‹ Aux vieux pays (impressions et souvenirs)Chapitre 25 sur 35 · DEPUIS LE RETOUR DE LA TERRE SAINTE JUSQU'A LA SEMAINE SAINTE · texte numérisé non relu

DEPUIS LE RETOUR DE LA TERRE SAINTE JUSQU'A LA SEMAINE SAINTE

Eglises dédiées à saint Laurent. — . Le comte Pellegrino Rossi meurt pour la cause de la Papauté. — Saint Pierre et Simon le Magicien. — Le Forum romain. — Les églises de Rome. — Rome et Paris. — A l'œuvre et à l'épreuve. — M. l'abbé M.-T .Labrecque nommé évêque de Chicoutimi. — Québécois à Rome. — Le Palatin. — Le Capitole. — Le Pincio. — Villa Pamfili-Doria. — Rome et la France.

^ ^^^ ome, 24 mars 1892. — Le diacre Laurent est l'un des saints ^"W^^^fc les plus populaires de Konie ; les Romains lui ont élevé T huit églises. Il vivait au troisième .siècle, époque héroïque r"^L où la persécution était toujours à l'état latent quand elle ^^ ne sévissait pas. Sous l'empereur Valérien elle se ralluma. Le Pape lui-même fut arrêté et jeté en prison. On le conduisait au supplice lorsque le diacre Laurent accourt à sa rencontre, en «'écriant : " Où allez-vous, ô mon père, sans votre fils ? Vous n'aviez pas coutume d'offrir un sacrifice sans votre ministre ! En quoi donc ai-je pu vous déplaire " ? Le pontife le console en lui annonçant son prochain martyre et les tortures qui l'attendent. Admirable dialogue entre le vieillard mûr pour le ciel que la hache du licteur va moissonner, et le jeune clerc que le désir du martyre enflamme d'une sainte envie.

Cette rencontre à jamais célèbre eut lieu sur la voie Appienne ; l'église dédiée à saint Sixte qui en marque encore la place, a eu l'honneur de servir de retraite à l'ordre naissant de saint Dominique.

Le lendemain, Laurent dut comparaître à son tour devant le préfet de Rome. Celui-ci lui ordonna de livrer les trésors de l'Eglise. Le zélé diacre obtint un délai de trois jours. Pendant ce temps, il distribue aux veuves et aux orphelins les biens dont il a le soin, et n'épargne même pas les ornements et les vases sacrés. Puis, le joui- arrivé, il parcourt les quartiers fie la ville, et réunit sur le mont Cœ-lius où avait coutume de se faire la distribution des aumônes dans la maison de la noble Cyri;i(|ue. plus de quinze cents pauvres, malades cl estropiés de toutes sortes.

Le préfet, avide de richesses, est fidèle au rendez-vous. Mais quel n'est pas son étonnemenl et sa fureur à la vue de cette réunion des déshérités de la nature et de la fortune: " Voilà, ô prince, dit Laurent, les trésors de l'Eglise; ce sont ses joyaux, nous n'en connaissons point d'auiii's". Ces paroles mettenl le comble à l'exaspération du tyran qui sut !< champ condamne à mort le hardi diacre. l'ue église s'élève a cet

endroit sous le vocable de Saint-Laurent in Domnica — adjectif fonné de dominus (maître), traduisant le mot grec kurios d'où le nom de Cyriaque est dérivé.

Laurent fut confié à un chevalier du nom d'Hippolyte qui l'emmena dans sa demeure sur le mont Viminal. Le prisonnier convertit son gardien et le baptisa avec l'eau d'une source qu'il fit jaillir miraculeusement; elle existe encore dans le souterrain de l'église Saint-Laurent in Fonte.

A quelques pas de là s'élève l'église Saint-Laurent in Panepcrna à l'endroit même où le saint endura son glorieux martyre. Le supplice auquel on le soumit était d'un raffinement inouï. Après avoir déchiré son corps à coups de fouet et de bâton on l'étendit sur un gril rougi au feu, et c'est sur cet autel d'un nouveau genre qu'il fit le sacrifice de sa vie comme un holocauste d'agréable odeur, le 10 août de l'an 258.

Le corps du courageux confesseur de la foi fut enseveli dans un champ que possédait la noble Cyriaque le long de la route de Tibur. Sur son tombeau, Constantin bâtit une basilique où se conserve encore la table de marbre qu'on avait placée en dessous du gril, et sur laquelle se trouvaient les charbons ardents. Saint-Laurent-hors-les-Murs est l'une des cinq églises patriarcales de Rome. Pie IX l'avait en singulière estime, et il voulut y avoir sa sépulture; il repose maintenant dans la crypte, ou mieux, dans l'église primitive qu'on a découverte et déblayée au milieu du siècle. Sa tombe est modeste, conformément à la volonté du testateur, mais on s'est plu à prodiguer les richesses autour du sarcophage.

L'autel de la Confession, surmonté d'un riche baldaquin, renferme les restes des diacres Laurent et Etienne. Honorés du même titre sur la terre, ils attendent ensemble la résurrection glorieuse.

Une des églises les plus célèbres en l'honneur du saint donne sur le Corso : c'est Saint-Laurent in Laicina. Elle possède des reliques précieuses; aujourd'hui, elles sont toutes exposées à l'occasion de la station du carême. Le peuple romain et les étrangers s'y portent en foule. J'ai eu moi-même le bonheur de toucher les chaînes du saint diacre, de conbempler un morceau de sa chair rôtie, des grumeaux de son sang, et surtout le gril qui servit à son supplice; il se compose de six barres de fer et peut avoir six pieds de longueur sur trois de largeur. L'église est desservie par les Clercs Mineurs qui y possèdent le corps de leur saint fondateur François Garacciolo.

