‹ Aux vieux pays (impressions et souvenirs)Chapitre 23 sur 35 · EXCURSION A BETHLEEM ET A LA MES MORTE · texte numérisé non relu

EXCURSION A BETHLEEM ET A LA MES MORTE

Bethlém, 24 février 1892. — Hier, je célébrais à L'Autel de (a Crucifixion ou de la Mise en Croix; ce matin, c'étail à celui de Sainte-Marie- Madeleine. Une rosace sur le plancher marque la place ou Jésus apparut à la pécheresse repentante. A la vue du tombeau vide de bob maître, la malheureuse se désespérait, lorsqu'elle aperçul un homme qu'elle pril pour le gardien du jardin. S'adressanl ;i lui en toute confiance : 'Si

c'est vous qui l'avez pris, dit-elle, dites-moi où tous l'avez mis ". Et l'inconnu de répondre : " Marie ". Et Marie de tomber à genoux en s'écriant : " Maître " ! Son cœur avait reconnu Jésus.

Comme aux autres endroits consacrés par des faits mémorables de la vie de Jésus-Christ, on y dit une messe appropriée à l'événement qu'il rappelle. L'épître, l'évangile, tout nous parle de l'apparition du Maître adoré à la pécheresse convertie.

De bonne heure, tous les pèlerins étaient de retour à l'hôtel, car, c'est le jour du départ pour l'excursion de Bethléem et de la mer Morte. Déjà notre drogman nous attendait avec ses chevaux et ses moukres. Nous fûmes bientôt prêts.

Nous avons revêtu des costumes de circonstance. MM. Casgrain et Faguy se sont affublés de grands manteaux blancs qui les enveloppent et descendent jusqu'aux talons ; les autres se sont contentés — car nous ne sommes pas encore dans la saison des grandes chaleurs — de voiles blancs qui entourent les chapeaux et tombent sur les épaules.

Il n'est pas question de voitures, puisque, à part la route de Jérusalem à Bethléem, il n'y a que des sentiers. Force nous est donc d'entreprendre le voyage à cheval. J'avais seul un peu l'habitude du métier. Notre drogman le savait et m'offrit le premier un coursier d'apparence bien paisible. Je sautai en selle; et, en guise de souvenir de joyeux avènement, j'étrennai légèrement un petit fouet dont nous nous étions tous précautionnés. Mais le cheval était arabe pur sang, et n'entendait pas le badinage ; il ne fit qu'un bond et s'élança emportant son cavalier. Heureusement que les pieds me tombèrent dans les étriers et je pus me mettre d'accord. Je risquai un commandement pour adoucir son tempérament par trop belliqueux ; il ne parut pas comprendre — j'oubliais qu'il était arabe de sang et de langue. Tout à coup il s'arrête effarouché; c'était le moment psychologique; je fais le saut périlleux, et me voila sur le terrain solide. J'échange ma bête fougueuse contre le cheval de notre drogman, animal tranquille qui me permettra de faire la conversation avec les confrères ou de lire dans mon Guide, pendant que la caravane s'avancera lentement.

L'incident clos, les six prêtres et le drogman montent chacun son coursier et se mettent en route accompagnés de deux moukres et du cuisinier Baraket; ceux-ci suivent à pied les deux chevaux qui portent le bagage, des provisions et la batterie de cuisine. Nous prenons le chemin

• If Bethléem que nous laissons bientôt pour aller au pays de saint Jean- Baptiste, le précnrsenr du Messie.

Nous arrivons d'abord ;i Saint-Jean-du-Désert. Marie et Elisabeth, su cousine, s'y rencontrèrent dans une maison de campagne qu'y possédait Zacharie. Tontes deux eurent L'intuition de leur bonheur cl se félicitèrenl des grandes choses que Dieu avait opérées en elles. L'enfant d'Elisabeth tressaillit eu présence de l'enfant de Marie e1 Pul purifié de la tache originelle dès avant, sa naissance. L'éniolion des mères heureuses cl ravies se traduisit dans t\^>i paroles inspirées. " <> nia cousine,

• lit Elisabeth, vous êtes bénie entre toutes les femmes ci le fruit de vos entraillés esl béni"! VA Marie improvise le cantique sublime du Ma gnificat: "Oui, mon finie glorifie le Seigneur, cl mon espril se réjouit; car Dieu, qui élève les humbles e1 abaisse les orgueilleux, a regardé ma

bassesse, et il a fait eu moi de grandes choses ". Puis elle ose proclamer que son nom passera à la postérité, que toutes les générations la proclameront bienheureuse . Et, tandis que des personnages fameux n'ont pu échapper à l'oubli du temps Marie, l'humble fille, est à jamais célèbre. Dans le sanctuaire de la Visitation nous chantons de toute notre âme le Magnificat, le cantique d'une humble vierge dont le nom a traversé les siècles porté sur les lèvres des chrétiens.

Le Magnificat de la Vierge a eu son écho dans le Bencdictus du saint vieillard Zacharie à la naissance de l'enfant d'Elisabeth, lorsque luimême recouvra, par miracle, l'usage de la parole : " Dieu, chante-t-il, a visité la terre, et ses desseins sur les hommes vont s'accomplir. Les prophéties cèdent devant la réalité; les ombres fuient devant la lumière qui illumine toutes les nations assises dans les ténèbres de la mort, pour les diriger dans la voie du salut ".

Cette lumière, qui s'est levée à l'Orient, a brillé jusqu'au Septentrion lointain, et nous sommes venus, nous aussi, après tant d'autres, chanter le cantique de la Rédemption au pays de Jésus.

Saint Jean-Baptiste est le patron des Canadiens français. Comme le saint précurseur notre peuple a sa mission; comme lui, il s'est préparé dans les épreuves à la remplir. Les débuts furent rudes dans un pays neuf et sauvage ; il a grandi au milieu des persécutions ; il a souffert pour conserver sa langue et sa religion. Que deviendra-t-il ? S'il est fidèle à sa vocation, il paraît appelé à de nobles et saintes destinées sur cette terre du Nouveau-Monde.

Sur le chemin de Jérusalem à Bethléem est le tombeau de Rachel, l'épouse préférée de Jacob, la mère de Joseph et de Benjamin. Le modeste monument qui rappelle son souvenir ne peut être comparé aux Pyramides qui recouvrent les cendres des rois. C'est moins grand, mais plus touchant. A la vérité la mère qui forme des familles patriarcales, comme Rachel, joue un rôle important; elle méritait de passer à la postérité autant que le conquérant qui fonde dans le sang et les larmes un empire périssable.

Bethléem. — Jérusalem est la ville ingrate et coupable qui tue les prophètes. Elle a fait mourir l'Homme-Dieu. La grotte de l'Agonie, le Cénacle, le Calvaire, le saint Sépulcre, les palais d'Hérode, de Caïphe et d'Anne, le Prétoire rappellent des souvenirs qui accablent le cœur croyant.

" Il n'en est pas ainsi pour Bethléem, la ville " du froment " On y respire plus à l'aise dans une atmosphère plus pure. Ou entend encore dans les airs les doux échos du cantique des anges au-dessus de la crèche; on voit encore briller au firmament le reflet de l'étoile qui conduisit Les Mages au berceau de Jésus.

Bethléem est sur la hauteur. C'est un bourg considérable et d'un aspect pittoresque, disposé en étagères sur le flanc de la colline. A ses pieds s'étendent <\<>* champs fertiles comme des oasis <,ui reposent la vue dans ces pays de montagnes. Ils rappellent des scènes bibliques gracieuses et instructives, [ci, Buth la Moabite glanail les épis nombreux que laissaient tomber les mains généreuses des moissonneurs du riche

Booz. Celui-ci s'intéressa à la gentille étrangère qui n'avait pas voulu se séparer de Noémi, sa belle-mère, retournant au pays des ancêtres. La Providence avait conduit ses pas. Elle épousa le maître du champ et elle a l'honneur insigne de compter parmi les ancêtres du Messie.

Là. David, jeune pâtre, gardait son troupeau lorsque le grand-prêtre Samuel, conduit par l'Esprit de Dieu, vint répandre sur son front l'huile sainte qui fait les rois. Il sera, lui aussi, l'ancêtre du Christ, sa figure la plus parfaite, et son chantre inspiré.

