LE STYLE
le Roi et le vassal, le marin (1), le médecin, le malade, le vieillard, l’ermite, le condamné à mort, etc., en font les frais. Mais, quelles qu’elles soient, elles produisent sur le lecteur, pour peu qu'il connaisse les troubadours, l'impression du déjà vu.
En revanche, le caractère le plus saillant de la langue d’Auzias March est d’être nettement catalane. Pour la première fois, la poésie d’au-delà des Pyrénées renonce à l’idiome provençal. Et cependant nous découvrons çà et là quelques restes de l’ancienne langue littéraire. L'exemple le plus curieux est celui que nous offrent les vers :
E fin’ amor de mi s partrà breument, E si com fals drut cercaré delit.
L'expression de fals drut, « faux amant », se rencontre dans Gaucelm Faidit (2) et probablement chez d’autres troubadours.
(1) Pren m’enaxi com al patré qu’en platja té sa gran nau e pens’ haver castell.
Veent lo cel esser molt clar e bell, creu fermament d’un ’ancor’ assats haja.
E sent venir soptés un temporal de tempestat e temps incomportable :
leva son juhi que, si molt es durable, cercar los ports més qu’aturar li val, (I1, 1-8).
Cf. Forquer pe LuNEL :
E pren m'en cum al marinier, quant s’es empenhs en auta mar per esperansa de trobar lo temps que mais dezir’e quier, e quant es en mar prionda, mals temps e braus sa nau sobronda tant quel perilh non pot gandir, ni pot remaner ni fugir.
(Quant beutatz, En. EicHELKRAUT).
(2) Qu'ieu non ai ges tal coratge, Cum li fals drut an Que van galian, Per qu’amors torna en soan.
(Rayn., Choix, III, 284).
Elle n’était plus comprise en Catalogne au xvi® siècle et a donné lieu, chez les copistes et les éditeurs d’Auzias March, aux interprétations les plus fantaisistes. D’autres mots gardent le sens un peu spécial qu'ils avaient dans la poésie provençale, par exemple tart et apercebut (1) (V, 24: LXXI, 65). On retrouve encore quelques formes provençales er (X, 21), enquer (XCVIL, 17), aycell (XVI, 47), cest (EE, 32), à côté de leurs équivalents catalans, et une seule fois, la préposition de après le comparatif : pus fort dolor d'aquesta (XIIT, 20) (2).
Ainsi l’on peut dire des poésies amoureuses d’Auzias March ce qu'on a dit du Canzoniere de Pétrarque (3) : limitation des troubadours y éclate de toutes parts, non pas que les passages que nous avons cités solent nécessairement la source unique et directe des vers correspondants de notre auteur, mais parce qu'il connaissait sûrement des textes très analogues. Il s'était si bien assimilé la poésie provençale qu'il ne pouvait, et pour le fond et pour la forme, que la continuer. Il a voulu être un poète à la manière de Guiraut Riquier ou de tel autre troubadour moraliste. Il y a sans doute plus de délicatesse, plus de couleur, moins de sécheresse dans ses modèles. Mais, quelle que soit la différence des talents et des langues, malgré la diversité des temps et des lieux, on croit parfois, en lisant le poète catalan, avoir sous les yeux quelque chansonnier provençal. En un mot, c’est un troubadour attardé.
Et pourtant il serait impossible d'apprécier complètement Auzias March, si on ne voyait en lui qu'un dernier rayon de la poésie provençale, Son talent est plus complexe, son œuvre plus profonde.
(1) Cf. Fozquer pe MARSEILLE :
Sitot me sui a tart aperceubutz.
(Bartsen., Chr., 119).
(2) CÉ. BerTran CARBONEL :
Aisi co am pus finamen de negun autre aymador… Car enaisi engan’ aquel la gen pus sotilmen d’autre enganador.….
(APPEL, Prov. Ined., p. 57, 61).
(3) Giner, Les troubadours et Pétrarque, Angers, 1857, in-8, p. 108.
Auzias March aspire, nous l’avons dit, aux délices de l'amour pur, mais il se sent aussi attiré vers des plaisirs moins nobles. C’est un homme tiraillé en sens contraires, qui souffre de l’impossibilité de satisfaire les tendances opposées de sa double nature. De là cette mélancolie, ce réel mécontentement de soi-même qui assombrit ses poésies plus que celles des autres troubadours.
Son œuvre est en même temps plus scientifique, et, partant, plus abstraite et plus aride. Il ne se contente pas de décrire les effets de l’amour en poète amoureux de belles images et de rimes sonores. Quelque soin qu'il apporte à la forme, on sent que le fond est encore ce qui importe le plus à Auzias March. Il analyse ses passions comme un psychologue habitué à scruter les mobiles du cœur humain, comme un philosophe: recherchant méthodiquement quelle est l'essence et quelles sont les diverses modalités de l’amour.
C’est par ces deux caractères qu'il s'éloigne des troubadours de la période classique et qu’il dépasse même ceux de la décadence.
Est-ce bien là que réside son originalité ?