CHAPITRE NEUVIEME
Un navire qui s'enfonce dans le désert. — Opinion d'un capitaine de navire sur les Anglais et les Français. — L'abordage sur le pont du navire. — Pères Franciscains italiens et français. — Visite d'un séminaire tenu par les Pères Jésuites- — Hospitalité des Pères Lazaristes ; dîner à leur maison de campagne. — La Grèce ; historique ; ses monuments. — Corinthe ; Patras. — Brindisi. — A travers les îles ioniennes ; Corfou.
abord du Rhamanieh, samedi, 12 mars 1892. — C'est le 20 février que nous arrivions à Jaffa; notre pèlerinage de Terre Sainte a donc duré vingt jours. Nous retournons à Alexandrie par le même vaisseau de la Cie khédiviale qui nous a amenés à Jaffa. De bonne heure, jeudi matin, nous étions à notre poste sur le bateau, car le gros vent menaçait de s'élever, et nous craignions de le voir partir avant le temps fixé. En effet, sur le soir, lorsque nous prîmes le large, la mer devint menaçante. Je voulus monter sur le pont du navire afin de lutter avec plus d'avantage contre le mal de mer. Je dus battre en retraite, mais qu'à demi, puisque je me réfugiai dans une petite cabine que j'aperçus sur le pont même, décidé d'y rester tant qu'on ne me forcerait pas de déguerpir. Je m'étendis sur un canapé où je passai la nuit heureusement.
Nous fîmes escale à Port-Saïd. Nous étions sur les limites de deux continents, à l'entrée du canal de Suez qui relie l'Europe à l'Asie par la mer Rouge. Nous vîmes un navire s'avancer vers les sables, et, semblable au chameau, s'enfoncer dans le désert. Quelle œuvre de génie que le percement de cette isthme à travers des sables mouvants qui cherchent toujours à se rejoindre ! Cette œuvre gigantesque que les Pharaons, à qui l'on doit les Pyramides, ne purent accomplir, devant laquelle les siècles ont reculé, l'énergie et le génie d'un français, Ferdinand de Lesseps, en est venu à bout.
Nous avons à notre bord bien des Arabes. Ramassés dans leurs couvertures qu'ils traînent en voyage, ils sont étendus nonchalamment et s'entretiennent entre eux à voix basse. Ils ne sortent de leur somnolence qu'aux heures de la prière. Alors, sans honte comme sans ostentation, ils se lèvent pour accomplir leur devoir religieux.
Au réfectoire, nous prenons nos repas ;ivec le second du navire, un marin à la voix saccadée, aux convictions tranchées. Il est catholique, probablement à gros grains. Il sait huit langues, et, devant nous, s'adresse à des convives anglais, arabes el russes dans leurs langues.
Il s'est rendu dans ses courses à travers le monde jusqu'à Montréal. Il aime les Canadiens, non pas les Américains, encore moins les Anglais. En général, ces derniers, envahisseurs du sol africain, ne sont pas aimés par ici. " J'aime les Français, dit-il, ils sont de progrès et sont capables de converser. Les Anglais ne savent que demander quel temps il fait ". Il ne veut pas que les Anglais soient braves à là guerre. Il fut surpris de nous entendre souvent prendre leur défense, nous d'une colonie anglaise.
Alexandrie, lundi, 14 mars. — Vendredi soir nous étions en vue d'Alexandrie, mais la brise était forte et nous étions en danger de passer la nuit à nous faire ballotter sur la vague au bout de la chaîne, lorsque nous apercevons la chaloupe du pilote qui arrive, voiles grand'ouvertes. Tout à coup elle vire de bord, et nous nous mettons à sa suite à travers les récifs qui bordent l'entrée du port. Bientôt nous voyons les petites embarcations se détacher des quais d'Alexandrie pour venir à notre rencontre. Notre drogman de Terre Sainte reconnaît la chaloupe de son hôtel ; elle est la dernière, mais il offre de parier dix piastres qu'elle arrivera la première. En effet voilà qu'elle commence à gagner du terrain ; lorsqu'elle va dépasser celle qui était en tête jusque là, des passagers de cette dernière se jettent dans l'embarcation Bonnard dont la course n'est pas ralentie, car les nouveaux arrivés se mettent à se balancer en accordant avec les rameurs, et à lui imprimer un nouvel élan.
