INFLUENCE DE L'ITALIE
Dante, Pétrarque et Boccace, cette admirable trinité littéraire, sont d'autant mieux accueillis en Catalogne et à Valence qu'ils ont subi eux-mêmes l’ascendant de la Provence et continuent encore, en un sens, la tradition des troubadours. Ils répondent aussi aux préoccupations morales des écrivains de ces pays et leur apparaissent tout d’abord, non pas tant comme des poètes ou des lettrés, que comme des philosophes et des moralistes qu'ils admirent pour l'élévation de leurs pensées (1). Sans doute saint Vicent Ferrer blâme ceux qui préfèrent Virgile, Ovide et Dante à la Bible (2) ; mais cela même prouve la haute estime que l’on a déjà à cette époque pour le poète florentin. M. Farinelli (3) croit percevoir un écho de son Nessun maggior dolore dans un passage du Libre de F'ortuna de Bernat Metge (4), écrit en 1381. Mais peut-être n'est-ce, après tout, que le simple commentaire d’une pensée commune à Boèce et à saint Thomas et d’où est sortie transfigurée la sentence même de Dante. Il est, au contraire, incontestable que Bernat Metge a composé peu après la mort de Jean IT (1396) le Sommi, où, sous prétexte de résoudre le problème de l’immortalité de l’âme, il reprend le Songe de Scipion, décrit l'Enfer de Virgile avec des réminiscences dantesques et reproduit ensuite servilement la diatribe du Corbaccro de Boccace contre les femmes(5).De Pétrarque, il traduit Grisélidis et déclare, dans sa lettre préface à Madona Ysabel de Guimera, qu'il a pour ses œuvres une « singulière affection » (6). Le dominicain de Valence, Antoni
(1) C’est aussi l’avis de M. A Farinelli, dans ses substantielles études Dante in Ispagna nell’età media, p. 2, 23, 34 ; Sulla fortuna del Petrarca in Ispagna, p. 8 ; Note sulla fortuna del « Corbaccio » nella Spagna medievale, p. 1.
(2) R. Cnagas, Estudio sobre los sermones Valencianos de San Vicente Ferrer, dans Rev. de Arch., Bibl. y Mus., t. VII, 1902, p. 135.
(3) Dante in Ispagna, p. 31.
(4) Mia, Obras, IT, 386.
(5) A. Fariezrt, Dante in Espagna, p. 26 ; Sulla fortuna del « Corbaccio », pp. 6-11.
(6) Historia de Valter e de la pacient Griselda escrita en llati per Francesch Petrarcha e arromançada per Bernat Metge, Barcelona, 1883, in-4°, p. 2.
186 cHAP. II — LA POÉSIE CATALANE DE 1393 4 1340
Canals, imite encore son poème latin Africa dans le liahonament fet entre Scipié Africà e Anibal(1) et dédie son ouvrage à Don Alfonso d'Aragon, duc de Gandie, c’est-à-dire, très probablement, au protecteur même de Pere March et d’autres lettrés du temps.
Le roi Martin aime aussi la littérature italienne. Les Corts de Catalogne, qui le savent, invoquent parfois l'autorité de Pétrarque en matière de politique et citent, dans un mémoire qu’elles présentent, le 15 avril 1405, une de ses pensées sur le devoir des rois (2). Son livre préféré semble cependant être la Divine Comédie et il se plaît à en évoquer certains passages, comme la fable de la Sibylle qu'il rappelle, non sans quelque malice, dans une lettre du 20 février 1408, au gouverneur général de la Catalogne, Mossèn Guerau Alemany de Cervellé (3).
Le premier poète catalan chez qui nous trouvons une trace certaine des /ime de Pétrarque est Lorenz Mallol. Nous avons de lui une chanson religieuse, Sobre l pus alt de tots los cims d’un arbre, adressée aux © sept seigneurs du Consistoire ». Milà (4) et Chabaneau (5) sont d'accord pour déclarer qu'il ne peut être question du Consistoire de Barcelone, puisque, d’après Villena, il ne comptait que quatre mainteneurs. Î[l ne s'agirait donc que du Consistoire de Toulouse, et Chabaneau en conclut que la pièce a été écrite vers 1350. Mais d’abord Villena n'écrivait qu'en 1417, c’est-à-dire vingt ans après la fondation du Consistoire barcelonais, et 1l est possible que son organisation ait été, à ses débuts, semblable à celle de Toulouse. Au surplus, on ne voit pas pourquoi cette poésie, même si elle s'adresse aux mainteneurs de Toulouse, daterait de 1350 et non pas, ce qui nous paraît plus probable, de la veille même de l'ouverture des Jeux Floraux de Barcelone, c’est-à-dire de 1391, comme le pense finalement Milà lui-même.
C'est aussi, suivant nous, dans les dernières années du x1ve siècle, que doit se placer l’imitation incontestable que Lorenz Mallol nous a laissée de la canzone de Pétrarque S'il
(1) À. Morer-Farrio, Kat. Lit., 195.