Saiiit-Laun-iit /'// Damaso remonte à la plus haute antiquité, mate s;i célébrité ne date que du milieu du siècle, depuis qu'elle possède le tombeau du comte Pellegrino Rossi. Cel homme d'Etat, banni de Rome eu 1815 pour ses principes révolutionnaires, y revint après trente ans d'exil, en qualité d'ambassadeur de France près l<i Saint-Siège. Ses idées s'étaient bien améliorées, surtout depuis ses dernières relations avec la coin- de Borne. Bon L848, sur l'invitatiou de Tic IX. il accepta la tâche de former un ministère. I>es lors sa morl fui décrétée par les francsmaçons <i"i l<- délestaient à cause de son dévouement à la Papauté. Plusieurs l'ois averti qu'on en voulait a ses jours, il n'en resta |>as moins au poste du devoir. Le L5 aovembre il reçut un dernier message, plus pressant que les précédents, <i"' le dissuadait de se rendre à L'ouverture du Parlement : mais il l'nl inébranlable. " La cause du Pape est la cause de Dieu ", répondit-il. Arrivé au palais de la Chancellerie où se tenait

le Conseil législatif, il descend de voiture et remarque un mouvement inaccoutumé; il s'aperçoit bientôt qu'il marche entre deux baies de conspirateurs; des cris de mort déjà commencent à s'élever sur son passage. L'intrépide ministre ne connaît pas la peur, il s'avance ferme. Tout à coup il se sent légèrement touché; il se détourne; c'était le moment choisi; un sieaire, désigné par les loges, le frappe de son poignard et tranche l'artère carotide mise à découvert. Le malheureux chancelle, se traîne quelques pas et va tomber, baignant dans son sang, sur les marches du palais. Il peut recevoir l'absolution du curé de Saint-Laurent in Damaso et meurt en disant: Gcsu mio, misericordia. Il entendit, avant de rendre l'âme, les cris des révolutionnaires qui acclamaient son meurtrier, le portaient en triomphe en exaltant la main qui l'avait tué lui-même. C'est ainsi que mourut ce carbonaro converti, transformé en martyr chrétien.

Saint-Laurent in Damaso est adhérent au palais de Ja Chancellerie. Xous l'avons dit, c'est là qu'on a déposé le corps du fidèie défenseur de la Papauté. Sur le monument qui le recouvre, et que surmonte le buste du ministre du Pape, sont gravées les paroles qu'il adressa à ceux qui voulaient le détourner de sa résolution d'aller à la Chambre d'assemblée : " Catisam optimam mihi tuendam assumpsi, misefebitur Deus — Je défends la meilleure des causes, le Seigneur aura pitié de moi."

Le comte Kossi a été, dans notre temps, une des plus nobles victimes du devoir. Comme l'immortel Garcia Moreno, son frère dans le martyre, il est un type de la fidélité à la foi chrétienne poussée jusqu'à l'héroïsme. Puisse un jour l'Eglise reconnaissante placer sur les autels leurs corps tombés tous deux sous le fer de la franc-maçonnerie.

Saint-Laurent in Miranda est bâti sur les ruines d'un temple érigé sur le Forum romain en l'honneur d'Antonin le Pieux et de son épouse Faustine la Divine. On l'appelait in Miranda à cause des monuments qui l'entouraient.

Les Clercs réguliers des Ecoles pies desservent Saint-Laurent in Piscibus ainsi nommé à cause d'un marché au poisson qui se tenait auprès. On les rencontre non loin de la colonnade, en allant à Saint-Pierre.

La chapelle dite du Saint-Père, dans le palais usurpé du Quirinal, possède le chef de saint Laurent.

Dimanche, 27 mars 1892. — Tous ceux qui viennent à Rome ne manquent pas d'aller voir le Forum romain, et de retourner plusieurs fois le visiter. Aucun lieu ne revêt un cachet d'antiquité plus prononcé. Tout y parle d'un autre âge: et ces arcs de triomphe élevés en l'honneur d'hommes illustres qui dorment depuis des siècles dans la poussière du tombeau, et ces fûts de colonnes, et ce pêle-mêle de débris qui rappellent des mœurs qui ne sont plus les nôtres, ei ee Cloaque maxime, œuvre d'un Tarqnin, qui sert d'égout collecteur comme au lendemain de la fondation de Rome.

Le Forum est l'endroit le plus intéressanl de Rome et de boni l'Occident; il en esi le pins classique. Il a été témoin de la vie dramatique du peuple-roi ; c'est bien ici, en effet, que s'écoulail la plus grande part Le des journées des anciens Romains. Les plébéiens y accouraient dès

l'aube du jour; à une heure plus avancée venaient les nobles portés suides litières par des esclaves, et escortés de leurs nombreux clients. Aussi. sur le Forum, sous ses portiques et aux alentours, s'élevaient les édifices publics nécessaires à la vie d'un peuple: temples, basiliques ou bourses d'alors, boutiques, magasins, marchés de toutes sortes. Ici se plaidaient les causes civiles, criminelles et sociales; les grands intérêts de l'Etat j étaient discutés ; on y décidait de la vie ou de la mort des citoyens, de la paix ou de la guerre avec les peuples étrangers; on y réglait le sort du monde entiei.

Le Forum romain.

