous à cet homme qui se donne l'importance d'un grand personnage; il condescendra à recevoir cette marque tangible de reconnaissance pour ne pas vous désobliger î Si vous tenez à ne pas subir une seconde ronde, le mieux est de prendre la porte et de filer.
Les paquebots se tiennent au large et nous nous y rendons en chaloupe; la mer est couverte d'embarcations de toutes sortes, et nous devons les repousser de la main et de la rame pour nous frayer un passage. Le navire no tarde pas à partir, et nous gagnons nos lits.
Tout alla bien d'abord, et le sommeil s'approchait de nos paupières avec le cortège de ses songes joyeux. l'Orient et la Terre Sainte apparaissaient déjà dans le lointain, lorsque je sentis le vaisseau changer d'allure : nous sortions de la baie, et nous commencions à subir les atteintes de la tempête. Quelle nuit il a fait au dehors, et quelle nuit nous avons passée dans notre cabine ! Le mal de mer est quelque chose d'affreux.
Nous passons devant Charybe et Scylla de sinistre mémoire. Le raz de marée formé par le détroit de Messine et par les caps qui s'avancent au large forment des courants dangereux. Mais les paquebots d'aujourd'hui avec leur fort tonnage et la force de leur hélice, ne sont pas détournés de leur course et évitent facilement les fameux écneils. A trois heures nous entrons dans le port de Messine où le calme se rétablit sur la nier et sur les figures.
Av;int d'aborder en Sicile, retournons à Naples pour raconter une dernière excursion a Pompéî le jour même de notre départ. La même tempête qui nous ;i poursuivis sur nier, faisait rage sur terre. La pluie. poussée pai' la violence du vent, battait les vitres «le noire voiture à les briser en morceaux, mais nous n'avions pas voulu reculer devant la. fureur iks éléments. Tout de même nous n'osons pus entreprendre par un temps pareil l'ascension «lu Vésuve, rendue pourtant facile par la cous traction du chemin de Fer funiculaire de l'agence Cook. Mais le célèbre VOlcan, nous l'avons tOUJOUrS sous les yeux avec ses lueurs blafardes e' terrifiantes qui obscurcissent les rayons du soleil, percent les ténèbres de la nuit, et illuminent toute la contrée environnante de ses clartés rou- Mes! Il n'est pas nécessaire de s'y laisser choir, comme la légende en accuse Pline l'Ancien, pour savoir que c'est au sein de la terre qu'il allume ses feux et va chercher ces matières enflammées qu'il lance dans
les airs ;i des milliers de pieds, pendant que le tonnerre roule dans ses
antres profonds. Toujours les bouches du cratère crachent des laves ardentes qui se répandent en coulées incandescentes; quelquefois les parois de l'immense bouilloire ne peuvent résister à la pression des matières en ébullition qui arrivent à flots pressés du fond de l'entonnoir souterrain; elles éclatent et laissent échapper de leurs lèvres pendantes un fleuve de laves qui brûlent tout sur leur passage, et. en se refroidissant, ensevelissent les campagnes. D'autres fois le Vésuve lance dans les airs des pluies de cendres.
C'est une éruption du Vésuve qui fit disparaître la ville de Pompéi l'an 79 de notre ère. De nouveaux débris s'accumulèrent sur cette momie gigantesque, et scellèrent le tombeau de cette malheureuse ville pendant des siècles. Deux mille personnes périrent dans cette catastrophe fatale, la plupart parce que qu'ils s'étaient attardés sur les lieux du sinistre, cloués sur place par le saisissement, ou occupés à sauver quelque chose du désastre. Pompéi n'était plus qu'un souvenir historique clans la mémoire des hommes, lorsqu'un heureux hasard la fit découvrir sous sa couche funèbre. Ce fut dans notre siècle qu'on trouva à vingt pieds sous terre la ville antique ensevelie vivante. Depuis, des fouilles n'ont cessé de se poursuivre et une ville aux mœurs païennes et antiques apparut aux regards des hommes de nos jours. Les travaux occupent une centaine d'hommes, et on a calculé, qu'avec cette équipe, il faudra soixante ans encore avec une dépense de cinq millions de francs pour la mettre au jour complètement. Le droit d'entrée pour les visiteurs est d'un franc par tête ; c'est un revenu annuel de plus de trente mille francs.
On marche dans les rues que suivaient les contemporains d'Auguste, et l'on voit encore les ornières, que formaient les chariots traînés par des esclaves. Les rues sont étroites; il y a. de distance en distance, surtout aux points d'intersection, des traverses qui permettent aux piétons d'aller d'un côté à l'autre: ce sont des blocs de pierre ou de lave qui laissent une place aux chariots dont on voit encore les traces des roues.