Le champ des Bergers est un peu plus éloigné. Dieu appelle d'abord les humbles de la terre à venir adorer le Dieu du ciel dans la crèche de Bethléem. Des pasteurs entendent les voix des anges dans le firmament étoile; ils laissent là leurs troupeaux errer à l'aventure sous la garde de la Providence et montent jusqu'à l'étable où repose l'Enfant-Dieu.

Xous avons tous eu le bonheur de dire notre messe dans la grotte de la Nativité : M. Têtu, à l'autel des Mages; le curé Faguy, à celui des Saints-Innocents; moi-même dans la chapelle Saint-Joseph de l'Apparition ; M. Casgrain à celle de Saint-Jérôme, ce Dalmate de génie indompté que la corruption de Rome décida à venir s'établir auprès de la Crèche du Sauveur, où il passa quarante-cinq ans dans la prière, la méditation des grandes vérités, et l'étude des Saints livres ; Mgr Têtu célébra sur son tombeau, M. Sauriol, sur celui de sainte Paule et de sa fille Kustochie qui échangèrent la splendeur de la cour pour la pauvreté de la crèche et se tirent les servantes du Christ sous- la conduite de Jérôme son serviteur.

L'oratoire de la Crèche appartient aux Grecs schismatiques. Nous ne pouvons nous en approcher que pour contempler l'endroit même où Marie étendit les faibles membres du nouveau-né sur un peu de paille après l'avoir couvert des langes de l'indigence et avoir adoré le Sauveur des hommes.

O divin enfant de Bethléem, qui avez choisi la crèche méprisée pour votre première demeure sur la terre, et la paille grossière pour protéger votre chair délicate contre la rudesse et l'humidité de la grotte, c'est le cœur rempli d'une tendre émotion et d'une douce joie que, sous ce même tuit de pierre qui vous servit d'abri à votre naissance, nous vous avons rendu présent sur l'autel du sacrifice, que nous vous avons reçu dans les langes de la piété et de la reconnaissance ! Puissions-nous ne jamais oublier la parole des anges an-dessus du berceau de l'Emmanuel, parole de paix aux hommes de bonne volonté! Qu'elle nous suive dans la vie pour nous guider, et se fasse entendre encore au-dessus de notre couche funèbre ;i notre oreille mourante pour nous introduire au paradis de • lésas !

Dans le COUTS de la matinée nous avons l'ait une excursion ;iu\ A^as- (|iies de Salomon. Ce sont trois grands bassins ou réservoirs en pierre ou sont conservées les eaux qui servent à alimenter la ville de Jérusalem. Là se trouvent lu Fontaine scellée (Fons si</)i<iiits) , et le Jardin fermé (Hortus conclu8us) de Salomon. I>;ms ces régions baignées des rayons du soleil, la terre toujours chaude ne demande qu'à développer les germes qu'on lui confie et à produire des fruits. Donne/lui en plus des ondes rafraîchissantes et vivifiantes, ci les récoltes succéderont aux récoltes presque sans interruption. On comprend la fertilité du jardin fermé que Salomon cultivaiï -.wn- un soin jaloux,

Nous avons admiré l'esprit d'initiative et de progrès des Bethlémites. Ils sont bien en avant de leurs compatriotes. Jérusalem ellemême vient s'approvisionner chez eux des objets d'art et de piété que les pèlerins achètent. L'âpreté à la vente est quelque chose d'inouï; ils doivent être les premiers vendeurs au détail du monde entier. Nous les avons vus à l'œuvre; uous avons été presque leurs victimes. De fait, nous sommes les premiers pèlerins de Tannée; la quarantaine pèse encore sur l'Orient, et tient les étrangers à distance. Les objets de piété et de fantaisie, en ivoire et en bois d'olivier, encombrent les tablettes. Nous n'étions certes pas précédés de hérauts ; cependant nous n'étions pas encore arrivés a Bethléem qu'ils venaient à notre rencontre, nous entouraient, chemin faisant, de leurs sollicitations, chacun nous contant son histoire, et détaillant ses marchandises. Kendus au couvent des Franciscains où nous devons loger, nous fûmes poursuivis par la meute de ces marchands jusque dans les passages du monastère à mesure que nous apparaissions quelque part. Nous dûmes leur fermer au nez la porte de nos chambres pour avoir la paix. C'était une rage, une obsession. Ils attendirent longtemps dans le corridor, de sorte que la crainte de les rencontrer nous tenait prisonniers.

Sur le soir je voulus sortir quelque peu sur la place publique. Je me vis aussitôt entouré, cerné par le peuple des vendeurs, entraîné en sens contraire, chacun cherchant à m'amener de son côté. J'eus peur de ne pouvoir me dégager de ce cercle vicieux. En terre étrangère, avec des gens d'une langue ignorée, on n'est pas sans crainte. Dans tous les cas lorsque je pus in'échapper, je me hâtai de gagner le logis, heureux de sortir de cette espèce de cauchemar.

Le lendemain plusieurs d'entre eux nous accompagnèrent aux Vasques de i^alomon. Ils nous donnèrent les meilleurs renseignements, furent très aimables jusqu'au retour, alors qu'ils nous conduisirent par des rues étroites et montantes, quelquefois sur le roc vif, à la seule fin de nous faire passer devant leurs boutiques. L'un d'eux avait échangé son âne contre mon cheval, je me devais d'entrer chez lui. Je crus que l'âne lui-même ne pourrait se parer, lui aussi, de pénétrer à l'intérieur Il n'entra pas, mais je ne pus en prendre soin. Je me trouvai transporté au comptoir comme par enchantement. J'étais à faire de petits achats lorsqu'on vint m'avertir que l'âne avait disparu. Quoi! le loup avait-il mangé l'âne, comme dans le chanson ? Je ne pus sortir avant d'avoir terminé mes emplettes. Alors seulement les recherches commencèrent. On finit par retrouver le pauvre animal perdu à l'endroit où l'on ramène les animaux abandonnés.

Notre départ fut h' signal de l'assaut général. Les vendeurs étaient tous à leur poste. Nous fîmes nos adieux aux bons Pères et nous tombâmes dans le guet-apens des commerçants qui avaient apporté leurs marchandises pour les laisser au rabais, et les offrir à vil prix. Nous étions à notre corps défendant. Malheureusement nous ne pouvions pas nous embarrasser d'un bagage inutile pour le long et pénible voyage «panons entreprenions. Lorsque nous pûmes enfin nous déprendre et nous éloigner, nous ne regrettâmes pus les marchands de Bethléem.

Jérusalem, vendredi, 26 février 1S92. — De Bethléem nous revenons au torrent de Cédron pour le suivre jusqu'au couvent Saint-Sabas et la mer Morte. Le lit du Cédron est creusé à une profondeur qui effraye le regard. A mi-côte est un sentier étroit que nous suivons; il semble qu'on s'avance dans le vide, avec l'abîme sous les pieds, et, sur nos têtes la pente abrupte. J'éprouvais la sensation du vide. Je voulus mettre pied à terre et marcher; mais je sentais le vertige me gagner. Je compris que j'étais plus en sûreté sur le dos d'une bête du pays, accoutumée à pareil métier, que sur mes jambes hésitantes et craintives.

Ces murailles de calcaire entre lesquelles s'eufonce la gorge profonde du Cédron, sont parsemées de cavités, de grottes qui servaient de refuge aux anachorètes des premiers âges de l'Eglise. Ils y vivaient solitaires, dans la prière, le silence et la mortification. Il y avait aussi des monastères où les cénobites se réunissaient par milliers et vivaient sous une même règle. Le barbare Chosroès, dans le pillage de la Terre Sainte s'attaqua à ces hommes inoffensifs. Il mit tout à feu et à sang. La solitude s'établit dans ces lieux déserts, et il n'y fut plus permis d'y servir Dieu. Seul le monastère Saint-Sabas échappa aux assauts des hommes et du temps, et il s'élève encore aujourd'hui sur une hauteur dans la vallée du Cédron, témoin unique d'un autre âge et d'autres mœurs. A part les moines de Saint-Sabas pas âme qui vive n'habite ces lieux inabordables.