Cette place, en ce moment si déserte, je la vois dans mon imagination se couvrir de la foule qu'attiraient les affaires ou le plaisir. Voilà que des rassemblements se forment, grossissent; on parle avec excitation; sans Monte va s'agiter une question importante, peut-être celle .ies lois agraires. Les p;is et les regards se portent du coté des rostres. En effet, un homme vient d'en gravir les degrés. Son regard se promène sur L'assemblée; il jette quelques paroles qui se perdent au milieu du lirait général. Cependanl la vivacité des conversations se ralentit: le silence se rétablit, et la voix île l'orateur commence à planer sur cette masse compacte. Le calme se fait, et cette multitude, si mouvante il y a

llll instant, est devenue immobile; elle est là. suspendue aU\ lèvres (le

l'orateur. Celui-ci sent bientôt qu'il a maîtrisé son auditoire; quelque t'ois il se drape avec majesté dans les plis de sa toge; d'autres t'ois il mareiie ;i grands pas dans la tribune, et l'auditoire le suit dans ses mouvements, s'emporte ou s'apaise, condamne on absout avec lui.

La harangue esl terminée; c'esl BTutus, c'esl Cicéron qui vient de gagner une cause mémorable, de remporter une victoire. Il descend de la tribune aux acclamations de tout un peuple; tons les esprits sont con-

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vaincus et conquis. Y a-t-i'l triomphe plus complet ? Ce ue sout pas des corps qui tombent sous le tranchant du glaire, mais, des volontés qui s'inclinent sous la puissance de la parole.

La foule s'écoule lentement, et l;i vaste enceinte est de nouveau déserte. Je me retrouve, moi-même, seul, assis sur des ruines, tandis que règne autour de moi le calme de la solitude.

Le Forum remonte au berceau du peuple romain. C'était une plaine basse et marécageuse qui séparait le mont Palatin de celui du Capitole. Le Capitole était occupé par les Sabins ; sur le Palatin s'étaient lixés les aventuriers que Romulus avait attachés à sa fortune. Des sujets aussi peu recommandâmes, ne pouvant trouver des femmes qui consentissent à unir leur sort au leur, la tradition rapporte qu'ils recoururent à la ruse et à la violence. Romulus organisa donc des jeux publics, et invita les nations voisines. Les Sabins surtout accoururent en foule. Or, pendant la représentation, voilà que tout à coup, à un signal donné, les Romains se jettent sur les spectateurs, enlèvent les filles des bras de leurs mères, et les emportent dans leurs demeures. C'était un cas de guerre, s'il en fut jamais. A quelque temps de là, les deux peuples étaient aux prises dans la plaine même qui avait été témoin de l'enlèvement. Mais au plus fort de la mêlée, les Sabines se jettent au milieu de la bataille, vont d'un camp à l'autre, des parents que la nature leur a donnés aux maris que la force leur a imposés, implorent, supplient, font tant enfin qu'elles voient tomber les armes des mains des combattants. La plaine qui retentit des cris de joie des nouveaux alliés devint le rendez-vous du peuple sabino-romain, c'est le Forum.

C'est ici que la nation appelée à la domination du monde, et à des destinées plus grandes encore sous le règne du Christ, viendra sans cesse retremper son courage. C'est ici qu'on la retrouvera aux heures solennelles de son existence mouvementée. Lorsque ses ennemis l'attaqueront de toutes parts, la presseront, voudront l'^étreindre dans un suprême effort, et se réjouiront, croyant déjà la voir étendue sans vie; c'est alors que nobles et plébéiens, réunis sur le Forum, se confondront dans un même sentiment de patriotisme. Au milieu d'un silence religieux, on sent battre le cœur de tout un peuple en souffrance. Mais, avant de succomber, il fait appel à toutes les énergies latentes au fond de tout être qui ne veut pas périr, et les confie à un dictateur. La mission de celui-ci est de retenir la vie qui s'en va, de livrer la bataille décisive. X' en doutez pas, il reviendra vainqueur; et cette même place, que recouvrait déjà l'ombre de la mort, se ranimera sous le souffle de la victoire.

Le dictateur, lui, calme au milieu de l'enthousiasme public, remet au pays les pouvoirs extraordinaires qu'il en a reçus, et l'on verra un Cincinnatus retourner à la campagne, reprendre les mancherons de la charrue après avoir tenu les rênes du gouvernement, grand dans la guerre, plus grand dans la paix.

La patrie prend un regain de vigueur, son sang purifié coule plus généreux, et elle continue sa marche vers ses sublimes destinées, confiante dans la fortune de Rame.

Le Forum, hélas ! comme toutes les institutions humaines, devait

avoir ses jours de deuil et de désolation. Il BUbil le sorl de hl ville dont

il étail le centre. Lors des invasions des Barbares, pillé, saccagé, il vil ses monuments renversés, et devint un champ public. A l'endroit où

fut le Forum romain, à vingt-cinq pieds au-dessus du sol antique, on installa un marché aux bestiaux, ce fut le Campo vaccina. Pendant des siècles les Romaine fouillèrent dans ces ruines, exploitèrent les monuments comme des carrières, se servant de leurs pierres pour consir.iire des édifices publics et des palais.

Ce n'est que sous Pie IX que fut inauguré on travail intelligent et artistique qui se continue sous le gouvernement des rois usurpateurs.

La pioche et la pelle ont ramené à la surface le Forum des anciens Romains.

Parmi les monuments échappés aux ravages du temps, aux spoliations des barbares et des peuples civilisés, le mieux conservé est l'arcde-triomphe de Septime-Sévère, dont las trois arceaux forment une façade de quatre-vingt pieds de largeur et de soixante-quinze de hauteur. Un monte sur la plate-forme par un escalier pratiqué dans une arcade latérale.