La scène d'abordage a quelque chose de tragique. Sur la terre on peut se défendre, s'esquiver par une rue, et il y a les hommes de police qui tiennent les cochers en respect, mais sur eau vous n'avez que le pont du navire pour subir un siège en règle, et les garde-corps pour vous protéger. Gare aux personnes nerveuses ou sans expérience ! On a vite fait de leur enlever un sac de voyage, une sacoche sans qu'elles s'en aperçoivenl ; on les entraîne là où elles ne veulent pas aller. J'ai vu, ce soir-là. des femmes pleurer, ne sachant où donner la tête dans pareil brouhaha, d'autres mortellement inquiètes d'un portemanteau qui leur a disparu.
Nous regrettions d'être forcés de revenir passer quelques jours où nous avions déjà séjourné. En voyage on aime le nouveau et l'inattendu. NOUS a'avionspas raison. Dans une course rapide, alors qu'il nous faut ganfl cesse boucler nos malles pour avancer d'une étape, on ne peut né- -lirenieiit voir que la surface d< s elioses. y jeter un coup d'œil rapide; e\ les objets ne se gravent pas. Notre cerveau esl un peu comme la plaque métallique de L'appareil photographique qui reçoit d'un rayon de soleil L'impression de tous les objets qui passent devant elle, mais il lui faul encore subir d'autres opérations plus lentes pour que L'empreinte s'y fixe.
rendant notre premier séjour à Alexandrie, nous n'avons pu prendre «prune idée d'ensemble. Cette l'.iis-ci. p;ir exemple, il UOUS -,\ été
donné de mieux connaître le bien que font les communautés religieuses en ce pays.
Hier nous assistions à la grand'messe dans l'église des Pères Lazaristes. Nous nous serions cru au Canada, puisque nous avions retrouvé la France. Ce sont les mêmes cérémonies qu'au pays, la même prononciation du latin, la même exécution du plain-cliant. De fait, les Lazaristes sont, pour la plupart, fiançais, comme les Franciscains sont plutôt italiens. Et on les reconnaît facilement à leur manière de faire le bien. C'est le même zèle qui les anime tous, mais il se traduit un peu différemment. Le Français a plus d'entraînement, l'Italien plus de circonspection; le premier ne demande qu'à se dévouer et courrait volontiers au martyre, le second use de plus de ménagement et compte davantage avec la Providence qui fait tout arriver à point à qui sait attendre, il choisit ses moyens d'action avec plus de calme, et se livre rarement. Celui-ci tempère l'impétuosité de celui-là; l'autre active le zèle du premier, mais tous deux. Français et Italiens, s'entr'aident, se complètent pour gagner des âmes à Jésus Christ. L'Eglise fait disparaître les différences de climat et de tempérament, ou plutôt s'en sert pour la plus grande gloire de Dieu.
Dans la nef nous apercevons les habits rouges des soldats anglais. La protestante Angleterre veut que ses marins et ses soldats pratiquent leur religion; c'est ainsi que, les dimanches et jours de fête, les militaires catholiques viennent ici adorer le Dieu des armées.
Après la messe, un commissionnaire vint de la part du Supérieur de la Maison nous inviter à prendre le dîner avec la communauté. Nous acceptâmes volontiers. Entre Français et Canadiens l'intimité vient vite; les inconnus d'hier devinrent les amis d'aujourd'hui. Demain nous devons aller prendre le dîner à leur maison de campagne.
Hier matin, j'étais seul sur la grande place publique Méhémet-Ali, un peu indécis sur la direction à prendre, lorsqu'un quidam se présente à moi et s'offre de me servir de guide. J'en profite pour me faire conduire chez les Révérends Pères Jésuites. On m'offrit de dire la messe, et la messe dite de prendre un café, et le café pris de visiter la maison. Je ne sus rien refuser. Que voulez-vous, en voyage. . . Les Jésuites sont à Alexandrie depuis les Evénements, c'est-à-dire depuis le bombardement de la ville par les Anglais qui ne sont plus partis depuis, et détiennent la ville en conquérant sous le prétexte plausible de maintenir l'ordre. Les Lazaristes ne jugèrent pas à propos de relever les ruines de leur collège, et les Jésuites vinrent pour les remplacer. Ils possèdent aujourd'hui une maison organisée suivant toutes les améliorations modernes et les (-lèves se comptent par centaines. Je remarquai les dortoirs, comme ils soin spacieux, reluisanl «le propreté, et parfaitement aérés. [^•s lits bien blancs ont tons des gazes légères pour protéger leurs occupants contre les moustiques; chaque élève a un prie-Dieu combiné de manière que chaque partie a double destination. C'esl ainsi que le banc
pOUr se mettre a genOUX est assez élevé DOUr servir de elmise; le cou-
vercle sur lequel s'appuient les coudes s'ouvre pour brosses et peigne.