Les maisons sont toutes construites sur le même plan. Un passage conduit d'abord à une cour intérieure qui fournit la lumière aux pièces qui l'entourent; au milieu est un grand bassin qui reçoit l'eau de pluie d'une galerie circulaire à plan incliné. C'est la partie réservée à la vie publique. Plus au fond est une seconde cour avec jardin qu'entoure une colonnade; la famille y avait ses appartements privés. La vie des anciens se passait plutôt en plein air.
Sur la place du forum il est intéressant d'examiner les thermes. Ils nous donnent bien l'idée des bains publics dans l'antiquité. On y distingue la rotonde aux bains froids, les salles pour les bains ;i eau chaude qui arrivait à travers des cloisons et des planchers doubles.
On remarque la maison du Poète, celle du Chasseur dont les fresques bien conservées représentent naturellement des scènes de chasse.
Les musées sont du plus liant intérêt. <>n y voit les formes «les hommes et des animaux dans l'attitude <|n'ils avaient lorsque la morl est venue les surprendre. On peul juger des scènes d'horreur qui marquèrent le dernier jour de Pompéi, lorsque le soleil s'obsrnrcil et que l'air devint enflammé, pendant que la lave, les cendres et la pluie couvraient la terre et tons les êtres vivants comme d'un immense drap mortuaire.
De retour à l'hôtel Dioinède, nous prenons notre dîner, que nous arrosons du fameux vin Lacryma Xristi qui croît sur les pendants de la montagne volcanique.
A Niaples nous reçûmes notre courrier à la case de la poste restante. La liasse du Courrier du Canada, celle de Y Electeur ne nous apprennent rien d'extraordinaire. Maintenant, qu'on découvre dans notre province de Québec de nouveaux scandales, qu'on discute la légalité du coup d'état du gouverneur Angers, peu nous chaut ! Nous n'entendrons de sitôt parler des questions qui agitent notre pays. Lorsque nous recevrons des nouvelles fraîches, il s'agira des événements passés depuis déjà plusieurs semaines. Peut-être le Gouvernement aura passé du rouge au bien. Sera-ce un mal ? Pour nous, notre politique sera celle du voyageur et du pèlerin.
Nous faisons escale à Messine sous la protection du trident de Neptune dont la statue s'élève sur les quais.
La Sicile est comme un appendice de la péninsule italique qui semble plonger sous l'eau pour laisser un passage libre aux vaisseaux du Levant et remonte à la surface de l'autre côté du détroit et se prolonge comme une jetée gigantesque entre l'Europe et l'Afrique. Le terrain est de même conformation géologique, et leurs deux histoires souvent se confondent.
La Sicile a joué un grand rôle dans l'histoire du monde ancien. Elle a servi de théâtre à de célèbres épopées. On la peuplait autrefois de géants; l'Etna servait de demeure aux cyclopes; c'est au fond du cratère que la fable plaçait les forges de Vulcain, le dieu des forgerons. Sur cette péninsule se jouèrent les destinées d'Athène, de Carthage et de Rome. Syracuse, l'une des plus belles villes de l'antiquité, a vu se briser contre ses murs toute la puissance d'Athènes. Placée comme en avant-garde sur la Méditerranée, elle a été en butte aux invasions, et a subi bien des vicissitudes. Tout à tour elle a été la proie des Phéniciens, des Arabes, des Allemands, des Espagnols, des Normands et des Français. Souvent détachée de l'Italie, elle est toujours revenue à cette Boeur siamoise. Elle formait partie du royaume des Deux-Siciles avec Naples pour capitale, Lorsque Garibaldi s'en empara en quelques jours et la lit passer sous le sceptre du roi du Piémont en train de former L'unité italienne.
Ses villes principales sont, avec Syracuse, Païenne l'Heureuse. L'ancienne capitale, la ville commerciale, Messine la Noble, qui voit baigner dans ses eaux les vaisseaux qui foui le service du Levant, Catane qui se donne l'illusion d'être eu sûreté au pied de l'Etna. Marsala, célèbre par si. n vin.
Des personnages célèbres el des savants ont illustré La Sicile, (tels que Théocrite et le grand Archimède. Païenne. Catane et Syracuse ont pour patronnes sainte Rosalie, sainte Agathe et sainte Lucie, leurs concitoj ennes.