Plusieurs temples païens ont été changés de destination et consacrés au culte du vrai Dieu. Telle l'église Saints-Côme-et-Damien. A l'endroit où elle est bâtie s.- passa jadis un événement remarquable. Simon le Magicien, pour détruire l'effet des miracles des apôtres, avait annoncé qu'il s'élèverait dans les airs. La foule était accourue pour être témoin du prodige; l'empereur Xéron lui-même était présent avec toute sa cour. Le magicien, en effet, commence son ascension, et les applaudissements éclatent de toutes parts. Mais un homme perdu dans la foule, priait à genoux: c'était saint Pierre. Et voilà que tout à coup le triomphateur d'un moment tombe pesamment sur les dalles du Forum. L'humble prière avait triomphé de l'artifice du démon. Ainsi le raconte la tradition.

On voit encore le soubassement du temple où les Vestales entretenaient le feu sacré, et conservaient le Palladium, statuette de Minerve apportée, suivant la tradition, de Troie en Italie par Enée

Quelques ruines marquent encore la place dn temple de Janus dont les portes restaienl ouvertes pendant la guerre] sans doute pour inviter le peuple a venir y prier les dieux pour le succès des armées romaines. Deux t'ois seulement, jusqu'à Auguste, elles se fermèrent pour annoncer la paix.

Et que d'autres ruines et monuments qui mériteraient d'être mentionna

30 mars. — L'Eglise Saint-Denis a été bâtie en 1619 par des religieux français de l'ordre d<- la Rédemption; aujourd'hui encore ce sont des enfants de saint Jean de Matha, venus d'Espagne el établis à Baint- Charles-aux-Quatre-Fontaines, qui la desservent, ainsi que le couvenl de tilles adjacent.

-f là que je «lis la messe depuis mon retour de Terre Sainte: mou compagnon d'autel est If. l'abbé B. Labrosse; selon la coutume observée dans notre chapelle, noua nous servons la messe l'un à l'autre.

L'église est tout à côté du collège; rien absolument ne la distingue des lui isses environnant

En Egypte, il v avait la ville aux cent portes; Rome est la ville aux centaines d'églises. Il y en a, parait-il. autant que de jours dans l'année.

Plus de soixante sont consacrées à la Mère de Dieu; les martyrs illustres des premiers siècles ont chacun la leur, et quelquefois, plusieurs sont dédiées au même saint pour rappeler les diverses circonstances de sa vie et de sa mort. Des papes, des rois, des familles opulentes ont teùu à honneur d'élever des monuments de leur piété dans la Ville éternelle.

De leur côté les ordres religieux sont venus de par tout le monde fonder chacun une maison à Rome pour y puiser à leur source même la science ecclésiastique et l'esprit de l'Eglise romaine.

Rome est la terre classique de l'esprit chrétien. L'air qu'on y respire en est imprégné. Tout y porte à Dieu, et on se sent devenir plus religieux. Que d'hommes venus en simples curieux y ont trouvé leur salut, et parmi les plus illustres, Louis Yteuillot ! C'est ici qu'il a trempé sa foi et scellé son attachement inébranlable à la Chaire de Pierre. Un voyage à Rome, c'est un bain fortifiant qui répare les forces de l'âme et lui rend son énergie pour le bien.

La capitale du monde catholique est l'antithèse de la capitale du monde profane. A Paris tout est fait pour charmer les sens ; il y souffle un vent qui énerve et amollit le caractère. Insensiblement on se fait indifférent aux choses de la foi. Les jeunes gens surtout sont bien exposés à se laisser éblouir par des apparences trompeuses et à courir après des plaisirs qu'on leur présente sous toutes les formes. Hélas ! trop souvent des étudiants arrivés chrétiens convaincus de leur pays s'en retournent avec une foi blessée.

Les mondains aiment Paris et s'y plaisent; Rome est la patrie des croyants. A Paris, on oublie facilement ses devoirs religieux; à Rome, on les reprend quand on les a négligâs.

Rome offre à l'âme des jouissances intimes, elle renferme des séductions pour l'esprit et le cœur qui finissent par attacher à son sol béni et à son ciel d'azur. Grégoire XVI avait coutume de dire aux personnes qui allaient le voir avant leur départ ; " Combien de mois avez-vous passés à Rome "'? Si l'on répondait: " Six mois ", il ajoutait aussitôt: " Au revoir " ! C'est que Rome après un séjour prolongé devient une seconde patrie où l'on sent le besoin de revenir.

Je ne connais pas sort plus heureux pour un prêtre retiré du ministère que d'aller terminer ses jours à Rome, occupé à visiter les églises, à suivre le cycle de ses fêtes quotidiennes, et à assister aux démonstrations religieuses qui ne cessent de se succéder dans la ville des Papes.

31 mars. — Je viens de lire d'un seul Irait le nouveau livre de Laure Conan : A l'œuvre et à l'épreuve.

D'instinct, je n'aime pus 1rs romans; c'est une suite d'aventures qui passent comme les tableaux d'une lanterne magique, et les personnages agissent au gré de l'auteur comme des marionnettes au bout de leur ficelle. D'ailleurs nous n'avons qu'à donner libre COUPS à notre imagination et elle se peuplera de héros imaginaires. Mais A Vœuvre et à l'épreuve est un roman Bemi-historique ; eYst la vie. esquissée à grands traits, du Vi-v^ Charles (iarnier lui' eu haine de la religion par les l'arouehes Iroquois. De fait, notre histoire esi une mine inépuisable pour tous nos écrivains; Laure Conan n'en a suivi qu'un mince filon.

