‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 155 sur 302 · LA FORME · texte numérisé non relu

LA FORME

l'Espagne, on ait eu l’idée de mettre en musique quelques-unes de ses strophes (1).

Parmi les autres poésies relatives à l'amour, ni les maldits où 1l attaque l'amour vénal, ni les estramps n’offrent un caractère de réelle nouveauté. Il fait seulement un usage plus fréquent des vers libres, sans doute parce qu'ils convenaient davantage à l'exposé de ses idées morales et philosophiques, et il les termine tous par des mots accentués sur l’avant-dernière syllabe, Il en est de même, comme nous l'avons montré ailleurs (2), Pour quelques-unes de ses pièces à huitains et pour tous ces dizains. On n'y rencontre que des rimes féminines. C’est par là qu’il se sépare de la Provence pour se rapprocher de l'Italie.

Après Jacme March et Arnau March il cultive aussi la tenson. Mais il ne la distingue pas tout d’abord de la chanson et fait dialoguer, dans deux « chansons tensonnées » (3), tantôt l’Entendement avec le Corps, tantôt son Cœur avec lui-même. Plus tard, dans les dernières années de sa vie, sous l'influence probable des rimeurs de la Cour de Juan II, où les tensons provençales désignées par le nom de Preguntas étaient fort à la mode (4), 1l écrit deux demandes et répond à une troisième sur des points de casuistique amoureuse.

Notons toutefois qu'il s’écarte légèrement de la tradition dans les longs poèmes didactiques en dizains isolés {coblas Soltas) et sans tornada, rimant en ABBACDDCEE. Encore faudrait-il y voir, d’après Milà (5), faisant apparemment allusion aux formules analogues de Jacme March (6) et de Ferrant Manuel (7), un précédent établi € par les troubadours les plus

(4) Sur les « madrigaux » d’Auzias March mis en musique par Pere Albert Vila en 1564 et par Joan Brudieu en 1585, voy. l’intéressante étude de Felip Pedrell, dans l’Anuarti de l’Institut d’estudis catalans, 1907, p. 408-413.

(2) Voir l’Introd. à not. éd. crit., p. 152.

(8)IME BTE

(4) Voir le Cancionero de Baena, et PuyxmaiGre, La Cour litt. de Don Juan I, I, 121 et suiv.

(5) Resenya, p.153 (Obras, III, 186). — Il y a, chez Folquet de Marseille (Rayn., Choix, III, 156), des dizains plus compliqués encore, en ABBACBB CAA.

(6) Voy. ci-dessus, p. 146, note 1.

(7) Canc. de Baena, I, p. 277.

récents, dont quelques-uns appartenant à la Castille ». Une seule fois, il abandonne tout à fait les mètres des troubadours pour adopter l’arte mayor des Castillans dans sa brève « demanda » à Johan Moreno, Ab molta rahô me desenamore, mais il y retrouve, sans le savoir, un type de vers que la France du Nord avait mis en honneur dès le xr1€ siècle (1).

Partout ailleurs ce ne sont que strophes de décasyllabes ordinaires et rarement d’octosyllabes, unissonants, capcaudats, croats, etc., tous parfaitement conformes à la technique de l'Ecole Toulousaine. Il n'est pas jusqu’au jeu quelque peu puéril des allitérations qu'avaient défini les Leys (1, 186) sous le nom de rims derivatius, dont on ne trouve un spécimen dans la «sparça » St m demanau lo greu turment que pas.

Quant au style, il nous rappelle à chaque instant celui des troubadours. Milà (2) lui-même n'hésite pas à reconnaître leur ressemblance pour la forme des comparaisons. La plupart y sont, en effet, composées de deux parties. L’une, commençant d'ordinaire par Axi com cell, Si com, Si col, etc., pose, dèsle début de la strophe, le terme objectif du rapport. C’est une chose, un être, un fait qui offre quelque analogie avec la situation ou les sentiments du poète. La seconde, placée à la fin de la même strophe ou dans la strophe suivante, continue par ces mots Axi m'ha pres où Pren m'enaxi, et décrit les émotions mêmes qu'il éprouve, ses états subjectifs. L'image, comparaison ou métaphore, ne fait pas corps avec l'idée ; elle la précède et la prépare. Souvent une seule ne suffit pas ; ce sont trois et quatre faits concrets dont chacun est comme le symbole figuré de ses dispositions intimes. Ce procédé, dérivé de la poésie latine et assez fréquent chez les troubadours, a pris, avec Auzias March, une plus grande extension, mais le tour y est plus grave, compassé, moins gracieux. La matière de ces comparaisons n’est d’ailleurs ni très noble, ni très variée. Plus souvent encore que

(1) A. Morer-Fario, L’arte mayor et l’hendécasyllabe, p.3 (Extrait de la Romania, XXTIT). Cf. Hist. litt., XXII, 580.

(2) Trovadores en Esp., 17e éd., p. 487 (Obras, IT, 516). Milà rapproche des vers X, 1-16 d’Auzias March une comparaison de Peire Espagnol (Rayxw., Choix, V, 314) et ajoute que le poète catalan développe plus que les provençaux. Le fait est quelquefois exact, mais les idées exprimées par P. Espagnol n'ont aucun rapport avec celles d'Auzias.

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