Nous n'avons Pail que mettre les pieds sur la terre de Sicile, le temps
de connaître Le type du cicérone importun, mouche de la Table, qui tourne
intour de vous, vous bourdonne à l'oreille, et ne cesse de vous
poursuivre de ses attentions obséquieuses. Tel, le soir, lorsque la lumière vient de s'éteindre, nous harcelle de son cri agaçant l'obsédant maringoin; il passe en bourdonnant devant votre oreille, vous réveille au moment où vous allez vous endormir et vous échappe avant que votre main ne l'atteigne, pour recommencer toujours la même chanson. C'est en plein soleil que notre cicérone, modèle du genre, nous fait endurer le même supplice. Rien ne peut l'éloigner: ni prières, ni menaces, ni mauvais traitements. Il s'obstine à nous suivre, à nous donner des renseignements, malgré toutes nos protestations. Il nous entreprit à notre arrivée et ne nous lâcha pas jusqu'au retour. Nous dûmes l'endurer tout ce temps, et, à la fin, lui payer un pourboire, d'abord pour les services que nous avions dû subir, et ensuite pour les paroles un peu dures que nous avions peut-être adressées à un homme qui accomplissait son devoir d'état.
Nous avons passé la soirée sur le pont du bateau. Quelle température idéale en plein février ! Le ciel est pur et la lune dans son plein répand une douce lumière tandis que les étoiles brillent au firmament. la silence s'étend sur la mer. Devant nous Messine s'élève en amphithéâtre et brille dans les ténèbres.
Tout à coup se détache du rivage un léger bateau tout illuminé qui s'avance, passe devant nous et va prendre terre. Du sein des lumières s'échappent les accords d'une fanfare qui lance dans les airs ses notes gais, en même temps que des fusées s'élancent dans l'espace et retombent en globes de feu. Nous sommes en carnaval, et c'est le mannequin du carnaval, qu'on promène en triomphe. Sur terre on le suit encore par la traînée des lumières, les cris de joie de la foule et les sons joyeux de la musique carillonnante.
C'est ainsi qu'on s'amuse en ces pays privilégiés où l'on est tout entier aux plaisirs du moment, où les soucis ne fatiguent pas l'esprit, ni la tristesse n'assombrit les coeurs, si ce n'est sur le passage du simoun qui dessèche les visages comme l'herbe des champs.
Nous causâmes longtemps sur le tillac. Il faisait bon de vivre, de se laisser vivre. Tout était si beau autour de nous. Le firmament luimême nous invitait à le contempler et à lire dans son diadème d'étoiles étincelantes la grandeur et la bonté du Dieu Créateur. Mes compagnons rentrèrent; je restai seul et j'assistai au départ du navire. D'abord on s'aperçut à peine qu'il avançait sur les eaux tranquilles; mais, à mesure qu'on sortait du port, les vagues commencèrent à le remuer. Nous passâmes entre la Sicile et l'Italie qui s'éloignèrent et se perdirent dans le lointain, et le vaisseau continua sa marche solitaire.
Alexandrie, lundi, 15 février. — Partis do Messine le jeudi soir n<mv arrivions à Alexandrie le lundi. La traversée de la Méditerranée ne se fit pas sans un coup de vent. Le vaisseau balloté en tous sens se penchait péniblement comme si, fatigué, il eut voulu changer de posture se reposer sur le flanc, au point qu'un passager glissa sur le pont à angle droit et allait faire le plongeon lorsque le garde-corps l'arrêta heureusement. On s'accoutume cependant aux mouvements du navire el a
tons ses soubresauts ; notre pied se fait à l'équilibre instable du paquebot se frayant un passage à travers des montagnes mobiles qui le soulèvent sur leurs cimes altières. Le bruit des vagues qui arrivent menaçantes, le murmure laborieux et saccadé de l'hélice qui secoue le navire et le pousse de l'avant, les rafales du vent qui se précipitent en sifllant et jettent en passant leur cri sinistre dans les haubans: tout nous apporte la note lugubre des détresses de la mer. L'oreille pourtant se fait au vacarme confus des éléments déchaînés, on finit par se laisser bercer par la tempête qui gronde et on oublie qu'on passe au-dessus des abîmes sans une voile à l'horizon qui puisse accourir à notre secours en cas de danger. Les marins se font de la mer une seconde patrie, une patrie mouvante, bornée par l'horizon qui recule à mesure qu'on avance, en même temps qu'il se ferme derrière nous. Avouons cependant que la mer est aux poissons et la terre aux enfants des hommes, et que nous nous sentons bien chez nous et en sûreté seulement lorsque nos pieds reposent sur la terre ferme.
Nous avons entrevu les îles de Malte et de Crête; nous approchons des côtes d'Afrique; et, au bout de l'horizon nous apparaît, comme une étoile, la lumière intermittente du phare d'Alexandrie.
