LES ROIS JEAN I ET MARTIN
ne seront plus donnés par la ville, mais offerts par quiconque le voudra (1) ». Réponse, dirions-nous aujourd’hui, d’une municipalité plus soucieuse d'économies que de belle et bonne poésie.
La mort tragique du Roi, qui survint le 19 mai de la même. année, fit abandonner pendant quelque temps tout projet de: nouvelle fête poétique. Mais Martin 197, qui lui succéda et qu’on. a appelé l’Humain, probablement à cause de son penchant pour l’humanisme, s’efforça de favoriser, comme son frère, le: développement de la Gaie Science. Il fit, le 187 mai 1398, ce que: la ville de Barcelone avait refusé de faire : il accorda, sur son: budget ordinaire, une somme de quarante florins destinés surtout à l'achat des joyaux d’or et d'argent nécessaires. Sa gé-nérosité n’était subordonnée qu'à une seule condition, c’est: que le droit de nommer et de révoquer les mainteneurs de la. Gaie Science (rectores et defensores ac manutentores prefate: amene seu Gaye scientie) lui appartiendrait entièrement. L’ex-. posé des motifs en latin (2) qui précède l'allocation de ce crédit invoque encore l'exemple de Paris et de Toulouse et reproduit la plupart des considérants de Jean I. La poésie, y est-il dit tout d’abord, doit être cultivée dans un but uniquement moral et didactique, mais on y remarque un argument nouveau, qui sera un des lieux communs de la Renaissance, c’est que la littérature est la grande dispensatrice de la gloire. En revanche, la formule de l'Ecole Toulousaine « à l'honneur de: Dieu et de la Vierge Marie » en est absente. Est-ce pure coïncidence, ou faut-il y voir déjà un effet, peut-être inconscient, de la culture antique chez un homme qui, tout en continuant à recueillir çà et là des livres de toutes sortes, mais surtout religieux (3), proposait sérieusement au comte d'Urgel,. non seulement de se préoccuper de la santé de sa femme, mais de prendre pour exemples d'amour conjugal Orphée et Tiberius Gracchus (4) ? D'autre part, sa (librairie » nous révèle com-
bien les ouvrages français tenaient encore de place dans ses:
Ï6S cap. 11. —— LA POÉSIE CATALANE DE 1993 À 1450
lectures, mais, comme le dit, avec un peu d’exagération, D. Ant. Rubié y Lluch, « l'influence française jette son dernier éclat, avant de disparaître devant le nouvel astre d'Italie (1) ».
Le roi Martin mourut le 31 mai 1410, et, avec lui, s’éteignit la race de ces comtes de Barcelone qui, pendant près de deux siècles, avaient favorisé ou cultivé eux-mêmes la poésie vulgaire. Sa mort laissa la Catalogne en proie à de sanglantes rivalités qui se prolongèrent même après la sentence du 28 juin 1412, par laquelle le fameux Parlement de Caspe attribua la couronne d'Aragon à un étranger, l’infant Fernand de Castille, plus connu sous le nom de Fernand d’Antequera. Pendant cet interrègne, les cérémonies des Jeux Floraux furent suspendues. Mais un des premiers actes du nouveau roi, avant même qu'il eût été couronné, fut de signer, le 17 mars 1413, une ordonnance (2) permettant aux mainteneurs du Consistoire d'organiser autant de réunions qu'ils le voudraient ; la plus solennelle devait avoir lieu à la Pentecôte. Il confirmait, en outre, l'attribution de quarante florins faite par son prédécesseur. Mesure politique destinée sans doute à désarmer les résistances que les Catalans opposaient à l’élu de Caspe. Il est vraisemblable qu'elle lui fut conseillée par un homme qu a joué un rôle prépondérant dans cette restauration des Jeux Floraux et auquel sont dus tous les renseignements qui nous restent sur la troisième phase du Consistoire barcelonais.
Henri de Villena (1384-1434), petit-fils d'Alphonse, marquis de Villena et premier due de Gandie, avait accompagné son cousin Fernand Ier, quand il vint en Catalogne, dès l’automne de 1412, prêter serment en qualité de comte de Barcelone (3). C'était un érudit et un savant qui poussait plus loin encore
(L) PIE ADRESSE (2) Cançoner de Paris, Bib. Nat. de Paris, Esp. 225, fol. A.-L. (3) E. Corarezo y Mori, Don Enrique de Villena, p. 39, note.