(2) Mrza, Obras, LIT, 504.
(3) Rugr6 x LLiucu, op. cit., 442.
(4) Obras, III, 161, 323, 501.
(5) Hist. de Lang., X, 207.
JORDI DE SENT JORDI. ANDREU FEBRER 187
dissi mai. Son cescondit» Molt de vetz dompna m suy presentatz (1) ne saurait guère remonter plus haut, si l’on songe que Pétrarque n'est mort qu'en 1374 et que ses poésies en langue vulgaire ne se sont pas répandues de son vivant.
Deux autres poètes catalans ont fait de plus larges emprunts à la poésie italienne. Ce sont Jordi de Sent Jordi et Andreu Febrer. L'un appartenait à la maison du roi Alphonse V d’Aragon en 1416 et 1417 et était déjà mort en 1454 (2), au moment où Santllana écrit sa Lettre au connétable de Portugal ; l’autre achevait sa traduction de la Divine Comédie, en 1428, à une époque où Auzias March commençait à peine à rimer (3). Tout porte donc à croire qu'ils étaient plus âgés que lui, et cependant ces trois chevaliers ont eu en partie la même destinée. Attachés à la personne d’Alphonse V, le premier, en qualité de chambrier, le second d’algutzir, le troisième de vassal et de grand fauconnier, quand le Roi eut recueilli le fief de Gandie, à la mort du second due, ils ont pris part à la première expédition d’Alphonse V en Sardaigne et en Corse, en l’année 1420 (4). On peut donc admettre que des relations se sont établies entre eux, soit à la Cour du Roi, soit dans les campagnes qu'il a entreprises contre les Génois, ou peut-être même en Îtalie.
Jordi et Febrer n’ont pas été seulement de vrais compagnons d’armes, ils ont eu aussi les mêmes goûts littéraires. Tous les deux continuent à fréquenter les troubadours et ils ne conçoivent guère d'autre forme artistique que la leur pour exprimer les sentiments les plus tendres et les affections les plus vives. Aussi gardent-ils encore dans leurs poésies la langue et les procédés poétiques de la Provence. L’un d’entre eux, Andreu Febrer, trouve cependant quelque charme, nous l'avons vu, à la ballade et lit encore les romans français. À son avis, la Cour de
(1) T. Amar, p. 359.
(2) Masso Torrenrs, Obres poétiques de Jordi de Sant Jordi, p. vr-1x.
(3) C. Via v Varencrano, La Comedia de Dant Allighier (de Florença), translatada de rims vulgars toscans en rims oulgars cathalans, per N’ANDREU Fesrer, Barcelona, 1878, in-80.
(4) Rec. de bibliog. cat., 1,136. Voy. ci-dessus, p. 66.
188 cHAP. 11: — LA POÉSIE CATALANE De 1393 4 1430
son protecteur, le comte de Cardona, ressemble à celle du rot £ > À Artus et la comtesse, sa femme, « vaut mieux qu'Iseult » :
Val mays qu’Isolt ne Serena la blancha (1).
Jordi de Sent Jordi imite, lui aussi, traduit même les troubadours. On a remarqué que ses Enuigs sont inspirés du Moine de Montaudon (2). Il en est de même, suivant nous, de la «sparça» No m'agrat d'hom(3),et, ce qui est plus inattendu, une de ses strophes, celle que lui attribue Pere Torroella, Jamés guasanyé tant en re, n'est qu'une simple version catalane de Peire Cardenal (4).
Mais l'Italie exerce sur ces deux auteurs un irrésistible attrait, et, dans leurs poésies conformes aux Leys d'amors, ils enchâssent peut-être à leur insu quelques idées de Dante ou quelques vers de Pétrarque. Le sens profondément moral de la Divine Comédie, les pensées religieuses, politiques et philosophiques dont elle est semée, tout contribuait à en faire pour les lettrés du Moyen âge une œuvre utile à répandre. De là l’idée qu’eut Andreu Febrer de traduire pour les catalans cette profonde allégorie, déjà goûtée à la Cour, et où, suivant ses propres expressions, Dante (traite de la peine et punition des vices, de leur purification {purgaci6) et pénitence, des mérites et des récompenses de la vertu ». Sa traduction est si fidèle, si exactement calquée sur le texte qu'un homme compétent entre tous, M. Arturo Farinelh, la tient pour la meilleure qui ait été faite avant celles des romantiques (5). Febrer composa d’autres œuvres que Santillana qualifie de remarquables (notables). Ce sont des chansons d'amour et surtout des sirventés à la manière des troubadours, dont on a publié quelques spécimens et où apparaissent quelques réminiscences de Dante
(1) Mira, Poët. lyr., 29 ; Obras, III, 467. — On sait que Geoffroy de Montmouth, empruntant ce détail à l'Enéide, fait apparaître les Sirènes pendant le voyage de Brutus, d’où est sorti le fameux Roman de Brut. Cf. P. Paris, op. cit. I, 40.
