LES PASSIONS DE L'AMOUR. LES CONTRASTES
d’antithèses recueillis par MM. P. Meyer (1) et N. Scarano (2) dans la poésie provençale antérieure à Pétrarque. C’est là qu'Auzias March nous paraît en avoir, comme Pétrarque luimême, puisé tout au moins l’idée première. Ne le reconnaît-il pas de la façon la plus nette dans cette strophe qui se termine par ses oppositions préférées :
Dels mals d’amor que trobadors han dit non sé pus fort que son gran mudament :
lo ferm estat no dura longament, seguint aquell un novell apetit.
Fahent jaquir ço que vol hom seguir, mon apetit vol ço que no volgui.
Volent amar, ladonchs yo avorri, e, no volent, ami sens consentir. (XCI, 33-40).
Ajoutons enfin qu'un vers de la pièce Perquè m’es tolt :
Ahir e am molt e mescladament.… (3) (LXX, 38).
qui rappelle l’Odr et amo de Catulle, permettrait même de remonter plus haut, si cette coïncidence n’était pas unique. Une seule fois, il commence une de ses chansons {Lo temps es tal) par une description du printemps, qui n’a certes pas la orâce de celles de ses devanciers. Elle offre bien avec elles quelques ressemblances de détail (4), mais on ne saurait y voir
(1) Romania, XIX, 7-11.
(2) Op. cit., p. 310. — Notez surtout ce devinalh anonyme, cité plus haut : Suy e no suy, fuy e no fuy ; e vuelh mi mal et am autruy ; e trobim nutz em truep vestitz ; et ai pro rams senes razitz ; e nom movi e corri fort ; e nom conort nim desconort.….
(Arpez, Chrest., pp. 82-83).
(3) Cf. CXVI, 16 ; CXVII, 20.
(4) Comp. l’allusion un peu singulière qu'il fait (LXIV, 5) au chant des corbeaux et des hérons à ces vers de Peire Rogier : Al chan d’auzel comensa ma chanzos, Quant aug chantar las guantas e Is aigros.
(N. ScaraANo, op. cit. p. 311).
Le chant mélancolique du rossignol (/bid., 7-8) l’a moins bien inspiré que les
troubadours.
AM. Pacès. — Auzias March, 16
une trace de leur influence, s’il n’y opposait, comme Bernart de Ventadorn (1) ou G. de Cabestany (2), le dédain de sa dame à l'instinct qui pousse les animaux les uns vers les autres. à l’époque du renouveau.
Le contraste le plus souvent exprimé, celui que notre poète ne cesse pas de mettre en lumière, parce qu'il y trouve un motif de consolation, c’est la coexistence du plaisir et de la douleur ou plutôt l’existence du plaisir dans la douleur. Certes ce thème a été connu de l’antiquité, mais il ne semble pas qu'Auzias le lui ait pris directement. Il a dû lire, ailleurs que chez les troubadours, l’analyse psychologique de cet état (3), mais il n’a pas pu ne pas le remarquer aussi dans leurs œuvres, tant il y tient de place (4).
Nous savons, d’autre part, que son père avait déjà chanté le doux mal d’aimer en un long poème d'inspiration francoprovençale (5).
C’est le sujet de la chanson Qui no es trist, placée au début de toutes les éditions à partir de 1543, mais on le trouve dans la plupart de ses autres poésies. Ce sentiment complexe, qu'il a décrit en véritable philosophe, est une des clefs de son œuvre. On peut en reconstituer sans grande peine les différents éléments.
L'amour pur tel qu'il le conçoit est douleur et joie tout à la fois.
Il est douleur, parce qu'il fait violence à la nature humaine, composée d’une âme et d’un corps :
Puys arma y cors donen esser a l’home, prop de forçat es entr’ells lo complaure..
(1) Rayn, Choix, III, 70.
(2) Maun, Werke, I, 116.
(3) Voy. plus loin, p. 299.
(4) N. Scarano (op. cit., p. 274) a cité quelques-uns des troubadours qui ont exprimé cette idée. En voici d’autres : Arnaut de Mareuil, Ue Brunet (Rayn., Choix, TIT, 220, 315) ; Giraun D’Espacne, de Toulouse (Jbid., V, 169) ; Ricaur DE Barsezieux (Brev. d'am., IL, p. 486; v. 29286 et suiv.).
(5) Guic. DE Macnaur enseigne dans Confort d’ami (titre dont Fr. Ferrer tirera probablement celui de Conort) que les peines mêmes de l’amour sont agréables et qu'il vaut mieux souffrir et aimer que vivre sans souffrance et sans amour.