OPINIONS SUR CE POINT
contestée ou tout au moins singulièrement restreinte par la plupart des critiques catalans ou castillans qui se sont occupés de notre auteur. Acceptant trop aisément cette idée répandue depuis le xvie siècle que la poésie amoureuse d’Auzias March dérivait de celle de Pétrarque, ils ont négligé ses sources les plus rapprochées. J. M. Quadrado (1) ne dit rien des troubadours et croit même, quels que soient les rapports du poète catalan avec le chantre de Laure, à son entière originalité. Le savant M. Milà y Fontanals, interrogé en 1857, par Eugène Baret, qui allait publier la première édition de son ouvrage: Les Troubadours et leur influence sur la littérature du Midi de l'Europe, affirme tout d’abord, mais non sans quelques réserves prudentes, qu'Auzias March n’a pas imité les Provençaux (2). Puis, dans une seconde lettre (3) à Eugène Baret et par une note de ses Trovadores en España (4), il modifie un peu son opinion, Tout en déclarant de nouveau qu'il est difficile de décider si Auzias March a étudié les Provençaux, la forme des comparaisons lui paraît être sensiblement la même de part et d'autre, et, pour le fond, les poésies en vers libres. les estramps du poète valencien, surtout ceux qui traitent des sujets moraux, lui rappellent les troubadours. Enfin sa Resenya dels antichs poelas catalans, publiée en 1865, signale, parmi les lectures d’Auzias March, les romans français, au moins ceux du cycle breton, et aussi quelques œuvres des anciens provençaux (5). Bref, Milà découvre, dans Auzias March, à mesure qu'il le lit davantage, des traces de plus en plus marquées de la poésie courtoise conventionnelle venue de France. Evolution intéressante à noter et qui prouve avec quelle bonne foi procédait toujours Milà y Fontanals. Presque à la même époque, Amador de los Rios (6) nous ramène uniquement à Pétrarque. J. Rubié y Ors (7)
(1) Museo Balear, 1875, p.134.
(2) La lettre de Milà à Baret figure dans la troisième édition, Paris, 1867, p. 410. La première édition avait pour titre Espagne et Provence. Etudes sur la litt. du Midi de l’Europe, Paris, 1857.
(3) Euc. BaREeT, 0p. cit., 3e édit., p. 410.
(4) 1re édition, 1861, p. 487 ; Obras, IT, 516.
(5) P. 144 ; Obras, III, 177.
(6) Hist. crit. de la lit. esp., VI, 494.
(7) Ausias March y su época (1882), p. 10.
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996 cHAP. III. — AUZIAS MARCH ET LES TROUBADOURS
adopte, en somme, l'opinion de Milà, mais lui reproche cependant de n'avoir pas marqué assez nettement les différences qui séparent Auzias March des poètes occitaniques. Pour D. Marcelino Menéndez y Pelayo (1), « on a vainement cherché à rattacher son platonisme érotique aux chansons des provençaux ». Enfin le dernier historien de la littérature catalane, D. Ant. Rubié y Lluch (2), admet bien l'influence de la Provence sur Auzias March, mais il l'appelle, avec une insistance qui diminue orandement la portée de son aveu, le plus original entre les poètes les plus originaux de tous les temps, originalisimo entre los mûs originales poetas de los siglos (3), et naguère encore 1l ajoutait qu'il est un poète vraiment personnel et très original, un poeta verament personal y originalissim (4).
A force de répéter ces assertions, on les a cruesinattaquables et elles ont trouvé un écho tropcomplaisant, même en Allemagne (5). Cependant la principale raison invoquée par leurs auteurs s'évanouit, si on l’examine de près. Elle est tirée du début de la chanson XXIII que nous avons traduite plus haut :
Lexant a part l’estil dels trobadors qui, per escalf, trespassen veritat….
Cette déclaration a paru être une attaque contre tous les troubadours sans exception, alors qu'elle vise uniquement ceux qui outrepassent la vérité dans l’éloge de leur dame. Et le poète catalan ajoute, en effet, pour mieux s'opposer à eux, qu'il se contentera de décrire, sans exagération aucune, les beautés de la sienne :
E, sostrahent mon voler affectat per que no m torb, diré 1 que trob en vos.
(1) Iistoria de las ideas estéticas en España (1883), I, 393. (2) Sumario de la hist. de la lit. española (1901), p 82.
(3) El renacimiento cläsico en la lit. catalana (1889), p. 34. (4) Doc. per la cultura cat. mig-eval (1908), p. xxxrr.
(5) O. Denx, Einführung in die Geschichte der alicatalanischen Liütteratur (1893), p. 385.