‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 174 sur 302 · ARISTOTE · texte numérisé non relu

ARISTOTE

Dante avait complété saint Thomas par Aristote dans la plupart de ses ouvrages, de même Auzias March puise tantôt dans la Somme Théologique, tantôt aussi, quoique moins fréquemment, dans l’Æthique à Nicomaque. C’est à ce dernier livre qu'il demande quelques-uns de ses arguments et les éléments naturels de sa théorie du Bonheur et de son explication du monde. Rien de plus légitime d’ailleurs que ce passage de l’un à l’autre auteur, puisque la philosophie de saint Thomas n’est qu’un essai de conciliation de la foi chrétienne avec le rationalisme aristotélique. Il vante déjà le génie (l’enginy) d’Aristote dans une de: ses poésies amoureuses (1); il eite même le livre VI de son Ethique dans son dernier Ensenhamen :

D’aço pus larch no parlaré.

Lo gran philosof vos acûs.

qui n’ha tocat e no dessüs.

Tot larch en l’Etica ho diu, en lo sisè, temps ha que u viu ; yo m’acort bé com hi esta...

Mais 1l ne s’en tient pas à de simples allusions passagères et comme à de pures références. On retrouve partout en lui l'esprit et parfois même la lettre du péripatétisme.

Cela est vrai de ses chansons d’amour, comme nous allons le voir. Cela est plus vrai encore de ses poésies morales et surtout de ses ensenhamens. I semble avoir voulu répondre, en composant ces dernières œuvres, à l'invitation du prince de Viane, avec lequel, suivant une tradition assez vraisemblable, il entretenait des relations d'amitié. If nous reste, en effet, une curieuse lettre de D. Carlos d'Aragon « à tous les vaillants lettrés de l’'Espagne » (2) par laquelle il les engage à exposer dans un traité en langue vulgaire les doctrines de l’Ethique, de F Economique et de la Politique d’Aristote en les mettant d'accord avec la foi chrétienne. Cette circulaire est postérieure à la traduction castillane. que le prince avait faite, vers 1457, de l’Ethique à Nicomaque,

1) XXVI, 41 ; Cf. CVI, 143, 237.

(2) Doc. inéd, del Arch. gen. de la Cor. de Arag., XX VI, 13. CF. G. Despevises. pu Dezerr, D. Carlos d'Aragon, pp. 416-419.

288 cHAP. V. — POÉSIES AMOUREUSES. SOURCES SCOLASTiQUES

d’après la version latine de Léonard d’Arezzo et dédiée à son oncle le roi d’Alphonse V Aragon. C’est le même désir de vulgariser les théories morales d’Aristote qui anime bon nombre des poésies d'Auzias March. On peut même affirmer que certaines d’entre elles constituent un effort pour réaliser le vœu du € primogénit » d'Aragon.

Quelque difficile qu'il soit de distinguer dans son œuvre, à cause de leur étroite parenté, les idées qui lui viennent de saint Thomas et celles qu'il doit à Aristote, il est possible de reconnaître en maints endroits l'influence immédiate du Stagirite. Il nous arrivera peut-être même de rapporter à la Somme des passages qu'il a empruntés directement à l'Ethique ou à tel ou tel autre ouvrage du « Philosophe », mais il suffira, pour la démonstration de notre thèse, de prouver que certaines de ses pensées ne peuvent découler que d’Aristote lui-même.

LA

L'homme est, pour Auzias March comme pour saint Thomas (1), un être intermédiaire entre l’animal et l'ange. Il ressemble à l’un par son corps, à l’autre par son âme. C'est pourquoi il y a, nous le verrons bientôt, trois espèces d'amour, comme il y a trois manières d’être auxquelles nous pouvons participer :

Lo qui amor per tres parts ha sentit toca de tot, d’angel, e d’hom e brut...

(CXXIIT, 29-30).

Mais, si l’âme peut subsister par elle-même, elle est ici bas étroitement unie à un corps dont elle est la forme et avec lequel elle constitue un composé (2), un compost (LXXX VII, 80,

(1) J'ai consulté, pour l'exposé des passions suivant Saint Thomas, Jour- DAIN, La philosophie de Saint Thomas d'Aquin, Paris, 1858, 2 vol. in-8, — et, quelquefois aussi, J. Garpaïr, Philos. de Saint Thomas, Les Passions et la volonté, Paris, 1892, in-12.

(2} « Manifestum est quod homo non est anima tantum, sed aliquid compositum ex anima et corpore » (S. Th., I, 75, 4).

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