‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 173 sur 302 · SAINT THOMAS · texte numérisé non relu

SAINT THOMAS

l'idéal et le réel. L’Ange de l'Ecole exerçait sur tous les esprits une véritable domination. Dès 1309, l'assemblée capitulaire des Frères-Prêcheurs, tenue à Saragosse, avait décrété que la doctrine du « vénérable docteur frère Thomas d'Aquin » était la plus susceptible d'être enseignée avec fruit dans les Universités (1), et, à Valence même, les Dominicains avaient été chargés (2), le 30 mars 1345, d'organiser des lectures publiques de Théologie. Saint Vicent Ferrer, qui avait suivi ces leçons, avant de se rendre à Lérida, Toulouse et Paris pour y achever ses études, était tellement convaincu de la vérité du Thomisme qu'il soutint publiquement à Rome cette proposition que « la Somme T'héologique de saint Thomas était entièrement vraie». (3) On sait, d'autre part, qu'Auzias March et saint Vicent Ferrer siégèrent l’un et l’autre aux Corts de 1415 (4). Nul doute, par conséquent, qu Auzias March n'ait été versé dans les théories les plus accréditées de son temps. Les avait-l étudiées dans quelque Université ? Cela est peu probable. Mais on peut avancer qu'il avait lu tout au moins la Somme de saint Thomas. Un des ouvrages de sa bibliothèque, que nous avons décrit sous le n° 7, commence par une allusion au De Anima d’Aristote, comme beaucoup de livres de scolastique. La plupart de ses autres livres et aussi ceux de son père traitent de philosophie, de morale ou de religion. Certains, comme le De Regimine de Gilles de Rome, écrit à la requête de Philippe IT, ne font que reprendre, à propos du gouvernement des princes, les idées mêmes de saint Thomas sur le Souverain Bien, la Vertu et les Passions.

Si Auzias March a fait appel à saint Thomas pour l'exposé de ses idées en matière d'amour, c’est que ce sentiment n'a, à ses yeux, rien de frivole. C’est un état profond de la nature humaine dont il ne veut pas seulement décrire les principales manifestations. Il est pour lui, comme pour tous les troubadours

(1) J. Torras y BAGES, op. cit., p. 408.

(2) M. Vecasco y Sanros, op. cit., p. 13.

(3) J. Tornas x BAGes, op. cit., p. 409.

(4) Voir ci-dessus, p. 64.

286 cHAP. V. — POÉSIES AMOUREUSES, SOURCES SCOLASTIQUES

de la décadence, l’objet d’une science et d’un art qui en codifie les préceptes :

Per mon sentir regles n° he dat e art als amadors freturans de saber.….

Il prétend remonter à ses causes, en dégager l’essence et les différentes espèces :

En amor veig dues difficultats

una’n saber qui es, d’hon vé, que fa...

La Philosophie est nécessairement l’auxihraire de telles spéculations. Guiraut Riquier y avait eu recours, même en dehors de ses poésies morales et didactiques. Sa conception de l'amour est celle d’un moraliste (1), et même d’un psychologue. I le définit et en montre méthodiquement les trois formes. I en est de même de N’At de Mons et probablement aussi de Cerveri de Girona. Mais c’est surtout en Italie que la poésie s’est vraiment mise, avec le dolce stil nuovo, à l’école de la Philosophie. Guido Guinicells fait passer de l’Université de Bologne dans sa chanson Amor e cor gentile les idées philosophiques et scientifiques du temps. « L’Intelligence, dit M. Ad. Bartoli (2), y prédomine à l’exeès sur la fantaisie ». De lui procèdent les poètes toscans de la nouvelle école, Dino Freseobaldi, Guido Orlandi, Cino da Pistora, Guido Cavalcanti et enfin Dante Alighieri. Leurs poésies ressemblent parfois à de véritables traités où sont minutieusement décrits les sentiments humains et exaltées les plus nobles vertus de l'âme.

De ces poètes philosophes Auzias March n’a connu que le dernier, le plus grand de tous, qu’on a appelé le Saint Thomas de la poëéste. C’est de lui, encore une fois, plutôt que de Pétrarque, qu'il va tenter de se rapprocher en revêtant de formes poétiques et populaires les vérités spirituelles admises depuis le xrr1° siècle et auxquelles il s'efforce de rester fidèle. Mais, de même que

(1) J. ANGLADE, op. cit., p. 254 et suiv.

(2) Storia della Letteratura Italiana, 287. — Voir aussi IT. Hauverre, Lit. ital., p. 79 et suiv.

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