XVII
N'a-t-1l pas la patience qui convient aussi à l’amoureux parfait ? Il tient, à la manière de Folquet de Marseille (2) ou de Gaucelm Faidit (3), le compte des années écoulées depuis qu'il attend vainement la récompense qu’en bonne justice Amour doit lui donner (XIV, 18 ; LV, 35 ; LXXX, 8) : et, de même que, Guillem de Cabestany dit à sa dame que, s’il avait fait pour Dieu ce qu'il a fait pour elle, il entrerait vivant au Paradis :
S'ieu per crezensa Estes vas Dieu tan fis, Vius ses falhensa
Intrera en Paradis.
(Rawn., Choix, III, 125) ; de même Auzias March s’écrie :
car, si ls treballs hagués soferts per Deu, cors gloriés fora’n lo regne seu...
Nul n’a insisté plus que lui sur ces € travaux », sur ces passions de l’amour. S'il veut, par exemple, nous représenter le trouble où le jette l'affection pour sa dame, il nous dépeint le mutisme dont il souffre en sa présence, et, surtout, les états
(1) Ce dernier vers n’a pas été compris, parce qu'on a fait de la us (illam vobis) un seul mot signifiant «louange ». Cf. XIX, 41-44; XXXIV,25; XXX VII, 25-32; XXX VIII, 1-4.
(2) Mau, Werke, I, 327.
(3) Q’en breu aura environ de .VIT. ans
qem fetz amar…..
(Cité par N. Scarano, Studj di Filol. Rem., VIII, 333).
940 cHAP. III. — AUZIAS MARCH ET LES ‘TROUBADOURS
contradictoires, sensations ou sentiments, ou, comme il le dit lui-même, les & contrastes », les tendances contraires entre lesquelles son âme est partagée.
Il désire ce dont il désespère, obtient ce qu'il ne souhaite même pas, veut et ne veut pas (XIX, 10, 15, 40). II découvre en lui-même, comme les parfaits amants,
[ra dins pau e turment molt alegre, lum clar e bell ab si portant tenebres :
aquests contrasts los fins amadors senten.
Deux autres exemples entre mille :
Tot nuu me trob vestit de grossa manta (1).