Du haut de la terrasse la vue s'étend sur toute la ville qui nous apparaît comnie une presqu'île entourée des eaux de la Méditerranée et du lac Maréotis. On comprend que l'humidité rend le climat malsain. Pour purifier l'atmosphère on fait des plantations d'arbres et on les voit s'aligner comme les rues dans toutes les directions.
La haute culture intellectuelle qu'on donne aux élèves, attire les enfants des premières familles qui reçoivent en même temps une éducation forte et chrétienne.
On peut bien mal parler des Jésuites, et c'est ce qui manque le moins à cet ordre remarquable. Mais on ne (peut nier qu'ils ne soient toujours aux postes de l'honneur, du zèle et du dévouement. Ils tombent martyrs dans les pays de mission, et dans les grands centres ils sont encore les premiers à recevoir les coups des francs maçons et des ennemis de l'Eglise.
En revenant je suis entré dans l'église paroissiale des Franciscains placée sous la protection de sainte Catherine, patronne d'Alexandrie. Il s'y trouvait un grand nombre de fidèles, et j'ai été édifié de leur piété. Un moment j'aperçus à côté de moi, dans la grande allée une jeune fille qui s'avançait en se traînant sur les genoux, et se rendit ainsi jusqu'au balustre. C'est la deuxième fois que j'assiste à pareil spectacle à Alexandrie.
Un prédicateur monta en chaire, ou plutôt sur une plateforme placée en avant de la tribune, sur laquelle il y avait un prie-Dieu et un grand crucifix. Il se livra aux grands mouvements de l'éloquence pendant une demi-heure, et s'assit pour se reposer. J'en profitai pour in'esquiver, laissant la place à ceux qui sont plus familiers avec la langue italienne.
A notre arrivée sur la côte africaine, tout nous étonnait, et nos regards étaient toujours frappés par des spectacles nouveaux; aujourd'hui rien ne nous surprend plus; ni les hommes avec leurs costumes à tendance féminine, ni les femmes avec leurs figures moitié cachées, ni ces pauvres nègres qui courent et s'épuisent derrière les ânes emportant leurs maîtres.
Nous sommes complètement à notre rôle de voyageur. Depuis plus d'un mois nous n'avons pas même reçu de nouvelles. Où en sont les élections politiques dans la province de Québec? Les esprits ont dû B'exciter grandement. Le pays a-t-il donné raison nu gouverneur Angers forçanl le ministère Mercier à se présenter devanl le peuple pour rendre coin | île de son administration, on bien a-t-il conservé sa confiance au premier niinisl rc qui l'ul son favori ?
r'esf ce même jour du 13 mars que nous avons été ri la maison de campagne des Pères Lazaristes. Quelle franche hospitalité nous avons
reçue ! C'est avec des compatriotes, vraiment, que nous avons passé quelques heures trop courtes. Le Supérieur est âgé et, toute sa vie, n'a cessé de prêcher des retraites, de sorte qu'il a une grande expérience des hommes et des choses. Nous l'avons mise largement à contribution.
Nous avons visité les jardins. Que les parterres sont donc beaux aux pays du soleil ! Quelle luxuriante végétation ! On se promène au milieu des fleurs; elles semblent jaillir sous nos pas. Les bananes avec leurs régimes largement fournis et aux proportions démesurées, donnent des fruits délicieux cueillis sur pied; l'enveloppe s'ouvre d'elle-même comme pour les mandarines de Jaifa et livre une chair succulente. Au dessus de nos têtes se balancent les palmiers fiers de leurs riches panaches, les cactus, les acacias aux larges feuilles. Chose étrange ! on découvre, grimpées sur des arbustes, des espèces de limaçons renfermant des êtres vivants tels qu'on en trouve sur les bords de la mer.
Nous avons voulu visiter le réservoir du Nil qui approvisionne d'eau toute la ville. L'eau est sale et contaminée ; mais elle est purifiée avant d'être distribuée dans les demeures où elle arrive bien limpide et nette. Tout de même il vaut mieux, en la buvant, ne pas penser au réservoir, ni à tout ce qu'on y voit.