Mais la mer est houleuse et le capitaine tient le large. Peut-être faudra-t-il attendre au lendemain pour franchir l'étroit défilé qui conduit au port. Heureusement le signal est donné de hisser le pavillon, et bientôt après, apparaît sur les vagues une voile qui approche : c'est la chaloupe du pilote. Celui-ci n'ose risquer l'abordage; il vire de bord, et, à sa suite nous passons à travers les bouées indiquant les sinuosités du chenal que bordent des battures de rochers mises là pour arrêter la rague envahissante.
Le Persia est encore en mouvement qu'il est assailli par la foule des cochers et des commis d'hôtels ; dans leur zèle ils enlèvent les malles des ■nains des passagers pas assez sur la défensive, et les forcent de les suivre. C'est un tiraillement, un sauve-qui-peut général.
Une légère embarcation nous conduit à terre. Nous dûmes passer par la douane; mais les formalités ne pèsent guère à ceux qui se prévalent de leurs titres de citoyens anglais.
Mardi, 16 février. — Nous sommes vraiment aux vieux pays. Si l'Europe ;i des traditions anciennes par rapport à la jeune Amérique, elle est moderne si nous la comparons ù la contrée que traverse le Nil, le Tigre et l'Euphrate. Eu efferf c'est là que s'est concentrée la vie de l'humanité pendant des siècles; on y retrouve des traditions et des monuments 'iui remontenl aux premiers âges du monde. Tous les peuples èbres «le l'antiquité s'y sont rencontrés dans lis douces relations de la p;ii\ ou dans les sanglants combats de la guerre; et le souvenir >\<^ événements qui intéressent davantage les enfants d'Adam planent sur ees lieux mystérieux.
La terre que qoub foulons présentement, <'st remplie de souvenirs bibliques; le père des croyants l'habita : Joseph, fils du patriarche Jacob, la gouverna; pendant trois cents nus elle fut lu patrie providentielle du
peuple de Dieu ; elle fut le témoin étonné des miracles de Moïse ; elle eut l'honneur suprême d'offrir l'hospitalité à la sainte Famille fuyant la persécution du cruel Hérode. Dès les temps apostoliques il se forma à Alexandrie une église qui devist la première après Kome; fondée par saint Marc, disciple de l'apôtre Pierre, elle devint le siège de l'orthodoxie < ombattive sous les Athanase et les Cyrille.
Malheureusement, elle passa sous le joug du croissant; au contact de la morale énervante du Coran, le peuple d'Egypte, renommé par sa sagesse, subit sa fatale influence. Aujourd'hui, après des siècles d'abrutissement, il tend à se relever de ses ruines morales en se tournant de nouveau vers le christianisme.
Alexandrie doit son nom au grand conquérant macédonien qui la fonda pour être le centre de son empire. Napoléon lui fit l'honneur d'une descente sur ses côtes, et d'une victoire mémorable sur ses habitants; le nouveau géant militaire de son regard d'aigle embrassait déjà l'univers dans ses visées ambitieuses, mais il voulait d'abord prendre sa mesure à l'ombre projetée par les Pyramides, et s'entourer d'une auréole mystérieuse au pays du Levant, avant de conquérir sa large place sur le continent européen. Du coup il attira sur cette contrée les regards du monde civilisé. L'Angleterre accourut la première; le lion britannique posa sa griffe sur sa proie et ne la retira plus. Aujourd'hui, la fière Albion, sous prétexte de protectorat, s'empare paisiblement, mais sûrement du sol ; elle ne s'arrêtera pas avant qu'une voie ferrée ne longe toute la côte orientale de l'Afrique et ne fasse rentrer ce vaste territoire dans ses possessions mondiales. Les Français sont venus; ils ont accompli une œuvre colossale et internationale en perçant l'isthme de Suez. Cela devait servir surtout aux Anglais pour leur permettre de faire le commerce des Indes. Il est rare que la diplomatie anglaise ne s'empare pas des marrons que d'autres ont tirés du feu.
Nous logeons à l'hôtel Bonnard, sur les bords de la Méditerranée. Ce matin, j'étais joyeusement éveillé par le bruit de la mer venant mourir en se déroulant sur les sables du rivage, ou déferlant sur les brisants qui le bordent; c'est une musique que je connais; je me crus sur les bords du Saint-Laurent.
Nous avons été faire une promenade à travers la ville. L'étranger est frappé par la variété des costumes et des figures. On en rencontre rie toutes les nuances et de tous les types, surtout dans les quartiers réservés aux Juifs. Les bazars attirent l'attention des nouveaux arrivés. Ce sont des expositions de marchandises de toutes sortes qui s'étalent le long des chemins et gagnent jusqu'aux rues d'ailleurs étroites et tortueuses. De ce bric-à-brac émergent les barbes blanches des vendeurs qui semblent en faire partie Le Juif étendu négligemment, tire nonchalamment des touches de sa narguilée - pipe à Long tube plongeant dans un flacon d'eau parfumée que doit traverse;- la fumée capiteuse avant d'arriver au fumeur. Tout est confondu dans un désordre et une malpropreté typiques.
