A VALENCE
mier’ représentant de l’école « limousine » de Valence. Dans cette partie du royaume d'Aragon se fait aussi sentir, vers la fin du xive siècle, l'influence de la littérature et des mœurs françaises. On sait que le franciscain Francesch Eximeniz, après s'être fait recevoir maître en théologie par l'Université de Toulouse (1), a habité longtemps Valence et dédié son Crestià à Alphonse, marquis de Villena et duc de Denia (2). Bien placé, par conséquent, pour savoir ce qui se passait sur les rives du Turia, il a écrit un Libre de les Dones que M. A. Morel-Fatio a ingénieusement rapproché du Spill de Jacme Roig (3). Parlant, au chapitre Liv, des « mœurs dissolues » des femmes de son temps, 1l nous montre les élégantes de l’époque chantant tout le long du jour en français {tot jorn ab cant frances), et il ajoute à ce propos, un peu plus loin, que, sous Robert d'Anjou, roi de. Naples, les modes françaises s’introduisirent aussi dans son royaume. « Les dames de la Cour et de la dite cité voulurent ressembler à ces dames françaises qui v étaient venues, aller en corset et serrées comme elles, et danser tout le jour et boire par les rues et aller chevauchant à la manière des hommes, et embrasser et baiser les hommes devant tout le monde et toujours, et chanter français, de la gorge, ainsi que le font les dames nobles de France, et parler d’amours ‘et d’énamourements, et plaisanter avec les jeunes gens. » Nul doute qu'il n'y ait eu à ce moment, à Valence comme à Barcelone, quelques-unes de ces coutumes qu'il qualifie sévèrement de « dissolutions françaises ». Presque en même temps, un valencien d’origine, fra Antoni Canals, de l’ordre des Dominicains, traduit le Modus bene vivendi faussement attribué à saint Bernard et recommande, dans sa dédicace, à un chambellan du roi Martin, de ne lire que «des livres approuvés et non des livres frivoles, comme les fables de Lancelot et de Tristan, ni le roman de Renard, m1 les livres provoquant des désirs comme les livres d'amour ou les livres sur l’art d'aimer, le De vetula (4) d'Ovide, ni les livres inutiles comme les livres de
(1) Rusré y Liucn, op. cit., p. 246 sqq.
(2) T. Amar, op. cit., p. 675.
(3) Rapport sur une mission philologique à Valence, p. 65.
(4) Poème latin de Richard de Fournival, mis sous le nom d'Ovide. Voir Hist.
Lit, XXIX, 456.
fables et de rondes, mais des livres dévots, livres de la foi chrétienne ». Il demande enfin que sa traduction soit communiquée «€ aux dames de la dite Cour, spécialement aux damoiselles, car elles y trouveront une matière pleine de toute pure honnêteté » {car aqui trobaran materia plena de tota pura honestat) (1).
Une des premières chansons d’Auzias March (2) nous fait entrevoir l'existence à Valence ou dans ses environs, au commencement du xv® siècle, de fêtes poétiques où nous reconnaissons encore, comme à Barcelone, quelques-uns des usages de la France du Nord et du Midi. C’est ce qu'il appelle les « jardins délitables ». Si l’on rapproche de cette expression celle de « jardin de plaisance » qu'un auteur anonyme a donnée pour titre à un recueil de poésies françaises du xv® siècle (3), on peut se les imaginer comme des réunions sur des places publiques ou dans des jardins et consacrées (au récit des grandes gestes », comme le dit Auzias March lui-même, ou à des lectures poétiques. On s’y livrait aussi sans doute à ces amusements de société dérivés de la tenson provençale et qui ont donné naissance à la croyance aux cours d'amour (4). C’est une dispute poétique de ce genre, ayant eu pour théâtre un Jardin particulier, que nous avons relevée, vers la fin du xv® siècle, dans les annales du Consistoire barcelonais. Auzias March s'était déjà complu, vers La fin de sa vie, à ce petit jeu des demandes et des réponses poétiques sur des questions d'amour, et, suivant l'exemple d’Aliénor d'Aquitaine et d'Ermengart de Narbonne, de grandes dames y prirent part avec lui. Na Tecla de Borja, nièce du pape Calixte ITT, à qui Auzias «partit un Jeu », a pu présider de semblables tournois. Peut-être même une autre poétesse, [Isabel Suaris, qui à échangé des lettres d'amour avec Mossèn Fenollar, et qu'a chantée Simon Pastor, un des auteurs du Cançoner
(1) Documentos inéd. del Arch. gen. de Aragôn, XIII, 420.
(3) Le Jardin de Plaisance et Fleur de Rethorique, reproduction en fac-similé de l’éd. publiée par Ant. Vérard vers 1501 (Société des anciens textes). Paris, 1910, in-40.
(4) Voy. G. Paris, Les Cours d'amour du Moyen âge (Journal des savants, 1888, 664-675, 727-736).