SON ACCORD AVEC EUX
Cela est si peu une preuve du dédain qu'il professe pour les troubadours que le trait leur est emprunté (1). C’est un de leurs lieux communs. Chacun d’eux ne se vante-t-il pas d'être le seul à ne décerner que des louanges méritées à la femme qu'il aime ? Nous avons relevé le même thème chez Arnaut de Mareuil :
D’aisso sai grat als autres trobadors
Que quascus pliu en sos digz, et afia
Que sa domna es la genser que sia ;
Sitot s’es fals lurs digz, laus e mercei, Qu'’entre lurs guaps passa segurs mos vers.
(Rayn., Choix, III, 213).
Raimon de Miraval dit à son tour :
Tug li trobador engal, Segon que an de saber, Lauzon domnas per plazer, E non guardon cui ni qual; Mas qui trop mais que no val Lauza si dons, fai parer Qu’esquerns es e non ren al ; Mas ieu n’ai cauzida tal Qu’om non pot dire mas ver, Si donces non dizia mal...
(Ibid., 361).
Rien ne serait plus facile que de découvrir ailleurs (2\ cette même idée que les autres troubadours prodiguent à leurs dames des éloges excessifs.
(1) C’est un sentiment analogue, plusieurs fois exprimé par les troubadours, que nous trouvons dans la pièce XXII, 1-4 :
Callen aquells qui d’amor han parlat e dels passats deliu tots lurs escrits, en mi pensant meteu-los en oblits :
en mon esguart degü’s enamorat.
(2) « Non dic fenchas ni laus cum suelh », dit encore Guillem de Cabestany (Rayn., Choix, IT, 112) ; — « Car am mielhs e pus temens de totz los autres trobadors »
ajoute Peire Bremon Ricas Novas. (RayN., Choix, V, 299).
9298 cHAP. III. — AUZIAS MARCH ET LES TROUBADOURS
Mais le poète lui-même, loin de faire fi du Gay Saber, n'hésite pas à reconnaître qu'il en a feuilleté les ouvrages et s’en fait même un titre de gloire .
Per mals parlés he tret saber e cura de retenir lo foch d’amor sens fum, e per aço he cartejat volum d’aquell saber que sens amor no dura (1).
Parmi ces auteurs qu'il a lus et auxquels il a emprunté la connaissance des lois de l’amour et la dogmatique sentimentale, telle qu’elle fut constituée au Moyen âge, certains appartiennent à la France du Nord. Disons-en quelques mots avant d'examiner ce qu'il doit réellement aux troubadours.
Le premier des écrivains de l'antiquité qu'ait cités Auzias March est Ovide qu'il qualifie de « preux » et dont il loue « le dit et les prêches » :
Ovidi 1 prous dix qu’amor es crescuts per altr’amor demostrant sa factura.
Verdader fon son dit e sos presichs.….
Mais, chose curieuse, on chercherait en vain une idée de ce genre dans les différents poèmes d'Ovide. C’est qu'Auzias March l’a puisée dans une des nombreuses imitations que suscita, en France,son Ars amatoria et qui contribuèrent au développement de la conception médiévale de l'amour. On en tira entre autres une sorte de livre de civilité, connu sous le titre de Facetus et attribué à Jean de Garlande, qui ne tarda pas à passer les Pyrénées et fut traduit ou longuement paraphrasé en catalan, au xive siècle (2). Or le texte latin présente, vers la fin (v. 385- 438), après les conseils d'Ovide sur l’art d'aimer, quelques idées sur l’amitié empruntées pour la plupart, comme nous le verrons, à Cicéron et à Aristote, et qui semblent avoir inspiré le passage d’Auzias March. En voici les plus caractéristiques :
A) C£. VIIL, 6.
(2) M. Arr. Morer-Fario en a publié pour la première fois le texte latin et limitation catalane dans Romania, XV, 192-235.