Il y a là tout un monde pour qui le travail ne pèse guère. Mais lorsqu'un acheteur fait sortir de sa somnolence le marchand, son œil cupide se réveille plein de convoitise et la vie revient sur son visage mat et efféminé.
Les indigènes proprement dits portent presque tous un costume plutôt ample et féminin. Une tunique partant du cou et s'étendant jusqu'aux genoux en forme de jupe est le vêtement de rigueur. On s'enveloppe quelquefois dans une couverture qui s'enroule autour de la taille. Par-dessus on ajoute les parures, suivant le goût et les moyens de chacun. Maintenant mettez dans ces accoutrements des visages de toutes les couleurs depuis le teint châtain jusqu'au noir capable de faire pâlir une plaque de poêle du plus pur ébène; et vous aurez une idée du coup d'œil qu'offre cette population. Il y a cependant un article de toilette commun à tous, que portent les petits comme les grands, le pauvre comme le riche, dont se coiffe le fellah et se pare le khédive, c'est le fez, calotte sphérique de feutre rouge avec un gland de laine ou de soie, sans bord, plus étroit du haut. Un autre article de rigueur pour les femmes, d'un effet étrange et pénible, c'est le voile facial qui est attaché aux oreilles, retenue sur le nez par une espèce de tube ou bobine, et qui tombe jusque sur la poitrine. C'est une marque de la déchéance de la femme chez ces peuples qui ne connaissent pa.s le christianisme. La femme n'a pas le droit de paraître en public, la figure découverte; et encore doit-elle se tenir hors cl as boutiques et des magasins. Dans la maison elle ne doit pas se mêler à la race supérieure; elle n'a pas droit d'aller prier dans les mosquées. Elle est soumise à l'homme qui la méprise et la met au rebut suivant son caprice. C'est à douze ans que les petites filles, jusque là couvertes d'une espèce de tunique plus ou moins sale, commencent à se voiler, si elles veulent être respectées. Et, toute leur vie, elles sont condamnées à vivre dans l'oisiveté, l'ignorance et la sujétion.
Seuls, les chrétiens savent conserver à la compagne de l'homme, son semblable sinon son égale, le rang qui lui convient, et lui prodiguer les marques de respect et d'estime qu'elle mérite. C'est Notre-Seigneur (|iii a donné à la femme sa place dans le monde,; et, en choisissant l'une d'elles pour être sa mère, il l'a élevée au-dessus des anges et des hommes.
Alexandrie est une ville cosmopolite. Les mœurs orientales et européennes s'y donnent rendez-vous. Les étrangers y vivent dans des quartiers séparés. On y rencontre des maisons privées et des grands magasins comme nous sommes accoutumés d'en voir. Les Italiens y sont les plus nombreux. Viennent ensuite les Grecs, les Français et les Anglais. <>n entend parler le dialecte de tons ces peuples, mais l'arabe est la langue du pays.
Nous avons visité la ville et tons ses monuments, en particulier la colonne célèbre de Pompée.
I bord '/" Rhamanieh, 1!) février. ■ Nous voguons sur la Méditerranée, en route ponr la Terre Sainte. Nous avons des heures libres, j'en profite pour prendre des notes sur le voyage du ('aire et sur les Pyramides.
C'est mardi que nous avons fait cette excursion. Nous revenions le lendemain, veille de notre départ.
Les wagons des chemins de fer ressemblent à ceux d'Amérique: ils ne sont pas par compartiments. Le trajet d'Alexandrie au Caire dure quatre heures. Il ne ressemble pas à ceux que nous avons faits jusqu'ici. Nous traversons une vaste solitude, et de chaque côté des plaines immenses s'étendent à perte de vue. Pas le moindre coteau, pas la moindre vallée. C'est monotone et fatiguant pour la vue qui n'a rien pour la borner et la reposer. Cependant ce n'est pas le désert avec ses sables arides et brûlants. N'oublions pas que nous sommes dans la plaine du Nil. Les inondations du fleuve ne durent qu'une couple de mois, il est vrai, mais l'industrie des hommes supplée à la nature. Des canaux vont chercher l'eau du fleuve pour la distribuer en tous sens et répandre la fertilité. Vous voyez des chameaux et des ânes, quelquefois des bœufs attelés à une roue munie de godets, qui se remplissent aux grands canaux et se déversent dans des ruisselets, et ces animaux, d'un pas docile et lent, sans que personne les conduise, tout le jour exécutent ce mouvement de rotation et font tourner la roue de la fécondité. Ailleurs deux personnes plongent dans les ruisselets des espèces de cuvettes qu'elles déversent ensuite par un mouvement de bascule et comme automatiquement dans des sillons tracés dans la plaine. Ainsi chaque pouce de terrain a <sa part de l'élément fertilisant, et ainsi, grâce à l'humus du Nil et à la chaleur du soleil qui ne manque pas, des terres naturellement arides se couvrent de moissons abondantes.
