‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 101 sur 302 · LE CONSISTOIRE DE BARCELONE · texte numérisé non relu

LE CONSISTOIRE DE BARCELONE

C’est aussi au roi Jean que l’on doit l’établissement à Barcelone d’un Consistoire de la Gaie Science, sur le modèle de celui de Toulouse, — et c’est une nouvelle raison, la principale sans doute, pour laquelle il a été surnommé El amador de la gentileza. Le document (1) qui nous apprend cette création nous intéresse à plus d’un titre. C’est une commission royale du 20 février 1393, qui charge le chevalier Jacme March et le citoyen de Barcelone, Lluis d’Aversé, auteur, lui aussi, d’un traité de poétique intitulé Torcimany, d'organiser une académie en tenant compte, non seulement de celle de Toulouse, mais encore des sociétés similaires de Paris et des autres villes (2). Or l’histoire littéraire ne signale l'existence à Paris, à la fin du xrve siècle, d'aucune institution de ce genre ; mais le roi d'Aragon est si bien renseigné sur ce qui se passe en France qu'il est difficile de rejeter purement et simplement l'indication qu'il nous fournit. Il est possible qu'il y ait eu à Paris, avant même la Court Amoureuse, dite de Charles VI (3), un groupement littéraire analogue aux puis des villes du Nord, et c’est à lui que le monarque ferait allusion. On a même prétendu, sur la foi d'Henri de Villena, qu'il aurait envoyé au roi de France une ambassade officielle afin d'obtenir de lui que deux des sept mainteneurs de Toulouse vinssent installer à Barcelone un Consistoire semblable au leur (4).

Ce qu'il est plus facile de connaître avec certitude, ce sont les motifs de cette fondation. Le Roi les expose longuement. Reprenant quelques-unes des idées qui avaient animé les fondateurs de l’Académie toulousaine, 1l fait un panégyrique de la Gaie Science qui ne laisse pas de nous paraître un peu naïf et hyperbolique. Il y voit la source de toutes les vertus et de toutes les joies pour les jeunes gens comme pour les vieillards. Elle est «le palais des mœurs, la compagne des vertus, la conservatrice de l'honnêteté, la gardienne et l’amie (5) la plus

F (4) T. Amar, op. cit., p. 59.

F (2) « Positis, inquam, omnia alia facere que alii et Magistri aut prefecti huic sciencie in civitatibus Parisiensi et Tolose ac aliis civitatibus et locis consueverunt... »

(3) Romania, XX, 417.

(4) Voy. sur ce point CraABANEAU, dans sa note à l’Hist. de Languedoc, X,

(5) Nous substituons amica à inimica, faute évidente du texte.

186 car. 11. -—— LA POÉSIE :CATALANE DE 1393 «x 1430

intime de la vertu». On peut l'appeler, d'un seul mot, l'Amour - {amoris vocaboli nominatione atrahimur). Aussi espère-t4l, en fondant une académie, que « ses sujets nobles, chevaliers, citoyens généreux (cives generosi) et autres, qui se sont plu à cultiver cette science » y feront plus de progrès pour la grande oloire de Dieu et de la Vierge Marie, Jacme March et Lluis d'Aversé,en raison de leur talent déjà éprouvé, sont nommés maîtres et mainteneurs de la Gaie Science et autorisés à célébrer et à commémorer par des poésies la Vierge Marie, le jour de sa fête du mois de mars ou le dimanche suivant. Un sceau représentant la Vierge, l'ange Gabriel et le Saint-Esprit, à l'ombre de l’étendard royal {sub nostri Regalis signi pallio), leur est accordé. Ils ont enfin le droit de juger les « poèmes, ouvrages ou ditiés (dictamina) » qui leur sont présentés, de sceller ceux qui en seront dignes et de décerner des joyaux {jocalia) aux auteurs les plus habiles.

La première fête n'eut lieu qu'en 1395. Les conseillers de Barcelone firent les frais des récompenses distribuées aux Ctroubadours » et le Roï lui-même, qui nomme ainsi ceux qui y prirent part, se déclare satisfait. Nous ne savons pas quelles pièces furent couronnées, mais, par ce que nous en dir le Roi, il est permis de croire que la poésie sérieuse, dans laquelle Jacme et Pere March brillaient à la même heure, y fut largement représentée. («Ce fut une belle fête, écrit le Roi dans une lettre fort curieuse, du 19 février 1396, aux Conseillers de Barcelone (1), bien propre à faire fuir l’oisiveté et à apprendre l’art de ditier savamment et élégamment., » Et il a soin de répéter quel est, suivant lui, le but de la Gaïe Science. « Les hommes instruits, dit-il, peuvent sans inconvénient la connaître, y prendre plaisir et souvent en tirer profit, car elle est fondée sur la rhétorique et, par elle, intimement unie à la sagesse, sinon elle a fort peu de valeur .»

Mais les magistrats de Barcelone, à qui il rappelle ainsi tous ces souvenirs et demande en même temps qu'ils renouvellent cette fête en 1396 et les années suivantes, se montrent peu enthousiastes, Ils décident, le 15 mars, que « tant à cause des crandes et insupportables charges qui pèsent sur la cité que du peu de profit que la dite Gaie Science lui procure, les joyaux

(1) Rusrié x ELucn, op. cit., p. 384.

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