DANTE
récemment découvertes près de Pérouse, ses épîtres au nouveau roi napolitain, à Lucrèce d’Alagno et au bouffon royal, Mossèn Borra, tout prouve que, s’il n’a pas connu par lui-même l'Italie, il était du moins au courant de ce qui s’y passait et s’intéressait même aux premières manifestations de la Renaissance.
Il est naturel, dès lors, que cet admirateur des romans français et des chansons provençales ait subi l'attrait de la Muse italienne,
€ En vain, a dit un éminent critique espagnol, a-t-on voulu rattacher son platonisme érotique aux chansons des provençaux. L'amour très raffiné, quintessencié, métaphysique et abstrait d’Auzias March vient directement de la Vita Nuova et du Convivio, et quelque peu du Canzoniere de Pétrarque. Le génie d’Auzias le poussait davantage vers le premier, bien qu'il ait fait profession et tiré vanité d’imiter le second.» Il ne nous est pas possible de souscrire entièrement à ce jugement que formulait, en 1883, D. M. Menéndez y Pelayo (1). Certes Auzias a dû se sentir plus attiré par la (gravité philosophique» de Dante, et nous lui découvrirons peut-être aussi, à notre tour, plus de ressemblances avec l'amant de Béatrice qu'avec celui de Laure. Mais on rapprocherait en vain de ses poésies la Vita Nuova et le Convivio. La description que nous offre le premier de ces ouvrages, ainsi d’ailleurs que les Canzont, de l'amour idéal, des maux et des langueurs où il jette celui qui le ressent, avait été faite maintes et maintes fois par les troubadours (2), et c'est à eux que Dante en avait emprunté directement, ou par l'intermédiaire des poètes du dolce stil nuovo, les principaux éléments. C'est à eux aussi que s'était adressé Auzias March et il en avait rapporté des traits si précis et si particuliers qu'on ne saurait douter, encore une fois, malgré l’autorité incontestée de D. M. Menéndez y Pelayo, qu'il les ait recueillis sur le sol même de la Provence. Quant aux idées philosophiques du Convivio, elles ne peuvent avoir inspiré l'analyse minutieuse que fait Auzias des passions de l'âme humaine dans ses chan-
(1) Hist. de las ideas estéticas :n España, I, 393.
(2) Voy. A. Jeanroy, Grande Encyclopédie, art. Dante, p. 893. — C'est aussi l'opinion d’Arr. FariINELL: (Appunii su Dante in Ispagna, p. 37) et il ajoute qu'il a de la peine à croire qu'Auzias March ait connu la Vita Nuova ni un quel-
conque des opera minora de Dante.
Am. Pacès. — Auzias March. qd
sons d'amour, et, s’il y a, sur d’autres points de doctrine, une parenté indiscutable entre les deux poètes, cela tient uniquement à la communauté des sources auxquelles ils ont puisé, c’est-à-dire à la scolastique.
D. M. Menéndez y Pelayo ne dit rien de la Divine Comédie. C'est cependant le seul ouvrage de Dante qu'Auzias March ait connu avec certitude, puisqu'il le cite dans ces vers :
O bon’ amor a qui Mort no triumpha, segons lo Dant historia recomta.
« O bon amour, dont la Mort ne triomphe pas.suivant l’histoire que raconte le Dante.» — Ce passage mal compris jusqu'ici, à cause du texte fautif O tu amor... qu'en ont donné tous les éditeurs, ne se rapporte pas, comme on l’a dit (1), à l'épisode de Francesca di Rimini. Il ne saurait y être question que de la Comédie même, de cette « histoire » qui nous « raconte » comment l’union de Dante et de Béatrice a pu persister après la vie terrestre. C’est un effet du véritable, du « bon » amour, de cette amitié parfaite, « dans laquelle, ajoute le poète, une même âme gouverne deux corps ». Citation intéressante qui nous révèle le sens profond qu'attribuait Auzias March à la Divine Comédie. Elle était essentiellement pour lui le récit de l'affection pure et réciproque que Dante et Béatrice s'étaient vouée. C’est à la même interprétation qu'aboutit M. Jeanroy, lorsqu'il dit de la Divine Comédie et de son immortel auteur «que l’idée de son amour toujours vivant pour Béatrice plane sur tout le poème (2). »
L'Enfer est celle de ses trois parties qui semble avoir laissé le plus de traces chez le poète catalan: Désespéré, il déclare, dans la chanson Colguen les gents, qu'il renonce à toute Joie. Il veut vivre avec les morts auxquels il ressemble plus qu'aux
(1) B. SanvisenTi, Î primi influssi di Dante, p.387 et À. FARINELLE, op, cit, p: 27 (2) Op. cit., p. 896.