Un intérêt tout particulier s'attache aux pionniers de la foi et de la colonisation dans notre patrie. On aime à savoir ce qu'ils ont été, avant de les voir à l'œuvre et à l'épreuve sur le théâtre de leurs travaux; on aime a les suivre lorsqu'ils t'ont un voyage au pays des ancêtres. Monsieur Garnier demeure à Paris. Son fils Charles se sent appelé aux missions lointaines du Canada; il est encouragé dans ses généreux desseins par Mu Champlain qui vient passer une journée au milieu de la famille du futur missionnaire. Le fondateur de Québec parle volontiers dt- sa colonie naissante. Comme il expose avec enthousiasme son projet d'implanter une nouvelle France sur le sol d'Amérique ! C'est le rêve de sa vie. Les obstacles paraissent insurmontables, mais il a foi dans l'avenir, et il mourra au poste où la Providence l'a placé. Le Père de Brébœuf, l'homme à la haute stature, aux résolutions énergiques, au dévoûment surhumain, vient à son tour sous le même toit. Il fait connaître ses missions huronnes; il dit ses espérances et ses déboires, ses misères et ses consolations. Il retournera aux grands lacs, car c'est là qu'il veut lui aussi mourir au milieu de ses chers sauvages. Plus tard on apprend que le Père Jogues doit célébrer dans la chapelle du collège de Clermont. On se presse pour voir le martyr; on le supplie de montrer ses doigts mâchés, écorchés, bridés en haine de la foi.

Le roman historique de Laure Conan renferme des scènes émouvantes, des situations qui empoignent. Par temps, on se surprend des larmes aux yeux.

L'intrigue se résout par le martyre. Cela peut déplaire à certains lecteurs accoutumes à voir tous les récits se terminer par le mariage, dénouement traditionnel. Mais le martyre n'est-il pas la plus belle fin d'une vie consacrée au service de Dieu dans les missions ?

Cependant A l'œuvre et à l'épreuve n'obtiendra peut-être pas tout le succès qu'on serait en droit d'attendre. Il est difficile de faire d'un saint un héros de roman sans blesser quelque peu la vraisemblance.

Vendredi, s avril L892. — Depuis quelque temps il est question de

notre diocèse. .Mgr Bégin, après deux années passées sur le siège épiscopal de Chicoutimi est devenu coadjuteur du cardinal-archevêque de Québec. M. l'abbé Lailaninie, de l'université Laval, nommé pour lui succéder, a décliné l'honneur de L'épiscopat, et ses raisons ont été acceptées par la Sacrée Congrégation île la Propagande. Aujourd'hui, on nous apprend que le choix esl bombé sur M. l'abbé M. -T. Labreeque, directeur du grand séminaire de Québec et professeur de théologie morale. -l'ai bien connu le nouveau titulaire pendant les années du cours classique: il me précédait de trois classes. En 1885, j'ai eu l'honneur de le recevoir dans inoii presbytère d'Alma; il était accompagné de .M. l'abbé O. Ma fhieii. directeur du petit séminaire. Je ne veux pas retarder à lui écrire pour lui présenter mes félicitations, déposer à ses pieds le tribut de mes hommages el me souscrire son fils dévoué en Notre-Seigneur.

•l'ai le plaisir de rencontrer de temps en temps un cousin québécois, M. Gaspard LeMoine, qud voyage avec toute sa Famille. Il a traversé l'Espagne, Béjourné en Algérie, el partira bientôt pour le Canada.

Aujourd'hui sout arrivés MM. les abbés Nap. Cinq-Mars et Aur. Angers. Eux aussi ont passé la saison rigoureuse sous le beau ciel île l'Algérie: puis ils ont fait le pèlerinage de Terre Sainte.

C'est toujours une joie pour notre petite colonie de faire de nouvelles recrues.

Ce soir doit partir M. Fabbé Kayraond Casgrain. Il est impatient de se retrouver dans sa retraite du Bon-Pasteur de Québec ; son pèlerinage de Terre Sainte l'a fatigué.

Mgr Têtu et son frère, M. l'abbé Alphonse, ainsi que M. le curé Faguy ne partiront que le 2S du courant pour Paris où ils séjourneront un mois avant de s'embarquer au Havre pour New- York.