Le couvent est renfermé dans un enclos, afin d'être à l'abri d'un coup de mains. Tout est fermé. Seulement sur une tour élevée se tient une vigie qui fouille l'espace pour découvrir les individus qui pourraient -se diriger de ce côté. Lorsqu'elle voit un étranger s'approcher des murs, elle descend vers lui au bout d'une corde un panier où il doit déposer les documents qu'il possède. Lorsque nous nous présentons la cérémonie s'accomplit, et nous confions au messager aérien une lettre du patriarche de Jérusalem et d'autres papiers. La corbeille remonte et bientôt après nous entendons rouler sur ses gonds la lourde porte qui ferme le mur d'entrée et nous pouvons pénétrer à l'intérieur. Le monastère est habité par une quarantaine de moines grecs non-unis qui mènent une vie vraiment édifiante dans l'oraison et l'étude. On sent que l'église grecque ;i conservé l«- sacerdoce fécond de l'Eglise catholique, et la sève des sacremen

<>n met ;i notre disposition La salle *\<^ étrangers, et nous couchâmes sur <\fs divans disposés tout autour. Le Lendemain nous ne pûmes dire l;i messe dans ee milieu seh isinn t i(| ne et nous partîmes de bonne heure pour la mm- Morte.

Nous allons <\u côté de In patrie des Bédouins; nussi commençonsnous ;i rencontrer des caravanes de ces bohémiens du désert. Leur vie

DOmade; ils habitent sous l:i tente. Ils vivent du produit de leurs

troupeaux et de rapines; ils sont agressifs <•< dangereux. Mais nous avons pour nous escorter un des leurs, un Bédouin authentique que nous avons pris ;i Bethléem: Mahomed Reschild, de la famille Ârékat, cheik d'un village près <\>- Jérusalem. En vertu d'un contrai passé avec ses compatriotes h moyennant une rançon qu'il leur paye il ;i acheté le pri-

vilège d'accompagner les voyageurs qu'eux-mêmes doivent respecter en retour. C'est un type arabe ; son œil est vif et intelligent ; il ne manque pas de dignité. C'est lui qui a hérité du cheval indompté qui m'échut au départ. Le large manteau dont il est couvert retombe sur la croupe de son coursier et il semble ne faire qu'un avec lui. Nous assistons à des

Le bédouin Mahomed Reschild.

chevauchées et à des cabrioles intéressantes. Un jour il s'élance au galop de son cheval vers une colline qu'il détourne à bride abattue et s'élance de notre côté. Tout à coup il s'arrête, et nous prévient charitablement mais avec conviction, que s'il le voulait, il arriverait ainsi sur chacun de nous inopinément, et nous passerait son épée à travers le corps, sans nous laisser le temps d'appeler au secours ou de crier gare. Nous lui répondîmes que sa parole nous suffisait et qu'il nous fît grâce de l'expérience.

Dans notre imagination nous étions déjà sur les bords de la mer Morte; nous voyions ses eaux sales se traîner sur un fond boueux, tandis que les ondes du Jourdain roulaient claires et limpides sur un lit de roches. La réalité fut tout autre. Les eaux de la mer Morte sont transparentes comme le cristal, tandis que le Jourdain roule rapide et profond entre des rives trop resserrées et sur un fond de terre forte qui lui enlève sa limpidité. Seulement si vous goûtez aux eaux maudites, c'est du feu que vous mettez sur vos Lèvres; si vous vous baignez, vous flottez sans effort mais votre corps se couvre d'alcali, de bitume e1 de souffre. Les oiseaux ne peuvent impunément prendre leurs ébats ;iu dessus du lac fatal; les souffles pestilentiels qui s'en échappenl el

chargent l'atmosphère gênent leur respiration, alourdissent leurs ailes. et ils trouvent souvent une tombe prématurée dans ces ondes traîtresses. C'est la désolation, c'est la mort qui régnent à la place des villes coupables, tandis qu'autrefois le Jourdain s'étendait sur toute la contrée, à la manière du Nil, pour y répandre l'abondance et la fécondité.

Xous campons sur les fbords du Jourdain, non loin de son embouchure, à l'endroit même où ses eaux s'arrêtèrent au commandement de Josué, pour laisser passer le peuple de Dieu à pied sec. A l'est sont les montagnes de Moab, et à l'ouest, celles de la Judée. Ici prêchait et baptisait saint Jean-Baptiste lorsque Jésus se présenta à son précurseur pour recevoir les eaux du baptême. Des souverains envoient chercher pour le baptême de leurs enfants, de ces eaux sanctifiées par le contact du corps de Jésus.

La mer Morte.

•Jéricho, où nous allons passer la nuit est la première ville que conquirent Les Hébreux au retour de la terre d'exil; ses murs tombèrent miraculeusement au son de la trompette éclatante et livra passage à ton! le peuple et à l'Arche sainte qu'on y laissa six années jusqu'à la prise

de Silo.

A Jéricho vivait Zachée le Pharisien, le patron des usuriers convertis. Comme Jésus passait dans celte ville. Zachée voulut voir le prophète de Nazareth. Comme il était de petite taille, il monta sur un sycomore. C'est Jésus qui l'aperçul le premier et lui demanda l'hospitalité. Zachée l'ut au comble du bonheur. 11 était humble et sincère, il ne résista pas a la grâce, lorsqu'il s'agit de l'aire (\('s sacrifices. Il donna la moitié de ses biens aux pauvres; répara tous les torts qu'il avait eau-

• •i rendit t pois Pois plus qu'il ue devait.

Jéricho était un centre important de perception d'impôts; aujourd'hui ce n'esl qu'un amas confus de Imites grossières. Elle est peutêtre la ville la plus fertile de la Palestine, mais elle est exposée aux déprédations «les Bédouins nomades qui la pillent. Le gouvernement de

Turquie ue paraît pas intervenir pour protéger la propriété ; au contraire il cherche à partager dans le butin. Les habitants en prennent leur parti; ils ne s'évertuent pas à ramasser pour enrichir les voleurs, petits ou grands, Bédouins ou Grand Turc. Ils se contentent de tirer de la terre ce qu'il faut pour se laisser vivre à rien faire au soleil du bon Dieu.

Il n'y a qu'une maison qui soit un peu convenable. Elle appartient à une dame russe. Nous y passons la nuit, et, le lendemain, nous ii'- sommes pas lents à décamper, pour assister au chemin de la croix qui se fait tous les vendredis dans les rues de Jérusalem.

Sur notre route se pressent les souvenirs bibliques. Nous passons au pied de la montagne de la Quarantaine ; nous nous asseyons à la fontaine des Apôtres; nous suivons la même route que le bon Samaritain de la parabole lorsqu'il tomba entre les mains des voleurs qui le dépouillèrent. Voici Béthanie, la patrie de Marie-Madeleine, la pécheresse convertie qui entendit tomber sur une longue vie de désordres les paroles divines du pardon, alors que, prosternée aux genoux de Jésus elle répandait des parfums précieux sur ses pieds qu'elle essuyait de larmes repentantes ; avec sa sœur Marthe et son frère Lazare elle donna à différentes reprises l'hospitalité à Jésus de Nazareth voyageant loin de son bourg natal. Un jour qu'elle était aux pieds du Maître. Marthe se plaignait de ne pas avoir sa sœur pour l'aider dans les soins du ménage. Jésus répondit : " Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée ". Nous rentrons dans le caveau d'où sortit leur frère Lazarre ressuscité à la parole de Jésus.

Notre drogman, Simon Sélek. ne négligeait aucune occasion de faire parade d'une science qu'il n'avait pas. Il entend parler de résurrection ; fier dti renseignement qui lui arrive, il vient nous annoncer que c'est ici que Jésus est ressuscité. Mgr Têtu se chargea de lui donner une leçon de catéchisme; il la fit vertement, mais n'enleva pas à notre homme son aplomb imperturbable. Un proverbe dit : " A beau mentir qui vient de loin " ; lui croit qu'on a beau mentir à qui vient de loin. Nous voici au mont des Oliviers. On nous montre l'empreinte des pieds de Jésus se détachant de la terre pour monter au ciel. A cet endroit l'impératrice Hélène construisit une basilique qui n'échappa pas à la rage de destruction de Chosroès. Une mosquée la remplace. On voit l'église du Pater. la crypte du Credo, le Christus flevit qui fut témoin des larmes do Jésus à la vue de Jérusalem et de tous les malheurs qui attendaient la ville coupable. Enfin c'est à Bethphagé que s'organisa la procession triomphale de Jésus entrant à Jérusalem le jour des Rameaux.

