LXXVI
(1) Voy., sur le même sujet, toute la pièce LXXI qui devient, vers la fin, une véritable satire contre les femmes. — Cf. CXXIT, 20 : « Totes son carn y en carn es lur cabal », et CXXII bis, 25-27.
218 cHAP. 11. — LES IDÉES D 'AUZIAS MARCH SUR LES FEMMES
Assats a mi es causa descuberta, que pur’amor no pot en dona caure.
Et il ne se lasse pas de les conjurer de mettre fin à son supplice en l’aimant sans aucun désir sensuel. Cette éternelle tentation qu’elles exercent sur lui l'irrite et il se répand en invectives contre elles. Il leur en veut de leur faiblesse et de la sienne, et l’on perçoit dans cette misogynie les cris de la sensualité contenue à orand peine et finalement déchaïînée. C'est pour cela qu'après avoir adressé ses hommages à Plena de Seny et à Lir entre carts, il se tourne du côté d'Amour { Amor, Amor) et même de Fol Amour {O0 Foll’ Amor) pour en énumérer tous les tourments.
Ainsi Auzias March avait imaginé la femme comme un être éthéré, purement rationnel et raisonnable. IT la parait de tous les dons de la Divinité et voyait en elle la source d'émotions célestes. Elle devait être l’auxiliaire et le but de ses efforts vers la perfection et, pour ainsi dire, l’initiatrice du souverain bonheur.
Ce rêve naïf et grandiose s’est vite dissipé. Sa dame est une créature plus belle, plus intelligente que les autres, mais incapable, comme elles, de se contenter des joies supérieures que donnent la science et l’adoration muette et respectueuse dont il l'entoure. C’est une nature sensuelle, passionnée, qui aime à descendre parfois de son empyrée poétique et à goûter aussi à l’amour terrestre. Le poète résiste d’abord à ses séductions, mais ne tarde pas à y succomber, puis, honteux et repentant, revient à l’amour spirituel ,
Que l’on considère les devises Mon derrer bé, Senyal de bé, Bell'ab bon seny comme se rapportant à la même dame que Plena de seny et Lir entre carts, ou, ce qui est plus probable, comme désignant d’autres femmes, qu'il ait écrit ses poésies en l'honneur d’une seule amie ou de plusieurs, ce sont toujours les mêmes louanges et les mêmes reproches. Il nous remet surtout sous les yeux les raisons qu'il a de se plaindre ei de souffrir d'avoir assigné comme fin à sa vie l'amour de la femme. Là réside la principale cause de son incurable mélancolie.
LUCRÈCE D 'ALAGNO 219
IT
Une seule femme trouve grâce à ses yeux vers la fin de sa vie. Il est vrai qu’elle n’est pas en Espagne, « en deçà du Phare de Valence », mais par delà les mers, à Naples (1). C’est la maitresse du roi Alphonse V d'Aragon, la belle Lucrèce d’Alagno. La passion que le Roi a pour elle ne trouble aucunement sa raison. Nul ne montre mieux que lui la possibilité de la science pure régnant en souveraine dans l'esprit humain :
Vos, Mon Senyor, haveu sciença vera, y els apetits mals a vos no contrasten.
Mostrau a molts, qui u saben e no u tasten, si 1 passionat ha la rah6 sancera !