Le progrès moderne semble avoir envahi ce désert, puisque nous le traversons emportés par la vapeur; nous y voyons plutôt les deux civilisations. Le long de la voie ferrée que nous suivons est la voie de terre où les voyageurs s'avancent à l'antique mode. Le chemin est étroit et pas praticable pour des voitures. C'est donc une procession de personnes à pied : hommes, femmes, enfants, conduisant devant eux des animaux divers: chameaux, ânes et quelquefois chèvres. On remarque surtout les caravanes de bédouins ; leur religion ne leur permet même pas de se fixer quelque part ou d'habiter des maisons avec plafond; ils vivent sous des tentes comme les anciens patriarches. Il est étrange à des yeux pas accoutumés à pareil spectacle, de voir ces familles affublées de costumes divers, traverser errantes et solitaires la vaste plaine.
Cependant on rencontre de temps en temps des villages à l'aspect triste et misérable; c'est un amas de huttes en terre ou tannières entourées d'immondices de toutes sortes. Dans ces réduits obscurs et malsains avec cheminée en terre et porte basse, vivent pêle-mêle des êtres humains et des animaux domestiques ; autour, dans un petit enclos, sont les bêtes de somme.
On remarque la même insouciance à l'égard de la demeure des morts. Il paraît que quelques heures seulement après le décès d'une personne, son corps est enveloppé dans une couverture et enfoui dans une fosse; on a soin seulement de poser quelques pierres m111' retiennent le sable. On ajoute quelquefois un petit monumenl surmonté d'une colonnette, qu'où entoure «l'un turban, si c'esl un homme. .!.■ n'ai remarqué aucun signe de religion.
Nous arrivons dans la grande ville du Caire, la somptueuse capitale, à midi et demi, et notre guide nous conduit au fashionable hôtel < oriental.
Il y va largement, et ne marchande pas; car il a dans son idée de nous accompagner en Terre Sainte à titre de drogman.
Le Caire est la ville des mosquées. Une forêt de minarets peuplent les airs; nous avons visité celle de la citadelle. Nous gardons notre eîiapeau sur la tête, mais nous ne pouvons de nos chaussures profanes fouler le tapis de Turquie qui recouvre le parquet dans toute son étendue et assourdit nos pas ; il nous faut accepter les babouches ou sandales que des prêteurs intéressés passent à nos pieds.
Le Caire — Mosquée de Méhémet-Ali.
Il n'y 8 ni autel, ni lianes, ni chaises; mais, en revanche, suspendues ;i la route, une multitude de Lampes où L'or et les pierres précieuses brillent u profusion. Pendant que nous visitons le temple mahométan un Arabe s'avance pour faire su prière. Comme cérémonie préparatoire il a dû se purifier dans la Fontaine de la cour d'entrée en se lavant Les pieds. <>u se rend miens compte de L'à-propos de cette ablution lorsqu'on songe que les pieds ne sont nullement protégés contre la poussière *'\ la boue des chemins, il lui est permis alors de pénétrer dans
l'enceinte Sacrée. Il l'ait quelques pas, et s'arrête; il enlève ses sandi Les, se dépouille de quelques vêtements e1 parures <|u'il culasse auprès
de lui, et commence alors la prière que tous fout de la même manière, avec les mêmes génuflexions et prostrations, et les mêmes gesticulations. Il se met d'abord à genoux, se prosterne, se relève, s'abaisse de nouveau pour toucher de son front le pavé du temple, se relève encore, étend les bras vers le ciel, se jette de nouveau la face contre terre. La cérémonie a duré un quart d'heure et pendant tout ce temps ses lèvres ont murmuré des prières à Allah, et dit les louanges de Mahomet, son prophète. Lorsque tout est fini le mahométan s'assied sans façon, et, s'il lui prend fantaisie, se repose en s'étendant. Sur le point de partir, il ramasse ses vêtements et refait sa toilette.