C'est un spectacle étrange M'a- celui d'hommes agenouillés dans la boue des chemins, retraçan-1 les pus d'un malheureux allant an lien du supplice portant sur ses épaules la croix sur laquelle il sera cloué. Et ••'est pourtant le spectacle qu'on peut contempler à Jérusalem depuis la mort de Jésus de Nazareth. Jérusalem voit accourir les générations qui se succèdent sur la terre ; elle les contemple qui parcourenl les stations de la voie douloureuse, se prosternenl dans ses rues, e1 prienl avec lar-

lues et componction. C'est bien de nature à nous faire comprendre qu'il st passé en ces lieux quelque chose de surnaturel, de divin.

Nous nous réunissons d'abord au Prétoire, au pied de la terrasse sur laquelle Jésus fut exposé aux yeux de la foule. On voit encore sur le mur les marques de l'escalier que Jésus monta et descendit plusieurs fois pendant son interrogatoire. Les Juifs, en effet, ne pouvaient pénétrer dans la demeure d'un païen sans contracter une souillure légale. Jésus comparaissait seul devant Pilate tandis que les Juifs attendaient qu'il revint devant eux. au dehors, justement à l'endroit où nous sommes nousmêmes. C'est d'ici que ces hommes au cœur endurci contemplèrent, sans s'attendrir, Jésus couvert de sang et des plaies de la flagellation et du couronnement d'épines, et qu'ils s'écrièrent: "Non pas celui-ci, mais Barabbas." Les misérables, ils veulent que le Juste disparaisse; s'il faut délivrer quelqu'un, que ce soit plutôt le voleur, le meurtrier ! Jésus avait descendu le fatal escalier pour aller au palais d'Hérode; il le remonta au retour. Lorsqu'il le descendit une dernière fois après sa condamnation, il fut reçu par une populace aveugle et ameutée. On le couvrit d'insultes; on chargea ses épaules meurtries de l'ignoble instrument du supplice, et une sinistre procession s'organisa au milieu des cris de haine et de vengeance. C'est le même chemin du Prétoire au Calvaire que nous allons suivre à la suite d'un soldat turc qui nous précède et nous protège au nom de la loi. Par trois fois nous contemplons Jésus affaibli par les mauvais traitements qu'il a endurés, tomber misérablement; nous voyons sa sainte mère accourir éplorée à la rencontre de son divin Fils, plus loin, une femme compatissante sortir de la foule pour essuyer avec un linge la face de Jésus couvert de sueur, de poussière et de sang ; nous entendons les gémissements des saintes femmes, nous apercevons les filles de Jérusalem qui ne peuvent s'empêcher de témoigner leur sympathie à un malheureux qui souffre. Nos genoux s'agenouillent dans l'ordure des rues et nos lèvres en baisent le pavé. Nous arrivons ainsi à l'église du Saint-Sépulcre où nous assistons aux apprêts <lu supplice, à la mise en croix, à la mort sur le gibet infâme, à la descente de la croix et à l'ensevelissement dans le tombeau.

La vue <les lieux' et tout ce qu'ils rappellent impressionnent bien plus que des tableaux. Puissions-nous conserver toujours imprimé dans nos cœurs le souvenir des émotions profondes et douces, pénibles et salutaires, éprouvées pendant cette émouvante et pieuse cérémonie.

Nous avons voulu assister à un autre spectacle, celui-là froid comme une pierre sépulcrale, une scène sut- un monument en ruines; tombeau îles espérances de tout un peuple. Tous les vendredis, eu effet, les Juifs vii-micnf pleurer les malheurs de leur nation sut' le seul débrî de mur qui peste encore du Temple de Jérusalem. Ils son! là une couple de cents pleurant et gémissant, versant des larmes en même temps qu'ils lisent les Ecritures. Les aveugles, ils ont devant leurs yeux la réalisation des prophéties, et ils ne comprennenl pas! Leur endurcissemenl incroyable es! lui-même annoncé dans leurs Livres saints, il met le sceau ;i leur réprobation en même temps qu'il affermit notre foi. La muraille contre laquelle ils appuienl leur front désolé est moins dur que le roc

de leur C03Ur COUpable qui a résisté à tous les COUPS de la grâce divine.

<> peuple sans foi et snns patrie! tu portes chez tons les peuples de la

terre la preuve de l'accomplissement des prophéties et de la divinité du Christ !

La scène n'aurait pas été complète sans les kodaks anglais Nous en avons vu plusieurs braqués sur le groupe étrange et intéressant. Pour compléter le tableau, des Juifs trouvèrent moyen, au milieu de leur désolation, de tendre la main aux visiteurs.

Dimanche, 28 février. — Hier, j'ai dit la messe à l'autel du Stabat qui marque la place de la XlIIe station. Ce matin je me suis rendu, en dehors des murs, à l'église inachevée que les Pères Dominicains construisent en l'honneur de saint Etienne, le premier diacre, sur le théâtre même de son martyre. Je me suis rappelé que ma paroisse natale de la Malbaie est sous son vocable.

Nous avons été heureux de rencontrer un compatriote, le Rév. P. Forbes des Pères Blancs, qui dirige la maison de Jérusalem. Celle-ci. suivant la tradition, s'élève sur l'emplacement de la demeure que possédait saint Joachim à Jérusalem. Là a été conçue et serait née la Sainte Vierge, la mère du Verbe incarné. Ce terrain, d'abord donné à la France par le sultan après la guerre de Crimée, fut offert de la part du gouvernement français au cardinal de Lavigerie, fondateur des Pères Blancs. Tout auprès est la Piscine probatique dont les eaux miraculeuses guérissaient le premier malade qui s'y plongeait lorsque l'ange venait agiter ses eaux, et qui fut témoin de la guérison célèbre du paralytique.

Au retour, M. Casgrain et moi. nous prenons plaisir à nous aventurer dans des chemins détournés pour nous rendre à l'église du Saint- Sépulcre ; nous réussîmes ainsi à nous écarter. A ce moment, nous faisons la rencontre d'un jeune homme à la physionomie ouverte et intelligente qui consent à nous servir de guide, mais en nous prévenant bien que sa religion ne lui permettait pas de regarder l'église du Saint-Sépulcre. De fait, il disparut subitement à un détour de rue sans même nous donner le temps de le récompenser de sa complaisance. Nous étions arrivés.

C'est aujourd'hui que nous quittons définitivement Jérusalem. Il semble que nous nous éloignons de la Terre Sainte, tellement Jérusalem semble la résumer. Comment expliquer ce sentiment ? Il <'st vrai que Bethléem a vu naître l'Enfant Jésus: Nazareth l'a vu grandir: mais Jérusalem l'a vu mourir; et. dans la vie de l'homme, les mystères douloureux tiennent la plus grande place. L'enfait qui s'éveille à la vie la voit en rose, se complaît dans ses courtes joies: il les prend an vol. les lâche aussitôt, et va de l'une à l'autre inconsciemment; c'esl l'âge des mystères joyeux, âge vite envolé. Sur le senil de la vieillesse il est donné quelquefois à l'homme <lc jouir dn fruit d'une longue vie de *]\w labeur, mais combien rarement, et comme il reste peu de temps pour mettre lèvres à la coupe des mystères glorieux- ! Les longues années de notre courte existence sont consacrées à boire le calice amer >]rs épreuves <'t des peines; le pain quotidien se gagne à la sueur de notre front courbé sons le poids dn jour: les souffrances s. »nt le grand lot sur la terre. El nous aimons à méditer sur les souffrances et lu mori de Notre- Seigneur :

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c'est une consolation, un encouragement, et un besoin de notre âme; nous comprenons mieux le prix des larmes et de la douleur; aussi les mystères douloureux nous touchent bien davantage. En voyant notre divin Maître humilié, persécuté, succombant sous le poids de la croix, nous comprenons qu'au lieu de nous réjouir dans les joies du monde, de nous prévaloir de ses gloires, nous devons plutôt sympathiser avec Jésus dans les douleurs de sa Passion. C'est ainsi que' Bethléem et Nazareth, le Thabor et le Carmel, la mer de Galilée et le Jourdain, nous attachent moins que le Calvaire et le saint Sépulcre.

