ENVOI
Lis entre chardons, ma puissance ne va pas jusqu’à pouvoir vous faire une couronne invisible. Vous la méritez, car celle qui est visible ne doit point se poser là où il y a miracle.
C’est la seule fois que notre poète nomme ainsi la dame par-
faite à laquelle il adresse ses poésies les plus soignées.
Il est impossible de savoir qui fut cette Thérèse et même si
AM. PAcËs.
YO cHAP. II. — LES TDÉES D AUZIAS MARCH SUR LES FEMMES
elle a véritablement existé. Tout ce qui a été écrit à son sujet n’est que fantaisie pure. Le premier qui en aït parlé est Luis Carroz de Vilaragut, bailli général du royaume de Valence, dans son Prologue à la copie des œuvres du poète exécutée, comme on sait (1), sur sa demande, en 1546. Voici le portrait qu'il en fait. C’est le canevas que broderont plus tard les autres biographes. « Le dit chevalier Mossen Ausias March fut le très affectionné serviteur de dona Teresa Bou, dame fdama) valencienne, aussi noble que vertueuse, honnête et sage, comme le montrent les œuvres faites pour son sercive et en son honneur. Il fut son serviteur, et durant sa vie et après sa mort 1l écrivit la majeure partie du présent livre où l’on verra les plus accomplies et parfaites amours honnêtes que jamais chevalier ait éprouvées et décrites. »
En dehors des renseignements puisés, de l’aveu même de l’auteur, dans les œuvres du poète, cette biographie rudimentaire renferme deux assertions tout à fait douteuses, sinon inexactes. Carroz affirme tout d’abord que le nom patronymique de cette Thérèse était Bou. Mais comment l’a-t-1l appris quatre-vingt sept ans après la mort du poète et alors que ce dernier avait, suivant la règle de l’amour courtois, observé la plus grande discrétion et désigné par des senyals les femmes que célèbrent ses poésies ? Cette règle s'imposait d'autant plus que Lis entre chardons était mariée, comme nous l’apprend son adorateur lui-même, jouant sur le mot casta dans cet éloge un peu singulier :
Verge no sou, perquè Deu ne volch casta.
Nous pourrions encore admettre, sous réserves, l'indication de Carroz, si nous ne savions que dans la pièce Vos qui sabeu de la tortra L costum (XLIL, 42), Auzias nomme une certaine Na Monbohi. Il est infiniment probable que Carroz n’a vu dans ce nom, qu'il écrit d’ailleurs avecraison Monbohi et non Monboy, qu'une déformation de Bou, nom de famille très répandu à Valence, et qu'il a confondu la dona Teresa de la pièce XXIIT avec la Na Monbohi de la pièce XLIT, Cela est si vraisemblable que la plupart des biographes postérieurs, et, notamment,
(1) Voir l’Introd. à notre éd. critique, pp. 28-31.
NA MONBOHI 21L
Amador de los Rios (1), mettant en lumière pour ainsi dire l’origine du rapprochement opéré par Carroz, accoleront désormais au nom de Thérèse, tantôt celui de Bou, tantôt celui de Monboy.
Or l'examen le plus superficiel de la pièce Vos qui sabeu ne permet aucunement d'identifier ainsi Dona Teresa et Na Monbohi ou Monboy. C’est une violente satire, un maldit virulent contre une « entremetteuse experte » dont les défauts physiques et moraux nous sont dépeints à la manière de l’école: réaliste. En voici, dans leur texte catalan qui, comme le latin, peut braver l'honnêteté, les vers les plus expressifs.
Îl lui reproche d’abord de s’être livrée à un marchand, après avoir «tâté de la chair noble » d’un chevalier, et nous fait, à ce propos, un portrait peu flatteur du rival qui l’a sans doute: supplanté :
Sa faç es gran ab la vista molt losca ; sos fonaments sôn de lagost o mosca.
Cert no mereix drap vendre de Florença.
Puis 1l ajoute, s'adressant à Na Monbohi elle-même :
Vostre cos leig per drap es baratat ; vostre servir es bo sols pera dida.
… Car vostre cors es de veri replet
e mostren-ho vostres pels fora mida,
car, si us jaquiu vostra barba criada,
e la us toleu, puys, ab los pels dels braços, poran s’en fer avantatjosos laços,
prenint perdiu o tortra o bequada.
Quant hoyreu : « Alcavota provada ! »
responeu tost, que per vos ho diran..
C’en est assez. [l nous faut décidément renoncer à reconnaitre la belle Thérèse sous l’image repoussante de l'ignoble Na Monbohi.
C’est encore une hypothèse peu fondée que nous présente Carroz, lorsqu'il ajoute que Thérèse était une « dame valen-
(1) Hist. crit. de la lit. esp., VI, 489, 495.