On ne peut se défendre d'une certaine émotion en entrant dans un temple qui représente la foi de tout un peuple, une foi encore vive après tant de siècles d'existence. C'est que le chef arabe, qui l'a fondée, connaissait son peuple; il lui a donné la religion qui lui convient. Il lui fallait une religion simple avec des démonstrations extérieures dont l'effet fût infaillible, afin de satisfaire à un fond de fatalisme qui distingue l'habitant du désert; il ne devait pas le gêner dans ses mœurs et il devait lui accorder des plaisirs sensuels dans l'autre vie : et c'est toute la religion de Mahomet. iSes disciples à'en trouvent bien, et ne veulent pas échanger leur religion avec aucune autre, parce qu'elle est la plus commode, et la plus adaptée à leurs mœurs. Même les femmes, par suite de l'abâtardissement de la race, et du fanatisme religieux, sont attachées à une religion qui les tient dans l'abjection et sous l'asservissement brutal de l'homme.
Ce matin, sur les quatre heures, nous partions pour les Pyramides. Sur le haut du jour le soleil est brûlant, et d'ailleurs il nous faut revenir avant onze heures, pour ne pas trouver ouvert le pont construit sur le Nil.
A cette heure matinale, l'air est frais, presque froid. Deux voitures à deux chevaux portent toute la caravane. Deux cochers, noirs de figure mais blancs par le vêtement, tiennent les guides.
Quelle route superbe, je dirais unique, nous suivons jusqu'aux Pyramides, sur une distance de deux lieues ! Très large, élevée au-dessus des prairies du Nil au moyen de terrasses en pierre, elle s'allonge devant nous indéfiniment. Avec ses deux rangées de grands arbres dont les branches tendent à se rejoindre par le haut, elle ressemble à un tube qui se prolonge à perte de vue et va en se rétrécissant, et laisse apercevoir tout au bout, comme un point noir, les célèbres Pyramides.
Nous tenons le milieu de la route, et allons à rencontre de presque tous les voyageurs qui se rendent au marché. A droite et à gauche s'avancent dans une procession sans fin des Anes et des chameaux et leurs conducteurs; ils suivent d'un pas automatique cette route qu'ils parcourent depuis tant d'années. Ils viennent de la plaine du Nil où on les a chargés de fourrage; ils ont monté péniblement la côte du chemin, puis, arrivés au sommet, ils se sont redressés, ont pris leur place dans les rangs, et sont partis pour la ville. Les chameaux sont souvent reliés les uns aux autres par une simple corde, et ils paraissent s»' succéder sans interruption. Et c'esi un spectacle étrange de voir se balancer
dans l'espace, sortant de leurs longs cous, toutes ces têtes. Elles s'avancent horizontalement au chemin et semblent examiner de tous les côtés. Encore au dessus s'élèvent les bosses monumentales avec leurs charges. En dessous des chameaux trottinent au ras de terre les petits ânes, sans bosse et presque sans cou, mais aux longues oreilles qui semblent accorder avec les pieds agiles. Eux aussi ont sur le dos une charge sous laquelle ils disparaissent presque,, mais qu'ils portent allègrement. Au
Egypte — Les Pyramides.
contraire des chameaux leurs tètes s'abaissent vers la terre; ils ne regardent que la route qu'ils parcourent en se hâtant. Leurs petits pieds battent dm, tandis que leurs compagnons de 70yage plus haut montes avancent lentement leurs longues jambes que terminent de larges pieds en forme de pattes d'<»ie. particulièrement adaptes aux sables du désert, il y ;i aussi, mais en bien moindre nombre, des espèces de buffles. A travers toutes ces bêtes de somme se meuvent quantité d'hommes, de baumes et d'enfants. Et tout ce momie et tonte eette ménagerie se dirigent
d'un corps vers le Caire pour le marché.
Dans la plaine on voit les hommes occupés à couper la moisson et charger les bêtes. C'est n'aiment le terrain que couvre le Nil en le rendant d'une Fécondité Inépuisable. <>n n'y voit pas de clôtures, mais
chacun connaît son champ; il en fauche une partie tous les matins, et lorsqu'il a fini, le premier pré est prêt pour une nouvelle récolte.
Nous voilà sur la limite qui sépare la vallée fertile du Nil du désert aride. On ne voit plus que du sable et il s'étend jusqu'en Algérie.