Rhamellahj 29 février 1892. — Les Juifs, tristement assis sur les bords de fleuves étrangers, gémissaient dans leur exil à la pensée du Temple de Jérusalem; ils faisaient entendre les chants inspirés de leurs prophètes, et prenaient le ciel à témoin de leur douleur profonde: " O Jérusalem, s'écriaient-ils, plutôt que de t'oublier, que ma langue s'attache à mon palais! " Nous aussi, nous garderons religieusement le souvenir de la Cité sainte, et. en particulier de cette procession du soir dans l'église du Saint-Sépulcre qui se faisait plus touchante de jour en jour. Puissent les émotions pieuses éprouvées pendant ces heures trop vite écoulées, puissent les résolutions généreuses prises au pied du Calvaire, près du tombeau du Christ, nous suivre pendant toute notre vie pour réchauffer nos cœurs et raffermir notre volonté au service de celui que nous sommes venus adorer dans les lieux témoins de sa Passion et de sa mort î

La veille de notre départ nous avons voulu nous procurer un témoignage sensible de notre pèlerinage. Groupés auprès de la porte de Jaffa, nous avons fait prendre notre photographie au pied de la tour de David, sur le mont Sion. Les trois cavaliers au centre sont M. Casgrain qui a tenu à s'affubler de tout l'accoutrement oriental. Mgr Têtu à qui le fez élégant donne l'apparence d'un chcik et M. Faguy qui n'est pas aussi solide sur ses étriers qu'il en a l'air. Trois moukres tiennent les guides, tandis que notre drogman, Simon Sélek, se croyant aux pieds des Pyramides, déploie du haut de son coursier un geste à la Napoléon, et semble prendre sous sa puissante protection toute la caravane. Près de lui, M. Têtu, tient son cheval par la bride, comme je tiens le mien à l'autre extrémité du groupe.

Nous avons dû nous séparer à Jérusalem de l'un de nos compagnons, M. Sauriol, du collège de Sainte-Thérèse. Il s'esl trouvé indisposé a Saint-Sabas d'où il est revenu péniblement <-t par le plus court chemin. A Jérusalem, il a dû prendre le lit. Il est triste d'être malade en pays lointain, surtout si l'on est sur l'âge, car on se rend mieux compte du danger de laisser ses os en terre étrangère où personne ne viendra prier sur une tombe inconnue. Puisse notre confrère se rétablir promptement !

Notre départ fut signalé par un violent coup de vent accompagné d'averses. Nios coursiers, attaqués '!<■ front, ne purent tenir tête a la pluie battante, et se retoumèrenl pour laisser passer L'orage. Le calme se rétablit et l'on se remit en marche; nouvelle averse, même mouvement

pivotant de nos montures; nos coursiers s'accoutumèrent si bien à la manœuvre qu'ils l'exécutaient au premier signal du grain, et il nous fallait être prêts à suivre, fermes sur nos étriers, pour ne pas prendre la tangente. Le jeu dura une couple d'heures.

A Rhamallah, nous logeons chez le curé latin. Notre premier soin fut de nous faire sécher. Ce n'était pas chose facile, et la preuve, c'est que nous ne pûmes y réussir. Nous n'avions pour tout calorifère qu'un chaudron dans lequel on avait mis quelques charbons qui brûlaient en amortissant, Nous étendîmes tout autour nos habits; le lendemain, ils étaient encore pleins d'humidité; la confiance n'avait pas suffi.

Ce que nous voyons indique plutôt la misère. On vit pauvrement en ce pays; on se nourrit misérablement ; on manque de tout. Le prêtre donne plutôt qu'il ne reçoit de ses paroissiens que l'argent des ministres protestants attirent. Quelle différence avec nos campagnes et leurs maisons proprettes et les longues granges où les grains et le foin s'entassent ! Heureusement qu'on paraît ne pas avoir le souci d'amasser, que peu suffit à celui qui ne veut pas se donner la peine d'avoir beaucoup. C'est mieux quelquefois que le surplus pour celui qui s'épuise à toujours posséder davantage.

Naplouse, 1 mars 1892. — Nous voyageons dans cette partie de la Terre promise réservée aux tribus de Euben et d'Ephraïni, au cœur même de la contrée. Demain nous traverserons Manassé et Issachar avant d'arriver à Nazareth de Zabulon. Nous sommes en pleine Samarie, à mi-chemin entre Jérusalem et Nazareth, à l'entrée de la vallée qui s'enfonce de l'est à l'ouest entre les monts Garizim et Hébel. C'était le lieu d'arrêl des caravanes. Abraham, quittant la Mésopotamie, sur l'ordre •le Dieu, s'y arrêta avec Sara, son épouse, et Loth son neveu; et Dieu lui donna le pays en héritage. C'est ici que Jacob eut sa vision de l'échelle mystérieuse; il donna à ce lieu le nom de Béthel : maison de Dieu. Il acheta, en échange de cent brebis, un puits qui porte encore son nom en même temps que celui de la Samaritaine. Jacob alla mourir

• Mi Egypte mais il voulut qu'on ramena son corps dans le pays donné à Abraham et à ses descendants. De même, son fils Joseph, devenu le premier en Egypte après le roi Pharaon, ne voulut pas y laisser sa dépouille mortelle. Qui n'admirera ce sentiment intime de l'âme qui fait préférer un morceau de terre du pays natal aux monuments somptueux

• les grandes villes, afin que les cendres i\c>i parents el amis qui ont vécu ensemble se rencontrenl encore sous la terre, se touchent, s'unissent après la morl dans la même poussière, comme les cœurs durant la vie l'étaienl dans les mêmes pensées. Il semble qu'on y sera moins seul dans la solitude silencieuse du tombeau, et qu'on sera plus prompl à se retrouver an Bignal de la résurrection des corps. On veut se donner l'illusion de la vie dans la tombe. Après avoir franchi à sec le Jourdain, après avoir renversé miraculeusemenl les murs de Jéricho, Josué se transporta à l'intérieur dans cette partie-ci de la Terre promise, à Gabaon ofl il remporta une victoire célèbre el arrêta le soleil, dn moins sa splendeur, au-dessus de l'horizon, pour lui permettre de poursuivre

l'ennemi dans sa fuite. Il déposa le Tabernacle et l'Arche d'alliance à Silo qui devint ainsi, pendant des siècles, le centre religieux de la nation. C'est ici, sur les versants du Garizim et de l'Hébel que tout le peuple était réuni lorsque Josué appela sur lui les bénédictions du ciel s'il était fidèle à sa mission, mais le menaça de la vengeance divine si jamais il prévariquait.

C'est encore dans cette plaine que le peuple s'assembla après la mort de Salomon. Dix tribus formèrent un royaume séparé qui garda le nom d'Israël, tandis que les deux tribus de Juda et de Benjamin formèrent le royaume de Juda qui garda le dépôt des traditions patriarcales et hérita des promesses messianiques. Sichein, la Naplouse d'aujourd'hui, devint la capitale du royaume d'Israël. Elle fut détruite par Amri le fondateur de la deuxième dynastie, qui se fixa à Saniarie, aujourd'hui Sébaste, sur un plateau du Garizim, dans une position stratégique qui lui permit de défier longtemps les armées ennemies.

Nous sommes chez le prêtre latin de Naplouse. Xaplouse est la Sichem des Ecritures. Elle est située sur une colline au pied du mont Garizim. C'est ici que demeurait la Samaritaine lorsqu'elle descendit puiser de l'eau au puits de Jacob où elle rencontra le prophète de Nazareth; celui-ci lui raconta sa vie et lui parla d'une eau préférable à celle qu'elle était venue chercher, et qui rejaillit à la vie éternelle. Elle ne résista pas à la grâce, mais elle confessa le Messie promis et évangélisa ses compatriotes.