Au retour nous nous arrêtâmes à l'hospice des Enfants-Trouvés, tenu par les Sœurs de la Charité qu'on reconnaît de loin à leurs cornettes larges et relevées. Elles sont les sœurs des Lazaristes puisqu'elles ont le même Père fondateur, saint Vincent de Paul. Les deux communautés ont encore aujourd'hui le même supérieur général et c'est le même esprit de charité qui les anime. Là où les frères Lazaristes vont dépenser leur zèle, les Sœurs de la Charité les suivent pour seconder leurs efforts et rivaliser de dévoûment parmi les pauvres et les petits qui furent toujours la famille privilégiée de leur saint fondateur. Elles sont pauvres, mais la Providence est leur pourvoyeuse quotidienne ; leur confiance est dans le Dieu qui prend soin des petits oiseaux qui n'ont pas de gîte et de l'herbe des champs que foule le passant, et elles ne ferment l'entrée de leur maison à aucun malheureux. Elles ne se contentent pas d'offrir l'hospitalité, elles vont aussi visiter les pauvres et les malades à domicile, et leur porter îles aliments; car, de ce côté-ci de la Méditerranée il faut toujours donner sans s'attendre de recevoir.
Enfin le soir nous allons chez les bons Pères Lazaristes rencontrer les jeunes gens qui viennent au cercle pour s'instruire et s'amuser honnêtement.
Athènes, dimanche, 20 mars 1892. — Mercredi matin, nous entreprenions la traversée de la Méditerranée sur un vaisseau de la ligne l<hédiviale. Nous laissions derrière nous l'Orient et commencions le retour à Rome via Athènes, Brindisi et Naples.
Le temps est superbe. La mer n'a pas un ride, mais die n'en semble que davantage reposer sur des abîmes. Sur l'eau on n'est jamais sans appréhension. On ne cesse de scruter l'horizon; on écoule les bruits du large Le navire commence à se soulever quelque peu, ne sont-ce pas les premières vagues d'une mer qui se t'ait terrible an loin ci s'avance
AUX aïeux pays
menaçante vers nous ? On regarde les nuages venir. Ne sont-ils pas les signes précurseurs de la tempête ? Les astres sont les grands journaux de la nature qui font connaître aux marins les événements du lendemain, et les guide dans leur vie maritime.
Le soir, tout ce monde qui peuple les flancs du navire se mettait au lit. frais et dispos, après un repas pris avec appétit. Mais l'onde ne dort pas; elle profite des ténèbres pour soulever sa vaste poitrine, et imprimer un mouvement de tangage au vaisseau et à nos cœurs trop prompts à en suivre les impressions. Bientôt on entend des gémissements étouffés, des cris de détresse, et, le lendemain, grand nombre
Athènes — L'Acropole.
avaient subi des émotions pénibles. Les frères Têtu sont au dessus de ces misères humaines; l'abbé Casgrain, moins aguerri contre le mal, avait fini par succomber; le curé Fàguy et moi-même surtout, ne sommes pas encore marins dans l'Ame; il ne faut pas une forte secousse pour nous abattre. Tout ce jour, je préférai garder la position horizontale, et me nourrir an pain sec pris en petite quantité.
A dis heures, nous arrivions au Pirée, et partions pour Athènes.
Le cours de nos pérégrinations a conduit nos pas en Grèce, dans celle Grèce classique de la littérature, des beaux-arts et des sciences, el aussi des hauts faits militaires. Nous sommes voyageurs d'un jour sur la terre hellénique, mais les souvenirs d'un pusse héroïque déjà lointain hanlenl nos esprits.
< V pciii coin de terre semble se détacher du continenl européen pour aller an devanl de l'Orienl chercher la civilisation primitive el l'apporter vivifier an souffle plus puissant du génie occidental.
L'histoire de lu Grèce antique esl un exemple frappanl des grandes choses dont esl capable un peuple qu'anime le patriotisme, et des extrémités regrettables ou conduisent les rivalités toujours mesquines par
quelque point. Pour lutter contre les armées innombrables des Perses, THellade et le Péloponèse s'unissent dans un saint transport, et l'ont reculer le flot envahisseur par des prodiges de valeur et de témérité couronnées de succès. Jamais la flamme sacrée de la patrie ne brûla plus ardente au cœur d'une nation. Marathon, les Thermopyles, Salainine, Mycale et Platée, Miltiade, Aristide, Thémistocle,' Cimon, Léonidas sont des victoires et des hommes qui feront toujours l'honneur de l'humanité. Athènes et Sparte se sont unies dans un commun effort et ont fait leur patrie forte et glorieuse. ■ Mais l'ambition les fait se jalouser; elles se séparent et entrent en rivalité; par le fait même, elles s'affaiblissent mutuellement, et préparent le terrain à la main-mise de la Perse. Thèbes s'unit à Sparte pour renverser Athènes, sa voisine, et, lorsqu'elle a obtenu la suprématie dans l'Attique, elle attaque Sparte devenue à son tour sa rivale, et succombe dans la lutte malgré les exploits de Pélopidas et d'Epaminondas, le prodigieux Epaminondas. La liberté vient mourir sous les murs d'Athènes où elle trouve un dernier rempart clans l'éloquence de Démosthène. Philippe de Macédoine à la tête d'un peuple nouveau, vient à bout d'un pays affaibli par ses luttes intestines, en fait la conquête, l'annexe à l'empire qu'il fonde et que son fils Alexaaidre étendra jusqu'aux limites du inonde connu.