. Les Pyramides commencent à se détacher dans le lointain et à monter dans l'espace; elles apparaissent bien petites d'abord; on s'aperçoit bientôt que ce n'est pas une œuvre ordinaire. Et maintenant que nous sommes à leurs pieds, elles apparaissent d'une majesté qui nous étonne. Ce n'est, il est vrai, qu'un amas de blocs de pierres superposées, entassées les unes sur les autres, sans même de ciment pour les retenir. Mais c'est justement cette simplicité sublime qui en fait le prix et la grandeur. Dans une contrée où les carrières n'existent pas, on a trouvé moyen de transporter des quartiers de rochers et d'aller les poser à des hauteurs où l'on ne sait si les instruments modernes perfectionnés pourraient aller les porter. A l'entrée du désert où rien ne change, où rien ne fait saillie, ces colosses de pierre s'élèvent sans art ni architecture à la manière des montagnes qui ne sont pas l'œuvre de l'homme. Et c'est pour proclamer le néant des grandeurs humaines, puisqu'elles recouvrent les cendres des rois Pharaons, que ce monument funèbre s'élève, toujours immobile comme l'immobilité qui pèse sur ces lieux, toujours solennel dans l'éternel silence qui les entoure, toujours debout là où rien ne s'élève.
Ces montagnes artificielles à triangle isocèle de cinq cents pieds d'arête, protègent contre les ardeurs du soleil une dizaine d'Arabes ou Bédouins qui attendent pour se mettre au service des voyageurs, et leur offrir des objets insignifiants qu'ils prétendent avoir été trouvés au pied des Pyramides. L'un d'eux est algérien; sa figure, douce et franche, attire la sympathie. Nous le chargeons de monter à notre place les deux cents marches que forment les pierres en saillie. Il s'exécute volontiers et nous le contemplons escaladant au pas de course les degrés de trois pieds de rampe et davantage. Du sommet il nous adresse dans l'espace un grand salut et commence la culbute de la descente, s'appuyant d'une main sur la pierre, et se servant de l'autre pour conserver l'équilibre. Il avait gagné son pari d'opérer l'aller et le retour en moins de huit minutes.
La montée des Pyramides est dangereuse, et il n'est pas permis de la faire sans un guide.
Nous quittons les Pyramides pour aller voir le Sphinx de Gizeli. Nous n'en dirons mot pour conserver à ce personnage mythologique son caractère mystérieux et énigmatique.
Au retour nous rencontrons de nouveau toutes les caravanes du matin, cette fois revenant du marché tandis que nous rentrons à la ville. Les charges ne sont plus les mêmes. A la place du fourrage sont installées des hommes et quelquefois des familles entières, mangeant la canne à sucre qu'ils ont achetée au Caire. 11 est curieux- de voir tonte cette population flottante. Les uns, installés sur la bosse des chameaux, se balancent dans les airs comme une vague aérienne, et semblent toujours approuver de la tête niais en sens contraire du mouvement de la bête qui les porte; les autres montent des ânes et, par suite de la conformation de leur selle, sont renversés en arrière, tandis que leurs pieds
se tourmentent pour accorder avec le trot des petites bêtes qui vont leur train rapide et saccadé.
Nous avons visité le musée précieux par les antiquités qu'il renferme. On admire les fameuses momies égyptiennes. L'une d'elle surtout est frappante. C'est une princesse morte depuis des milliers d'années ; les cheveux, les dents, la chair sont bien conservés. La figure respire quelque chose de farouche et est pleine de hauteur égoïste.
Egypte — Les Pyramides.
Nous traversons le pont qui va s'ouvrir bientôt pour livrer passage aux vaisseaux qui vovagent sur le Nil. A dix heures nous sommes de retour à l'hôtel.
Dans l'après-midi nous sortîmes dans la ville, mais nous n'osâmes pas, ;i l.-i manière «les riches indigènes, nous promener dans les rues à dos d'âne, excitanl notre coursier île la voix H de la canne, tandis qu'un domestique nègre en jupon blanc et pieds nus, court par derrière pour
le frapper avec un fouet, s'il ralentit sa course.
Nous revînmes le même soir à Alexandrie. Sur le train je liai con-
naissance avec un Egyptien. Il est marié avec une femme arabe et doit
oumettre aux mœurs <\\\ pays. S'il reçoit la visite d'un musulman,
DE ItUME A JAFFA
sa femme ne se montre pas ; si c'est celle d'un chrétien, elle fait les honneurs de la maison. 11 dit qu'un musulman absorbé dans la prière pourrait se laisser tuer sans se défendre. Dans les offices publics, l'iman commence la prière et tous continuent, faisant ensemble les mêmes gestes et prostrations. Je m'aperçus que, tout en parlant, il roulait entre ses dtigts, des grains enchaînés comme un chapelet. Je lui demandai l'explication; il me répondit que c'était une coutume du pays pour tuer le temps, qu'il avait une raison spéciale, puisqu'il voulait se déshabituer de la pipe.
Les Egyptiens me paraissent intelligents et doux et m'ont fait une impression favorable: Leur geste, en parlant, est sobre, et leur voix convaincue.
Musulman en prière.
ST PAUL . Se, dernière, an»»» P»r M^TAbbe Fo^ax-d Paôr 333
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