(2) J. Massé Torrents, 0p. cit., p. 46.
(3) C£. Barrscn, Chrest. prov., 130.
(4) Be m tenc per fol e per musart (Parn. Occit., p. 306). Cf. CHaBanEAU, Rev. des lang. romanes., 1882, 1, p. 250.
(5) Dante in Isp., 32.
PÉTRARQUE ET JORDI DE SENT JORDI 189
révélées par Milà (1) et par M. Farinelli (2). Remarquons aussi qu'il a connu Pétrarque. Sa chanson Si’n lo mon fos gentilesa perduda (3), où il énumère les dames de la Cour du comte de Cardona, offre la même allure que certaines parties du Trionfo d’amore et du Trionfo della fama, et on a déjà observé (4) que deux vers de son sirventés Sobre L pus naut alament nous fait penser au traité De Remediis utriusque fortunæ.
Des Rime de Pétrarque s’est aussi inspiré Jordi de Sent Jordi. Personne ne conteste plus que sa fameuse Canço d’opposits ne soit une paraphrase et parfois une traduction du sonnet CIV : Pace non trovo e non ho da far guerra. Il y développe le même thème que Pétrarque, notant minutieusement et parfois avec un luxe de détails vraiment excessif, toutes les sensations contraires qu'il éprouve, toutes les situations contradictoires dans lesquelles il se trouve placé. Les troubadours et les trouvères avaient déjà dépeint le trouble, la folie où nous jette l'amour (5). Mais nul, avant Pétrarque, n’avait décrit, avec autant de force, ni avec la même richesse d'expression, la mélancolie qui en résulte. On perçoit encore un écho de ces plaintes dans d’autres pièces de Jordi de Sent Jordi, dans sa Dança escondit, dans son Enyorament, et enfin dans son Comjat. C’est celui des premiers Pétrarquistes catalans qui a le mieux rivalisé avec son modèle et en a reproduit avec le plus de netteté les sentiments et les images caractéristiques.
Enfin les ouvrages de Boccace que Bernat Metge avait fait connaître n'étaient pas les seuls répandus en Catalogne à cette époque. Dès 1429, s'achevait, en effet, une traduction anonyme du Decameron, qui vient d’être publiée (6).
(1) Obras, IIT, 502.
(3) Mica, Poët. lyr., 28 ; Obras, III, 467.
) Fariezcr, Sulla fort. del Petr. in Isp., p.17. (5) P. Meyer, Rapports de la poésie des trouvères avec celle des troubadours, in Romania, XIX, 7.
(6) Joan Boccacr, Decameron. Traduceié catalana (1429), publicada per J. Massé Torrents, New-York, 1910, in-40 (Bib., hispanica, XIX).
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En même temps que les ouvrages de Dante, Pétrarque et Boccace pénètrent en Catalogne, le goût de l’antiquité classique s’y développe. On n'avait eu jusque-là que de vagues extraits des écrivains grecs et latins. On cherche maintenant à les mieux connaître, d’abord sous l'impulsion de Jean I®T et de Martin Le, ensuite et surtout, durant l’activité littéraire d’Auzias March, avec le concours d’Alphonse V d'Aragon. En dehors de l'espagnol Henri de Villena, qui séjourna cependant plusieurs années à Barcelone et à Valence, plusieurs catalans contribuent, par leur imitation ou traduction des classiques latins, à ramener les esprits vers la Rome d'autrefois. En eux on sent, avant la Renaissance proprement dite, les premiers frissons de la fièvre de l’érudition qui caractérisera cette époque (1). Pere Saplana, traduit, avant 1375, la Consolatio de Boëce, Nicolas Quils le De Offisus de Cicéron, un anonyme les Héroïdes d'Ovide, Mossèn Anton Vilaragut les tragédies de Sénèque. Bernat Metge imite, de son côté, certaines parties de l’Enéide. Enfin Antoni Canals, dominicain et professeur de théologie à Valence de 1390 à 1398, qui a vulsarisé, comme nous l'avons vu, un traité moral attribué à saint Bernard et mis à profit l’ Africa de Pétrarque, € arromance » encore le De Prosidentia de Sénèque et les Facta dictaque memorabilia de Valère Maxime, dont il n’admire pas tant les récits merveilleux et extraordinaires que les exhortations à la vertu. Il dédie ces deux dernières traductions, l'une à Mossèn Ramon Boil, gouverneur de Valence, de 1393 à 1406, l’autre à Jacme d'Aragon, évêque de la même ville, de 1369 à°1396.
Antoni Canals meurt en 1419. Mais, après lui, fleurissent encore à Valence la Théologie et les Belles-Lettres. L'’enseiognement théologique v est donné dans la Seu par les soins du
(1) Voy. A. Rusré y Liuon, El renacimiento cläsico en la lit. cat., p. 21 et suiv. Cf. Morez-Fario, Kat. Lit., p. 103, 104, 121, 114.