Sparte, dont Lycurge avait fondé la puissance sur la force brutale, ne se releva pas de ses ruines; Solon le Législateur fit reposer la gloire d'Athènes plutôt sur la grandeur morale; elle a survécu. Athènes tombera, mais elle inspirera le respect même à ses ennemis; vaincue, elle subjuguera ses maîtres par la force de son génie; elle attirera sur ses ruines les peuples qui viendront étudier les chefs-d'œuvre de l'intelligence et du génie. Et, un jour, clans un noble élan d'enthousiasme, et d'un geste solennel, la diplomatie européenne la fera sortir de son enfouissement séculaire, et de nouveau brillera au soleil des nations le royaume de Grèce avec Athènes pour capitale.
Rome et Athènes sont peut-être les deux villes les plus célèbres du monde; d'autres eurent leur renom dans l'antiquité, mais le temps a passé sur elles; quelques-unes plus importantes aujourd'hui, n'ont pas de passé. Mais Rome est la première; elle est la capitale religieuse du monde catholique, tandis qu'Athènes s'est perdue dans les vains raisonnements d'un esprit subtil, et est devenue le siège de l'erreur.
Ce qui frappe surtout l'étranger au pays des Hellènes, c'est la lumière du soleil et son épanouissement sur toute la nature. C'est une clarté nette et pure qui illumine les intelligences et réjouit les esprits. La vie nous apparaît plus belle dans cette atmosphère transparente. Tout ce que nous voyons et entendons semble nous souhaiter la bienvenue. Et nous-mêmes, nous cherchons à nous mettre à l'unisson de cet le nature qui nous sourit, de ces visages qui s'épanouissent.
Athènes nous apparaît pleine de poésie el d'idéal, (elle que l'histoire nous l'a fait connaître avec son site enchanteur et sa population intelligente et vive. Les ardeurs d'an soleil trop aident n'y dépriment pas les caractères, ni les rigueurs d'un climat trop rigoureux n'alourdissent les esprits. L'âme se méat plus librement dans une atmosphère plus limpide; son rayonnement an front est plus resplendissant et les idées se présentent pins claires.
Comme le Français auquel le Grec ressemble sous plus d'un rapport, l'habitant d'Athènes peut paraître superficiel, c'est parce qu'il perçoit vite et s'exprime facilement; toutefois lorsqu'il s'attaque à une idée et la creuse, il la pénètre et la fait jaillir dans une expression lumineuse, au contraire de ces hommes qui paraissent profonds parce qu'ils «ont difficiles à pénétrer; ils s'évertuent à trouver la solution d'un problème qu'un esprit plus délié perçoit sans effort, et retournent en tous sens une question justement parce qu'ils ne peuvent la saisir dans son ensemble.
Le génie attique et le génie français ont produit des chefs-d'œuvre dans tous les genres. Les siècles de Périclès et de Louis XIV sont les plus grands qui existent dans l'histoire du monde.
Il fait plaisir de voir dans les feuilles publiques, sur les affiches et enseignes de magasins et boutiques les noms et caractères grecques de nos livres classiques, d'entendre dans toutes les bouches le dialecte hellénique. C'est bien une langue vivante, la plus belle de toutes les langues, et aussi la plus harmonieuse quand elle est parlée par les gens du pays. Si seulement, en réponse à ses détracteurs qui demandent son abolition, on adoptait sa véritable prononciation, on pourrait se croire un peu en pays de connaissance lorsqu'on arrive en Grèce. Le grec moderne est encore le grec de Sophocle et de Platon qui a subi seulement des transformations; il est le meilleur entraînement pour développer les forces intellectuelles et c'est encore lui qui est le plus employé dans la composition des mots. Le latin, au contraire, est une langue morte, mais elle a été adoptée par l'Eglise catholique, et, à ce titre, est devenue universelle.