9 avril. — La tradition place sur le Palatin la demeure des premiers héros du Latium, Evandre et Faustulus. Cette colline a été le berceau de Rome; c'est à ses pieds que les eaux du Tibre, en se retirant laissèrent à sec le panier flottant qui contenait les frères jumeaux Roniulus et Rémus. Toujours suivant la tradition, les deux innocentes victimes de l'ambition d'un oncle usurpateur furent nourris par une louve. Reconnus pour être du sang royal, ils reçurent un domaine. Ce fut autour du Palatin que Romulus traça avec le soc d'une charrue les limites d'une ville nouvelle; elle s'étendit bientôt sur les six collines environnantes qui sont : au nord et à l'est, le Capitole, le Quirinal, le Viminal et l'Esquilin ; au sud. le Cœlius et l'Aventin. Dans les temps plus rapprochés de nous, la ville envahit le Vatican, le Montorio, le Janicule et le Pincio. Sur la colline où Romulus creusa une caverne pour sa demeure, les rois, ses successeurs, eurent leur résidence; sous la République, les familles les plus considérables et les personnages célèbres s'y établirent. Là naquit Auguste. Devenu empereur, il y bâtit un palais qu'il laissa à l'Etat pour l'usage des Césars. Ceux-ci luttèrent de luxe et d'extravagance pour l'agrandir et l'embellir. Caligula, sous le prétexte d'aller plus facilement causer avec Jupiter Capitolin, fit jeter sur le Forum un pont qui relia le Capitole au Palatin. Mais le comble de la folie fut la Maison d'or de Xéron. D'un luxe inouï et de dimensions colossales, elle couvrait les monts Palatin. Cœlius et Esquilin, et les vallées qui les séparaient; ses dépendances s'étendaient jusqu'à Sainfe-Marie-Majeure. Un auteur du temps nous dit qu'elle menaçait d'envahir toute la ville. On se fait difficilement une idée de la richesse des s;' lies. Dans les festins les fleurs tombaient ûes balcons d'or sur les convives; fies tuyaux répandaient les parfums, tandis que les voûtes changeaient de décor pour varier le spectacle. Au dehors, des portiques à triple rang de colonnes s'allongeaient sur des parcoure d'un mille. Mirage des eaux, obscurité mystérieuse <]i-<. bois touffue, solitude des vastes plaines, gaîté des prairies verdoyantes ei des vignes champêtres: tout se réunissait pour charmer les regards et captiver les sens. Dominant toùl de sa superbe, le statue de Néron s'élevait, d'or ei d'argent, à cent vingt pieds dans les airs. En la contemplanl et tout ce qui l'entourait, Néron se crut quelque chose; il s<- prit pour un habïtani de l'Olympe. Il eut cependant la modestie de dire: "Enfin, je suis logé comme un homme!"

Voilà où peut conduire la sottise humaine, quand rien n'y fait contre-poids. En ces temps de civilisation païenne, plus de la moitié du genre humain respirait pour satisfaire les caprices d'un petit nombre d'hommes. C'est ce luxe effréné, cette orgie de jouissances qui ont tué la Rome des Empereurs.

Les fouilles qu'on poursuit encore sur le Palatin nous révèlent les richesses incomparables du peuple-roi, sa puissance et son génie, mais elles proclament aussi bien haut le néant des choses humaines.

Pour nous, chrétiens, en visitant les ruines du palais des Césars, nous nous rappelons avec bonheur et orgueil que la religion du Christ pénétra sous ces lambris dorés, et qu'au milieu de cette cour corrompue où figuraient une Messaline et une Agrippine, la honte de leur sexe, vivaient des chrétiens aux mœurs pures à qui saint Paul adressait des saluts.

Sur le mont Palatin s'élève l'église Saint-Bonaventure habitée depuis des siècles par les Franciscains de la Stricte Observance ou les Alcantarins. Elle possède un trésor bien précieux, le corps de saint Léonard de Port-Maurice, si parfaitement conservé qu'on le croirait vivant.

Après avoir peuplé le Palatin, la petite colonie de Romulus ne tarda pas à envahir le mont Capitolin. C'est là que Tarquin le Superbe bâtit un temple destiné à devenir le plus vénérable du vieux monde romain. Ses trois nefs, surmontées d'autant d'édicules, étaient consacrées, celle du milieu à Jupiter, le maître des dieux, une autre à Junon, son épouse, et la troisième, à leur fille Minerve. Le temple mesurait plus de huit cents pieds de circonférence, et la triple colonnade du portique dominait toute la ville. Il s'élevait sur l'un des sommets qui émergeaient du Capitule; l'autre monticule supportait la forteresse entourée de murailles et de hautes tours. Entre les deux mamelons s'étendait cet espace libre où Romulus avait ouvert un asile aux étrangers pour grossir le noyau de sa colonie naissante. Au sud de la colline le roc était coupé à pic; c'est là qu'on précipitait les criminels coupables de haute trahison. L'effroi qu'inspire encore aujourd'hui la pensée de la roche Tarpéienne est purement classique depuis l'exhaussement du sol du côté du Tibre.

Le Capitole, la plus petite des collines de Rome mais la plus célèbre, a subi le sort de la ville dont il était le centre. Ruiné à diverses reprises, il tut abandonné; une partie même prit le nom de mont des Chèvres. Au \i [le siècle les Idées républicaines qui hantèrent les esprits des Romains remirent la colline en honneur. Le préfel de Rome dut y fixer sa résidence, et les officiers publics y tinrent leurs séances.

Le Capitole actuel comprend l'Intermonl d'autrefois. <)n y monte par un escalier construit d'après les plans de Michel-Ange. A la naissance de la rampe, deux lions, vomissant l'eau par la gueule, semblent garder la colline historique. A demi-hauteur, à gauche, l'Etal entretient une louve et son louveteau en souvenir d'un t'ait cher au cœur des Romains, Au sommet se dressent les dompteurs Castor et Pollux à ente de leurs chevaux de guerre. Puis s'ouvre devant nous une vaste cour carrée dont le centre est occupé par la statue équestre de Marc-Aurèle, la seule du genre que l'antiquité nous ait léguée. ^'r*\ un chef-d'œuvre.

La figure martiale de l'empereur nous frappe tout d'abord; le coursier achève de fixer notre attention avec sa tête où tout semble vivre, sa croupe artistement arrondie, ses jarrets fortement tendus; on croirait qu'il va s'élancer. Un artiste ne se lassait d'admirer cette œuvre d'art. A la fin, impatient de l'invariable immobilité du groupe silencieux, il s'écria : " Marche donc ! Oublies-tu que tu vis ? " Il oubliait lui-même qu'il n'appartient qu'à Dieu de donner à la matière le souffle de la vie. Au fond du quadrilatère est le palais des Sénateurs; à droite celui des Conservateurs; et à gauche, le Musée. En compagnie de MM. les abbés Cinq-Mars et Angers, j'ai visité toutes les œuvres intéressantes qu'ils renferment; nous y passâmes l'après-midi.