Plus tard le diacre Philippe viendra prêcher au milieu de ces Samaritains méprisés des Juifs, et la moisson des nouveaux convertis sera si abondante qu'il appellera Pierre et Jean pour la recueillir.

Nous partons sans aller voir le parchemin du Pentateuque, qui remonte au delà de la captivité. Il est roulé sur une baguette, et s'enroule sur une autre lorsqu'on le déplie pour le lire.

Djênine, mardi, '2 mars. — Nous avons laissé derrière nous Ephraïm et ses montagnes, et Bethulie que délivra l'héroïque Judith. Nous avons traversé Manassé, et nous campons à Djénine sur les confins de la Galilée. Ce village est sale; les taudis où se retirent les familles ressemblent plutôt à des cabanes sauvages ; les ordures de toutes sortes en obstruent l'entrée. La population est musulmane et d'un fanatisme obtus et dangereux. Dans un but de sauvegarde notre drogman. après nous avoir avertis de ne pas le trahir, annonce avec assurance que nous sommes des ambassadeurs, et met ainsi nos personnes sous la protection d'une Majesté quelconque. Gare à celui qui osera nous attaquer î II commettra un crime de lèse-mation : une puissance se lèvera pour venger notre sang. Malgré le prestige que nous donne notre nouvelle dignité, nous ne pouvons trouver, pour recevoir nos Altesses, qu'un logis étroit et bas, à un seul étage. Il n'y a pas de lit mais des divans dont le nom peut bien avoir une certaine saveur de poésie orientale, mais ne sont autre chose que des espèces de lils de camp.

Djénine, comme bien d'autres petils villages (pie nous rencontrons était florissante autrefois, lorsque de riches moissons couvraient ses

champs fertiles, et que poussaient en abondance l'olivier, le figuier, le grenadier et la vigne là où régnent aujourd'hui la désolation et la stérilité. Le progrès moderne finira-t-îl par pénétrer dans ces contrées et par ramener les jours d'antau ?

Que de souvenirs bibliques planent sur ces lieux ! Ils arrivent des montagnes et descendent dans les vallons. Les villages, les coteaux, les citernes où se rassemblaient les caravanes, où venaient camper les armées, en sont remplis. Nous sommes à l'entrée de l'Esdrélon, la plus célèbre et la plus belle des vallées de la Palestine, qui part de la Méditerranée et pénètre jusqu'au Jourdain par des coupes qui séparent le Thabor du Petit-Hermon, et celui-ci du Gelboé. Bien des peuples l'ont parcourue; elle a bu le sang de bien des guerriers. Le Oison y coule; le Cison a traîné vers la mer les cadavres de bien des ennemis, comme le chante dans un hymne inspiré Débora prophétesse et juge, qui souleva son peuple contre Sisara et le conduisit au triomphe.

Le Gelboé fut témoin de la victoire de Gédéon. Son armée était forte de trente mille hommes. Sur l'ordre de Dieu qui voulait montrer que c'est son bras qui remporte les batailles, il ne garda que trois cents soldats et avec cette poignée de guerriers il anéantit l'année des Madianites.

David fait entendre des chants de tristesse incomparable sur la défaite de Satil; la victoire de Gelboé lui donne le trône mais elle a coûté la vie à Saiil, l'oint du Seigneur, et à Jonathas, le fils de son ennemi, mais son ami de cœur !

Près de Gelboé était Jézraël. Achab y avait son palais, et Naboth, sa vigne. Le roi convoita le champ du paiwre et le vola. Mais la mesure était pleine. Achab qui avait épousé l'impie Jézabel de Sidon, avait introduit les mœurs et les divinités païennes en Israël; leur fille, la cruelle Athalie, fit de même en Juda. Achab fut rejeté de Dieu et livré a Jéhu, le fondateur de la troisième dynastie d'Israël, qui jeta son corps dans le champ usurpé de Naboth, et fit précipiter du haut de sa fenêtre la reine .Iczabel dont le corps fut dévoré par les chiens pour accomplir les prophéties.

Celte route que nous suivons, la sainte famille l'a parcourue bien des fois en se rendant au Temple de Salomon. Jésus dans le cours de sa vie publique a marché dans ees chemins distribuant la parole de Dieu avec les miracles, accompagné de ses apôtres et disciples, et suivi d'une foule avide de le voir et de l'entendre. Ici même vinrent à sa rencontre dix Lépreux qui furent guéris. Un seul remercia son bienfaiteur qui ria tristement: "Et les neuf autres ?" De tout temps les .unes reconnaissantes ont été !<• petit nombre. A Naïm, près du Petit-Hermon, -I «'-sus arrêta un convoi portanl en terre h' fils unique d'une veuve, Jésus l<- ressuscita et le rendit a sa mère qui ne se possédait pas de joie.

Nazareth, jeudi, '■'> mars. Nazareth est la ville de Marie et Marie semble en prendre un soin jaloux. La Terre Sainte nous y apparaît -..us un aspect nouveau. Ce n'est pas Jérusalem qui tue les prophètes. Bethléem est encore trop proche de la ville déicide; la voix des anges

au-dessus du berceau ue peut couvrir les clameurs des Juii:; au pied du Calvaire. L'Enfant Jésus est eu exil à Bethléem ;. il u'y a pas de toit ; il est saus parents; sa cour se compose d'animaux pacifiques; les habitants du pays sont à leurs affaires et ne s'occupent pas du roi nouveau-né. Ici rien de tel. Nazareth est séparée de l'ingrate et turbulente Jérusalem par toute la Samarie. C'est la campagne avec cette atmosphère douce et sereine qui la pénètre et l'embellit. Sise sur un coteau, au fond d'un plateau, sa robe fleurie tombe en plis élégants sur la plaine d'Esdrélon, tandis que de hautes montagnes lui font un diadème qu'elle porte allègrement. Nazareth signifie " corbeille de fleurs ". Joseph, Marie et Jésus y goûtèrent les douceurs de la vie de famille; ils y avaient un foyer, des parents, des amis et connaissances; les femmes de la ville admiraient le bel enfant, rayonnant de grâce et débordant d'intelligence.

Nazareth — Fontaine de la Vierge.

Les enfants de l'âge de Jésus aimaient à partager ses jeux, et ils grandissaient avec lui dans une tendre familiarité. Plus âgé, Jésus travailla à l'atelier avec Joseph et lui aida à gagner le pain de la famille. Après une journée de labeur ils revenaient au logis où Marie avait préparé le repas du soir. Et la veillée se passait dans des pieux entretiens et de doux ravissements. On aime encore aujourd'hui à visiter la bontiqne iln charpentier Joseph; on contemple avec attendrissement la fontaine aux eaux abondantes, qu'on appelle la fontaine de la Vierge, otl Marie venait puiser l'eau nécessaire aux besoins <ln ménage. Et lorsqu'on voit encore aujourd'hui arriver nombreuses et joyeuses les jeunes filles portant bravement sur la tête leur urne pleine .l'eau, il nous semble voir au milieu d'elles la douce Marie recueillie et souriante.

La vie de famille semble s'être conservée à Nazareth dans toute bod aimable simplicité; ce n'est pus l'âprëté au gain comme a Bethléem; ce n'est pas cette bigarrure de figures, <le imenrs. de religions m de nationalités connue à Jérusalem : c'est ane population paisible aux mœurs patriarcales.

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D'ailleurs les habitants actuels de Nazareth sont pour un grand uombre les descendants des croisés qui traversèrent les mers pour courir à la conquête du tombeau du Christ, et s'établirent en pays conquis ; leur physionomie, leur manière d'agir, de se vêtir, leur parler rappellent les peuples occidentaux. Il y a des écoles françaises pour garçons et filles qui continuent à conserver les traditions des ancêtres. C'est un véritable bonheur de retrouver quelque chose de la patrie absente au pays de Jésus.