Nous n'avons pu prendre qu'une idée d'ensemble de la ville et de ses monuments. Nous avons visité le rocher escarpé et isolé de l'Acropole avec le monde de chefs-d'oeuvre qui le peuplent et l'entourent : le Parthénon, les Propylées, l'Odéon, la Pinacothèque, l'Aréopage, le temple de Minerve, celui de Thésée, etc. Nous n'entreprendrons pas de les décrire. En cette matière notre compétence est courte; le goût artistique se forme surtout par la vue, et qu'avons-nous en Amérique pour le développer ? D'ailleurs, notre pèlerinage est fini, et nous nous hâtons vers Rome.
\u/,hs, 22 mars. Le lendemain «le notre arrivée à Athènes, nous m repartions pour Patras. Nous étions heureux de prendre la voie de
fcerre, pour ne plus être ballottés d'une vague à l'autre, et n'avance!- qu'à demi. L'air est, plus facile ;i traverser que les ondes, et nous courons vite sur les rails d'acier. En touchant le Péloponèse, nous pouvons oontempler en construction le canal de Corinthe qui doit relier la mer Egée à la mer de Corinthe on de Lépante dont le nom rappelle l'une des victoires qui eurent le |»lus d'influence sur les destinées de l'Europe et du christ ianisme.
Corinthe n'est, plus qu'un petit faubourg que nous saluons en pass;mt parce qu'il nous rappelle sainl Paul et les deux épîtres célèbres qu'il adressa à ses habitants; à Athènes nous avions visite l'A/réopage ou l'apôtre avail eu la suinte hardiesse d'annoncer -lesus de Nazareth.
Nous commençons alors à traverser des champs de vigne et pendant des heures nous en voyons qui s'étendent à perte de vue. C'est d'ici que vient le fameux vin de Corinthe, le raisin sans noyau.
Nous ne faisons que passer à Patras; nous partons de suite pour Brindisi. Le voyage à travers les îles ioniennes est enchanteur. Elles sont nombreuses et se multiplient à nos côtés comme pour nous faire une escorte d'honneur ; d'autres fois elles semblent se rapprocher de toute la vitesse de notre navire, presque se pénétrer et former un lac sans issue, tandis que nous avançons à toute vapeur. Et voilà qu'elles paraissent se retirer et s'ouvrir devant nous comme pour nous livrer un passage. Ces îles sont couvertes de riches coteaux, de villages coquets. Corfou surtout offre un coup d'oeil ravissant; je ne connais rien de plus beau qui sort des eaux. C'est une île princière. De ce temps-ci elle est la résidence de la malheureuse reine d'Autriche que des chagrins de famille accablent dans ses affections les plus chères. Elle vient y chercher un peu de repos pour son corps et de tranquillité pour son esprit: preuve que les misères humaines sont le partage des grands de la terre comme des plus humbles mortels.
Brindisi et son tombeau de Virgile n'arrête pas nos pas. Nous prenons notre feuille de route pour Naples, et nous commençons à traverser l'Italie à travers les Abruzzes ; nous allons d'un tunnel à l'autre, de la lumière aux ténèbres; nous entrevoyons Tarente et Salerne, places de villégiature chantées par les poètes.
A Naples le premier homme que nous rencontrons est une ancienne connaissance qui vient à nous comme à des amis. C'est justement le cicérone qui nous a pilotés lors de notre passage en février. Certes nous ne lui avions pas donné de nos nouvelles depuis. Comment pouvait-il se trouver là pour nous recevoir et offrir ses services ?
Le guide de métier va aux étrangers comme les reporters de profession aux nouvelles; il ne leur en échappe pas.
Nous passons deux jours à Naples. Nous faisons une excursion à Pouzzoles où nous prenons le dîner pendant que des musiciens jouent, chantent, gesticulent, et par temps font une ronde, comme si elle faisait partie du morceau qu'ils exécutent.
Ce soir, mercredi, nous rentrons à Rome où nous trouvons une petite patrie dans l'enceinte du Collège canadien. Les confrères nous reçoivent avec une gaîté et un entrain du pays. Je vais reprendre mon rang parmi les élèves mais je ne me croirai pas vraiment l'un d'entre eux tant que le rasoir n'aura pas fait disparaître la barbe bien fournie du pèlerin d'Orient.
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Rome — Saint-Paul-hors-les-Murs.