Rome — Le Capitole.

C'est dans le Musée que se trouve la statue du gladiateur mourant. On reconnaît un Gaulois. Il s'est infligé une blessure mortelle pour échapper à l'esclavage, et la vie s'écoule avec son sang. Mais il est heureux, car il meurt libre et indompté. On s'intéresse au sort du malheureux vaincu, car on reconnaît en lui l'expression, exagérée sans doute, de l'un des sentiments les plus nobles de la nature humaine, l'amour de la liberté.

L'héroïque Gaulois rappelle le premier Brenn, chef des Gaules, qui marcha contre Rome, quatre cents ans avant notre ère. et s'en empara. Il était noble dans sa fierté barbare. Aux ambassadeurs qui lui demandaient la raison de sa campagne: " Notre droit, dit-dl, c'est celui qui vous a fait attaquer tant de peuples que vous avez réduite en esclavage; nous le portons à la point*1 de nos épées; tout appartient aux braves ". Il respectai les campagnes <|u'il traversait: "Ce sonl les Romains, criait-il en passant, que nous allons combattre; c'est à eux seuls que nous en voulons". Une victoire éclatante conduisit les Gaulois jusqu'au pied du Capitole où ils furent témoins d'une scène dont la grandeur l'emportait

sur les élans sublimes de leur fière nature. Ils parcouraient la ville en vainqueurs et la pillaient lorsque, arrivés au palais des Sénateurs, ils aperçurent des vieillards gravement assis à l'entrée du vestibule, tous revêtus des insignes de leur dignité et appuyés sur leurs bâtons d'ivoire, immobiles comme des statues et plongés dans un silence solennel. Une longue barbe blanche tombait sur leurs poitrines et ajoutait encore à la majesté de leur attitude. Les barbares crurent voir une assemblée des dieux de l'Olympe, et restèrent interdits. L'un d'eux cependant s'avance et ose toucher la barbe d'un sénateur; celui-ci indigné le blesse aussitôt avec le bâton qu'il tient à la main. Le Gaulois irrité tue le Romain. Ce fut le signal du massacre; les cruels vainqueurs se jettent sur ces hommes sans défense qui se laissent égorger sur place sans bouger. Une nation qui possède des citoyens de cette trempe ne peut périr.

Sept mois durant les Gaulois assiégèrent le Capitole sans pouvoir s'en emparer. A la fin, confiants dans un passage secret qu'ils avaient découvert, ils montaient à l'assaut, lorsqu'ils furent trahis par les oies sacrées du Capitole que le bruit des pas avaient réveillées. Un gardien se présenta le premier et soutint d'abord seul l'effort des assaillants, et donna ainsi le temps aux troupes d'accourir et de repousser l'ennemi.

Brennus consentit enfin à faire la paix moyennant mille livres d'or. Pour le peser les barbares apportèrent de faux poids ; et, comme les Romains se plaignaient de cette supercherie, Brennus, jetant son épée dans le plateau de la balance, répondit : " Malheur aux vaincus ". Mais Camille, nommé dictateur dans son exil, arrivait en toute hâte et s'écriait fièrement: " Des Romains se rachètent avec du fer et non avec de l'or". Une lutte décisive s'engagea; les Gaulois sont vaincus; et Camille victorieux est salué du beau titre de second Fondateur de Rome.

Et que d'autres faits d'armes glorieux rappelle le mont à jamais célèbre du Capitole î

Je me suis rendu au Pincio en compagnie de mon confrère M. l'abbé Xadeau. Le Pincio était autrefois un jardin, ou plutôt une vigne. Napoléon, pendant l'occupation de Rome, en commença la transformation; après la chute de l'empereur. Pie VIT en termina les embellissements, mais à Yaladier revient l'honneur d'avoir créé cette promenade publique qu'Oïl admire aujourd'hui et qui est l'une des plus -belles de l'univers.

Deux heures avant le coucher du soleil. Rome, jusque-là engourdie dans lu sieste de l'après-dîner, se réveille connue d'un sommeil réparateur. Il se produit alors comme un redoublement de vie. Les rues se

remplissent, les places publiques s'animent. Le Pincio surfout se peuple de tout un monde el revêl un air de galbé extraordinaire; la foule des Romains el <}<■* étrangers, avides d'air pur et de délassement, le sillonm-nicut en tous --eus: on parcourt les sentiers qui se croisent, les allées ombreuses el les bosquets fleuris; on s'arrête pour respirer le parfum des fleurs, en admirer les couleurs variées; on aime à se reposer sur les tapis de verdure. Les hommes s'entretiennenl gravemenl entre eux, tandis que les femmes étalent les couleurs voyantes de leurs toilettes

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diants aux uniformes divers parlant théologie, discutant des questions controversées ou se livrant aux études arides de la métaphysique,

Mais les sons joyeux de la fanfare se font entendre; et voilà que de toutes les directions accourt cette population mouvante; elle se groupe au pied d'une estrade sur laquelle est une fanfare d'une cinquantaine de musiciens. Un chef d'orchestre conduit ces intrumentistes, mais comme par la pensée, tellement ses mouvements sont rares et presque imperceptibles. Avec les derniers accords se dispersent les auditeurs; dans quelques quarts d'heure, d'autres viendront les remplacer lorsqu'on exécutera un nouveau morceau.

Rome vue du Pincio.

Pendant ce temps, de pompeux équipages suivent le large chemin qui contourne la montagne, et s'échappent par la place du Peuple.