Mais là n'est pas l'attrait incomparable de Nazareth. C'est qu'ici a eu lieu le plus grand événement des Temps, l'incarnation du Verbe. Ici Dieu s'est fait homme ; l'Eternel a pris un commencement ; lui, incréé, est devenu le fils de sa créature; celui que l'immensité des mondes ne peut contenir, s'est renfermé dans une enveloppe mortelle ; esprit, il s'est fait chair; impassible, il a souffert dans son humanité.

Le pèlerin se perd dans la contemplation d'un tel mystère. Son intelligence reste confondu, son cœur déborde de reconnaissance. S'il est prêtre, il pénètre davantage le mystère adorable lorsqu'il fait descendre sur terre le même Dieu que Marie conçut ici même par l'opération du Saint-Esprit.

Il est vrai que la maison qu'habitait Marie a été transportée à Lorette parce que Dieu voulait la soustraire aux profanations, mais les lieux sont restés; la grotte creusée dans le rocher qui faisait partie de l'habitation et où se tenait Marie lorsque l'ange lui apparut, est encore là ; elle est renfermée dans l'église paroissiale ; le maître autel porte l'inscription : "Et Verbum hic caro faction est — Et le Verbe ici s'est fait chair ''.

Mais que les sens ont d'empire sur l'homme ! Les connaissances nous arrivent par leur intermédiaire et, souvent nous ne savons pas nous soustraire à leur influence. Nous suivons nos impressions tandis que l'intelligence et la foi devraient guider notre jugement et inspirer nos actes. C'est la tige droite plongée dans Fonde où elle reçoit une courbure factice qui trompe l'oeil. Les compatriotes de Jésus ne voulurent pas croire à la mission divine du fils du charpentier qu'ils avaient devant les yeux et dont ils connaissaient les parents; tous ses miracles et ses discours divins ne purent le faire reconnaître; ils s'en tinrent à leurs sens; et un jour que Jésus appliquait à sa personne les paroles du prophète qui le désignent pour le Messie, ils se scandalisèrent, s'indignèrent, et tentèrent de le précipiter «lu haut du rocher. Nous avons visité ce rocher; a coté est la colline Notre-Dame-de-1 'Effroi où se tenait, craintive, pendant cette scène, Marie, la mère de Jésus.

Tïbériade, samedi, 5 murs. — De Jérusalem nous avions fait une excursion ;i l;i mer .Morte, rin Saiut-Sabas; de Nazareth, nous en faisons une autre a la nier de (ialilée via mont Thabor. Celte montagne est appelée montagne sainte par les indigènes, comme les monts Garizim, Sinaï, et celui des Oliviers. Elle s'élève, isolée au milieu de la plaine, comme un immense autel dressé sous in voûte des cieux. C'esl l'endroit que Jésus choisit pour se transfigurer, ou mieux, pour se montrer tel

qu'il est, en n'empêchant pas les rayons de la divinité de percer les voiles de son enveloppe terrestre.

Autrefois une riche basilique s'éleva sur le mont Thabor par les soins de la pieuse impératrice Hélène qui, d'ailleurs, couvrit la Terre Sainte de monuments religieux, lesquels ont disparu sons le fer et le feu. Les Pères de la Terre Sainte qui se maintiennent en terre islamique au prix de sacrifices inouïs, ont bâti sur le Thabor un couvent où ils demeurent malgré la rigueur de la température à cette altitude. Ils y sont retenus parla parole de Pierre à Jésus: " Il fait bon d'être ici! " Nous avons été heureux d'y célébrer la sainte messe.

Le mont Thabor est à cinq heures du lac de Génézareth où nous sommes présentement. Les Pères Franciscains ont une maison à Tibériade et nous logeons chez eux, d'autant plus qu'il n'y a pas une autre maison où nous pourrions aller. Ce matin nous avons dit la messe en l'honneur de saint Pierre, chef de l'Eglise, car c'est ici que Jésus lui dit un jour : " Pais mes agneaux, pais mes brebis ". Nous sommes dans la seconde patrie de Jésus, celle qu'il adopta pendant sa vie publique après avoir été méconnu et persécuté par ses compatriotes de Nazareth. C'est ici surtout qu'il a prodigué les miracles et répandu la semence de la parole évangélique. La plupart de ses apôtres ont été choisis parmi les bateliers du lac; à son appel divin, ils quittèrent famille et filets pour se mettre à sa suite avec une générosité sans pareille. Il y avait alors des villes célèbres autour de cette mer intérieure; aujourd'hui ce n'est que ruines et désert. Tibériade seule a survécu. On ne peut que visiter les emplacements de Corozaïn, Bethsaïde, Capharnaum, Madalena. Un jour que Jésus avec ses apôtres traversait le lac, les eaux se soulevèrent et menacèrent d'engloutir la barque; Jésus apaisa les flots en courroux. Arrivé sur la rive orientale, il s'enfonce dans le désert suivi de la multitude qui l'avait rejoint en faisant le tour du lac sans rien apporter à manger; Jésus nourrit miraculeusement ces milliers de personnes, puis comme à la Samaritaine, il leur parle d'une nourriture qui donne la vie éternelle, et il annonce l'Eucharistie. Après sa résurrection, c'est encore ici qu'il convie ses apôtres. Il leur apparaît souvent; achève de fonder son Eglise et de former les continuateurs de son œuvre.

Cette contrée privilégiée offre aujourd'hui un aspect désolé, mais ce n'est pas la mort et la désolation. Le cœur demeure hésitant entre la tristesse et la joie; il se sent porté vers la confiance, mais une confiance mêlée d'une crainte salutaire. Au retour nous voyons le mont des Béatitudes, le désert témoin de la seconde multiplication des pains, et le champ des Epis. Nous passons dans la plaine Hattin où se livra la bataille qui décida du sort des Lieux Saints. Baladin l'emporta sur les chrétiens et les chassa de ce pays qu'ils avaient conquis. Le royaume de Jérusalem prit fin; le croissant flotta victorieux dans les airs; il traversa même les mers et alla s'installer à Constantinople où le tient encore la diplomatie égoïste des grandes Puissances.

Les hommes de notre temps n'ont pas la foi vive du moyen âge; ils ne peuvent comprendre ce qu'il y a de grand, de sublime dans l'œuvre des croisades; ils ne donnent pus toute leur admiration à <-rs héros qui sacrifièrent Leur repos <■< leur patrie, leur fortune ef leur vie pour une cause sainte h désintéressée; <-i ils endurenl xuv celte terre chrétienne d'Europe ces mahométans qui méprisenl 1rs chrétiens e1 les détestent.

Mont Carmel, mardi, 8 mars 1892. — Le Carmel dont le promontoire se plante solide dans la mer, protège Caïfa contre les vents et en l'ait un port de mer qui aura son importance si jamais un chemin de fer y aboutit de l'intérieur des terres. Elle est la plus belle des montagnes de la Palestine: Décor Carmeli; de grands arbres cachent ses flancs de pierre que recouvre une verdure réjouissante. Le Carmel rappelle les prophètes qui avaient une école sur ses hauteurs; il est rempli surtout du souvenir du prophète Elle, l'homme aux convictions arrêtées, à la parole ardente, d'une sainte audace qui ne recule jamais devant une vérité à dire. A Achab l'homme de Dieu prédit des aimées sans pluie, et le ciel devient d'airain; il doit fuir la colère du roi, et lorsqu'il est dénué de toutes ressources et qu'il va mourir. Dieu lui envoie un corbeau qui lui apporte sa nourriture quotidienne. Au bout de trois ans il revient et fait assembler sur le Carmel des centaines de prêtres de Baal pour une épreuve suprême. Il s'agit de savoir quels sont les vrais prophètes, ceux qui peuvent faire cesser la sécheresse. Qui fera descendre du ciel le feu qui consume les holocaustes ? Les prêtres des faux dieux les premiers prient, se macèrent, jettent les hauts cris, mais rien ne se produit. Klie. à son tour, s'adresse à Jéhovah. lui rappelle ses promesses avec une hardiesse saintement téméraire, et l'adjure de ne pas permettre qu'il soit confondu, niais de montrer au roi et à tout le peuple sa toutepuissance. Et voila que le bois du sacrifice s'allume de lui-même, et les victimes sont consumées. Suivant l'exemple du Dieu terrible qui ouvrit la terre sous les pas de Coré, de Dathan et de Dabiron. usurpateurs «les fonctions sacrées, il lit immoler tous les prêtres «les faux dieux. Fuis il envoie son serviteur regarder du côté de la mer. Celui-ci aperçut au bout de l'horizon un petil nuage qui s'étendit sur toute la contrée en pluie bienfaisante, figure de la Sainte Vierge qui enfanta le Sauveur des hommes: Rorate cœli desuper et nubes pluant justum. La reine Jezabel est furieuse de la mort de ses prêtres, et de nouveau l'homme inspiré dut se radier. Abandonné de tous, manquant de tout, il reçut de nouveau du ciel un pain miraculeux, image du pain eucharistique qui soutient la vie di- l'âme. Klie fut grand pendant sa vie; plus grand à ses derniers moments, puisqu'il ne passa pas par la mort et fut enlevé' de benre dans un char de feu: plus glorieux encore au Thabor où il apparut à coté de Jésus transfiguré.

