‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 185 sur 302 · XLI · texte numérisé non relu

XLI

Mais la passion autour de laquelle gravite pour ainsi dire toute l'œuvre d’'Auzias March est la douleur. Il n'est pas une de ses poésies amoureuses qui n'en exprime quelque aspect. Elle répand sur elles une sombre mélancolie, une « morne tristesse » (1) analogue à celle qui caractérise Cino da Pistoia selon M. Bartoh (2). Mais elle était déjà chez les poètes provençaux, et c'est à eux, autant qu'à Dante et à Pétrarque, qu'Auzias March en a demandé l'idée première, tandis que saint Thomas lui en fournit les principales variations.

La première cause en est son amour même et l'impossibilité d'en satisfaire toutes les aspirations (3). Une seconde consiste dans le « terrible refus (4) » que lui oppose sa dame et qui l'empêche de réaliser la bienveillance réciproque, condition de l'amour (5). C'est enfin sa propre nature qui le fait succomber à l'attrait de l'amour sensuel.

Un des modes les plus remarquables de la douleur provient de la mémoire. Le souvenir d'un plaisir peut engendrer la tristesse et le dégoût, quand on n’est plus dans la même dispostion d’esprit qu'au moment où on l'a éprouvé pour la prenuère fois. Tel est précisément le thème par lequel débute le livre d'Auzias March. Il nous en montre immédiatement l'esprit ainsi que l'inspiration dominante. Elle est due, iei encore, à saint Thomas dont le passage suivant exprime exactement les mêmes idées : « St vero consideretur delectatio, prout est in memoria, et non in aclu, sic per se nala est causare sut ipsius. sitim et desiderium,

(1) Le mot est de M. A. Morez-Fario : F, de Herrera, L'hymne sur Lépante, PART

(2) Storia, IV, 117. CF. HAuwvETTE, op. cit., p: 80.

(3) « Amor vel appetitus boni est causa doloris » (S. Th., I-IT, 36, 3).

(5) « Quod autem est contra inclinationem alicujus, nunquam advenit ei nisi per actionem alicujus fortioris : et ideo potestas major ponitur esse causa doloris ab Augustino » (S. Th., I-II, 36, 4).

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