A la sortie du Pincio, nous nous arrêtons sur la terrasse pour admirer le panorama qui se déroule sous nos yeux. Toute la ville est à nos pieds. A l'extrémité ouest, le dôme de Saint-Pierre s'élève au-dessus de tout ce qui l'entoure et se détache sur le ciel bleu. La basilique Vaticane jouit du privilège des grands hommes de l'histoire: ses proportions grandissent avec la distance comme la renommée de ceux-ci avec le recul des siècles.

Nous passons auprès de la villa. Médicis qui date du XVle siècle. Sons Napoléon elle devint le siège de l'académie des lîeaux-Arts. C'est là que la France encore aujourd'hui envoie ses jeunes artistes se perfectionner dans leurs études.

A l'église de i.-i Tri m i t édes-M on t s on chantait le saliil ; noas y entrâmes. Tontes les chaises étaient Louées, et nous nous mêlâmes à la foule qui se tenait debout ; elle était tellement pressée qu'au moment solennel de la bénédiction, à peine pûmes-nous remarquer un léger mouvement île tête pour témoigner de l'adoration du cœur. La plupart des

assistants étaient venus pour des motifs de foi; niais aussi, les décorations, le chant un peu théâtral, en avaient attiré un grand nombre.

Lundi, 11 avril 1892. — Avec une dizaine de confrères j'ai fait la promenade de l'après-midi sur le mont Janicule, de l'autre côté du Tibre, au sud du Vatican. Nous nous sommes rendus jusqu'à la villa Painnli en passant par la porte Saint-Pancrace.

La noblesse romaine sait faire grand et avec art; ses nombreuses villas autour de la ville sont d'une magnificence royale. Celle que nous visitons aujourd'hui est remarquable entre toutes; elle est la plus étendue; sa circonférence mesure plus de cinq milles. Partout l'art le dispute à la nature. Ce ne sont que jardins, grottes champêtres, pièces d'eau, fontaines jaillissantes, et, jetés ça et là, statues, bustes, bas-reliefs. Des pins séculaires y élèvent leurs panaches à des hauteurs prodigieuses.

Deux fois la semaine les portes de la villa Pamfili-Doria ou Belrespiro, comme disent les Italiens, s'ouvrent au public. Comme dans les autres villas de Rome les simples fiacres ne sont pas admis à rouler sur ses avenues princières; les voitures à deux chevaux ont seules ce privilège; ce jour-là elles étaient nombreuses; nous les voyions circuler dans toutes les directions, le long des lacs, au fond des vallées, sur le versant des collines, suivant les ondulations du terrain.

La terre que nous foulons est une terre glorieuse pour la France. C'est ici qu'en 1849 le général Oudinot établit ses quartiers; c'est par la porte Saint-Pancrace qu'il rentra victorieux dans Rome pour la remettre à son maître légitime.

Pie IX, élevé sur le trône pontifical aux acclamations de tout le peuple, avait prodigué les bienfaits autour de lui, et pour don de joyeux avènement, accordé une amnistie générale. Mais semez les bienfaits dans le cœur des méchants, et vous récolterez les trahisons et les ingratitudes. Moins de trois ans après, fait prisonnier dans son propre palais par ces mômes hommes qu'il avait graciés, il était obligé de s'enfuir à Gaëte.

C'est la gloire de la deuxième République d'avoir rendu Rome au Pape et au monde catholique. En cette circonstance le cœur du Président battit à l'unisson de celui de la fille aînée de l'Eglise. On reconnaît ici la France de Charlemagne, la France laissée à l'inspiration de ses sentiments généreux et chrétiens. Elle sortit de cette campagne, fière du devoir accompli; elle y trouva un regain de force et de vaillance <iui la rendra plus tard invincible sur les champs de bataille de la Crimée,

La prise de Bébastopol suivit de près la délivrance de Rome, comme, liélas ! la catastrophe de Sedan arriva quelques mois après le rappel des troupes françaises <'n garnison à Rome. Le carbonaro Bonaparte se devail à ses frères de la j&une Italie ; il lui appartenait de préparer la voie aux brigands de Garibaldi. Miais Dieu a toujours son mot à dire dans le gouvernement du monde, el quelquefois sa voix est éclatante. Napoléon III, comme sou oncle, vit la couronne tomber de son front humilié el dut prendre pouT toujours le chemin de l'exil.

La nation française a une mission providentielle SUT la terre, celle de défendre la Papauté. Son SOr1 est uni intimement à celui de l'Eglise. si die prévarioue, malheur à elle ! L'histoire esl là pour le prouver.

Pareille à la locomotive jetée en dehors de ses rails, elle éprouve des chocs, des soubresauts terribles qui la secouent et l'ébranlent avec violence. C'est l'état où nous la voyons aujourd'hui, se débattant dans les crises politico-religieuses et sociales qui l'épuisent. Qui viendra la remettre sur le champ d'honneur, qu'elle ne peut quitter impunément ? Pendant un demi-siècle, le descendant de ses rois très chrétiens, le seul capable peut-être de la sauver, s'est tenu à la frontière, attendant

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Rome — Statue de Marc-Aurèle.

l'heure propice qui n'a pas sonné. Henri V est descendu au tombeau. El maintenant qne va-t-elle devenir ? Sur la couche d'iniquité que lui ont faite les principes de s,.>. e1 sur laquelle elle se retourne péniblemenl comme un malade en proie à d'affreux cauchemars, elle De peul vivre toujours. Un peuple sans foi '-si un peuple sans loi ni Famille qui doil périr Infailliblement si Dieu ne l'arrache à sou sens reprouvé par un miracle de la grâce.

Le Moïse de Michel Ange.

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