On ancien monastère s'élève an monl Carmel. 11 renferme la grotte ou se retirait le prophète Elie, et est dédié a la Vierge sous le vocable de Notre-Dame du Mont-Carmel. Les ('armes et les Carmélites l'ont adop-« pour leur patronne; les associés du scapulaire du Mont-Carmel portant ses livrées puissantes <•( glorieuses.

Nous avons passé la journée du dimanche a Nazareth où nous avons retrouvé notre compagnon .M. l'abbé Casgrain; il '-si le plus âgé: la fatigue l'avait empêché de faire l'excursion de la mer de Galilée. Nous

avons assisté à la grand'messe dans l'église paroissiale de l'Annonciation, et nous avons admiré la piété sincère et naïve des habitants de l'endroit. Ce spectacle repose en pays musulman. On prie avec foi et ferveur. Il n'y a ni bancs, ni chaises; on s'accommode de ses genoux, et les petits enfants voyagent librement dans les rangs sans distraire les assistants.

Fait consolant et qui marque bien la protection de Marie sur son village natal. La population est en grande partie catholique. C'est le paradis des bons Pères Franciscains qui jouissent au milieu de leurs ouailles dociles.

Sur le chemin de Nazareth à la Méditerranée, nous avons fait la rencontre d'un prêtre allemand occupé à fonder une mission au lac de Tibériade comme il y en a déjà une à Caïfa au pied du Carmel. Il a été missionnaire des Bédouins et a mené leur vie nomade sous la tente. Dans les déserts, au delà des montagnes de Moab, il y a des plaines immenses et des troupeaux innombrables comme du temps des patriarches. L'eau manque dans ces sables brûlés par le soleil ; le lait de chamelle y supplée et sert même à abreuver les animaux. Le Père Berer connaît les moeurs des Bédouins et les a adoptées; ainsi ce géant de près de sept pieds n'aime pas à faire usage de chaise. La langue arabe lui est devenue plus familière que sa langue maternelle; il nous en dit la richesse et la poésie et son caractère biblique; elle n'est pas du tout la langue dégénérée que parlent les Arabes et les Turcs. Le Bédouin du désert est fort et brave. Le vol est dans ses habitudes, mais le vol à force armée et non à la dérobée. Pour évangéliser les Bédouins le Père Berer a dû les suivre dans leurs courses aventureuses et se mettre à leur tête. Lorsqu'il les a quittés, il voulait le garder parmi eux. Les femmes surtout n'aimaient pas à le voir partir, car il prêchait le respect et la dignité de la femme, et cherchait à améliorer son sort plus avili qu'on peut le croire. Elle est l'esclave de l'homme. Elle ne peut pénétrer dans les mosquées que rarement et lorsque les hommes n'y sont pas. A la maison, elle est reléguée au dernier rang. J'ose à peine répéter ce que le Père nous a dit, si je ne me trompe pas. Dans les repas les hommes prendraient d'abord les morceaux qui leur conviennent dans le grand plat commun ; puis ce serait le tour des animaux domestiques ; et les femmes viendraient en dernier lieu pour se disputer les restes du repas.

Jaffa, vendredi, 10 mars 1892. — C'est mercredi matin que nous quittions le Carmel pour descendre à Jaffa en suivant le littoral de la mer. Nous étions tous les cinq installés dans une grande voiture traînée par trois chevaux. Nous passons la nuit à Zamarine, le seul endroit où l'on peut trouver une maison convenable ("est une colonie juive fondée par les Rotscliild de Paris dans un but de prosélytisme religieux. On y retrouve la civilisation européenne. Les nues larges et propres s<>nf bordées de maisons bâties sur un plan régulier. Les champs sont cultivés avec intelligence, les vignes taillées suivant des méthodes modernes. On entend avec plaisir le parler français; l'enseignement du français «•si obligatoire dans les écoles.

Le lendemain, de bonne heure, nous étions déjà partis, car il nous

reste une longue route à parcourir. Nous passons bientôt où fut Césarée. Dans un temps où les bateaux n'avaient qu'un faible tirant d'eau, Hérode le Grand profita d'une petite baie pour bâtir une ville maritime en l'honneur de son maître et protecteur de Rome. Elle devint le lieu de la résidence des procurateurs romains et eut sa célébrité. Le diacre Philippe y porta l'évangile; le centurion Corneille, le premier païen converti, y reçut le baptême avec toute sa famille. Saint Paul y séjourna pendant deux ans sous escorte en attendant d'aller subir son procès à Rome.

La nuit nous surprit sur les bords d'une rivière, au fond d'un ravin. Les ténèbres tombent vite en ces contrées où le soleil descend verticalement sous l'horizon sans s'attarder sur ses bords, partageant les nuits et les jours en deux parties égales comme dans notre mois de mars. Les ponts sont un luxe par ici; force nous fut donc de lancer nos chevaux a l'eau; et voilà qu'ils s'embarrassent et tombent. Pendant ce temps les ténèbres s'épaississent; nos conducteurs montrent leur mauvaise humeur, et nous aident à peine à sortir de misère. Nous traversons enfin la rivière, mais, de l'autre côté, la côte est abrupte, et nos chevaux refusent d'avancer. Nous crûmes vraiment que nous allions passer la nuit dans le précipice. Enfin nous arrivons sur la hauteur. Nouveau déboire. Nos cochers hésitent sur le chemin à suivre. Il est vrai que la saveur des oranges nous arrive de tous les côtés; mais nous n'en sommes pas moins dans un pays inconnu au milieu de ténèbres épaisses, à la merci d'étrangers qui ne parlent pas notre langue et détestent les chrétiens.

Lorsque nous arrivâmes au monastère des Pères Franciscains, nous nous sentîmes soulagés.

Le lendemain les cochers se présentèrent au couvent pour recevoir leur paiement. Nous leur fîmes de justes reproches, avant de solder leur compte. Us eurent l'effronterie de demander un bakchiche, et de l'exiger impérieusement; nous nous sentions en sûreté; nous en profitâmes pour les inviter à évacuer la place.

Bientôt nous prendrons la mer pour retourner à Alexandrie. Depuis que nous voyageons eu Palestine, il nous a été impossible de prendre bien des notes pour conserver les " impressions et souvenirs " du voyage au jour le jour. Nous pariions tôt le matin, arrivions tard le soir, et fatigués. Souvent nous n'avions qu'une salle commune pour la nuit.

Notre pèlerinage en Terre Sainte est terminé. Il a été heureux, nous en remercions la Providence qui a guidé nos pas .

Les patriarches appelaient la vie un pèlerinage. Celui-là c'est le {grand pèlerinage. Il commence avec la vie et finit avec la mort. 11 se fail dans le temps et se termine au seuil «le l'éternité. Il a lieu dans une vallée de larmes, au milieu d'épreuves cl de travaux de toutes sortes.

en pays hostile, on nous sommes exposés aux attaques d'ennemis |>uis-

sanls el acharnés. Si nous nous laissons entraîner aux choses qui passent, notre voyage pénible sur cette terre aboutira au séjour de L'éternel exil: si au contraire, nous traversons le inonde les regarde fixés sur les vérités qui demeurent, notre pèlerinage se terminera dans la pairie des joies éternelles.

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