FERNAND I ET HENRI DE VILLENA
que son grand-père, suzerain et protecteur de Pere March, le goût des belles-lettres. F. Pérez de Guzmän, son biographe, assure qu'il comprenait plusieurs langues, notamment le latin, l'italien, le « limousin » et le français (1). Sa connaissance des mathématiques et des sciences naturelles fut remarquable pour son époque, et son penchant pour l’alchimie, l'astrologie et la divination lui valut la réputation de sorcier et de nécromancien.
En février 1414, il assista, avec le marquis de Santillana, au couronnement du roi Fernand, à Saragosse. Cette cérémonie eut un éclat inaccoutumé. Le Roi s’y fit armer chevalier par le second duc de Gandie, et, parmi les fêtes qui furent données à cette occasion, la plus curieuse consista dans une pièce allégorique, où l’on a voulu voir une des premières manifestations de l’art dramatique en Espagne (2). Sur une tour était assis un enfant représentant le roi. Autour de lui se tenaient inclinées quatre Jeunes filles symbolisant les quatre prétendants à la couronne d'Aragon, et, un peu plus loin, quatre autres jeunes filles figuraient la Justice, la Vérité, la Paix et la Miséricorde. Chacune d'elles chanta un couplet en l'honneur du Roi.
Ces vers, aujourd’hui perdus, n’ont pas été origimairement écrits en castillan (3), mais en catalan ou plutôt en « imousin ». On les a attribués à tort à Henri de Villena et il ne semble pas, comme le pense de Puymaigre, qu'ils aient pu initier le marquis de Santillana aux charmes de la poésie. Ce qui n’est pas douteux, c’est que, sur sa demande, Henri de Villena a composé un traité de la gaie science, son Arte de trovar (4).
Ce code poétique, écrit à Barcelone, était destiné à faire connaître à ses compatriotes de la Castille les règles et les
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(2) De Puymaicre, La cour littéraire de Don Juan IT, p. 180. Cf. Mira y Fonranazs, Obras, VI, 238 ; E. CorareLo, op. cüt., p. 37.
(3) Alvar Garcia de Santa Maria, qui est l’auteur du récit du couronnement de Fernand inséré par Jerénimo de Blancas, dans ses Coronaciones de los serenissimos reyes de Aragôn (Zaragoza, 1641, 4°), rapporte qu'il traduisit ces couplets en castillan (torné en palabras castellanas). CF. Corarezo, l.c.— M. A. Morel-Fatio a publié le passage d’Alvar Garcia de Santa Maria dans la Romania, XX VI, 127.
(4) Publié par D. Gregorio Mayans dans ses Origenes de la lengua española, en 1737. (Voy. la 2€ édit. de Madrid, 1875, p. 269).
' principes de l’art des troubadours. « J'ai voulu, dit à Don Iñisco Lôpez de Mendoza à qui il le dédie, que vous fussiez la source où puiseraient la lumière et la science ceux qui s’intitulent troubadours, afin qu'ils le deviennent réellement. » Il s’y est inspiré, suivant son propre aveu, des poétiques et des orammaires composées par les Ramon Vidal de Besalü, Jofre: de Foixà, Berenguer de Noya, Guillem Vedel de Mallorca. Il y cite encore les Leys d'amors, le Doctrinal de Ramon Cornet avec la critique de Jean de Castellnou et il est à supposer, bien qu'il ne les mentionne pas dans les fragments qui nous restent de son ouvrage, qu'il connaissait aussi le Libre de Concordances de Jacme March et le Torcimany de Lluis d’Aversé. Ce sont ces traités, ces livres de l’art, comme les appelle Villena, qui, par son intermédiaire et par celui de la Catalogne, font pénétrer une seconde fois en Castille la littérature provençale et rendent les poètes espagnols du xv® siècle largement tributaires des troubadours.
Le but de la poésie est encore pour Henri de Villena essentiellement moral et il la considère comme très utile € à la vie civile, mettant fin à la paresse et occupant les esprits bien nés à d’honnêtes investigations (1) ».
Il n’est pas étonnant, dès lors, qu'il ait voulu entourer d'un apparat extraordinaire ces concours littéraires qui recommencèrent peu après son arrivée à Barcelone, dès qu'il fut à la tête du Consistoire. Parlant de lui-même, tantôt à la première, tantôt à la troisième personne, il nous raconte dans son Arte le cérémonial observé durant ces solennités. Le passage mériterait d’être cité en entier, s’il n’était déjà bien connu et traduit en français par Eugène Baret (2). )
Le jour fixé pour la séance du Consistoire, les mainteneurs et les poètes se réunissaient au palais qu'habitait Henri de Villena, et, de là, ils partaient en cortège (en corporacicn), précédés des massiers portant les livres de l'art et le registre des œuvres couronnées (3). Ils se rendaient à la salle capitu-
(1) « Tanto es el provecho que viene desta dotrina 4 la vida éivil, quitando: oceio, é ocupando los generosos ingenios en tan honesta investigacion.… »
(2) Les troubadours et leur influence, p. 97-102.
(3) I ne s’agit pas, comme le dit D. E. Cotarelo (op. cit., p. 45), du registre des œuvres présentées au concours et des poètes concurrents. La fin de notreanalyse le démontre suffisamment.