‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 195 sur 302 · LE VOCABULAIRE SCOLASTIQUE · texte numérisé non relu

LE VOCABULAIRE SCOLASTIQUE

Ce rapport de la colère et de l'amour avait été déjà signalé dans la Somme de Théologie (1).

n'est pas jusqu'à certains faits précis dont on ne puisse retrouver la:source première dans tel ou tel:passage-de la grande encyclopédie médiévale. C'est ainsi que voulant montrer qu'il abandonne les plaisirs passagers de l'amour pour de plus durables, Auzias March se compare à un philosophe ancien qui avait renoncé à ses richesses afin de mieux se consacrer à l’acquisition de la vertu :

Pren m’enaxi com .aquell philosof, qui,.per muntar al bé qui no s pot perdre, los perdedors lança en mar profunda, crehent aquells l’enteniment torbassen.…

Ce philosophe n’est autre que le cynique Cratès à qui saint Thomas (2) attribue ee beau geste, d'après saint Jérôme.

La langue même qu'emploie notre poète est assez souvent “empruntée à la philosophie. Les pages qui précèdent en renferment de nombreux exemples. Il serait facile de citer d’autres expressions techniques, telles que qualitat (IT, 34, XX XTV, 37; ‘LXXNI, 43), loch (LXXVI, 43), en se (LXXI, 93), prim motu (LXXT, 95), primer mouiment (LXI, 40), dret natural (LTI, ‘46), etc. La plupart des catégories d’Aristote, sa distinction de l’acte et de la puissance, de la matière et de la forme, quelques principes de sa physique (XX, 33, XLVII, 1-4), sa psychologie et toute sa morale ont laissé comme un écho dans ses premières œuvres.

Toutes ces connaissances n’ont certes pas été puisées directement dans Aristote : 1l n’en a lu sûrement que l’Ethique à Nicomaque et encore dans quelque traduction latine. Il ne semble pas, en effet, avoir pu utiliser la traduction castillane du prince de Viane qui ne fut composée, on le sait, que dans les dernières années de sa vie. Ses chansons d'amour et surtout deux poésies morales écrites à la même époque et dont, pour cette raison, nous avons montré immédiatement les sources, paraphrasent

(1) « Ferventius cor mutatur ad removendum impedimentum rei amatæ, ut sic fervor ipse amoris per iram crescat et magis sentiatur » (S. Th., I-II, 48, 2). (2) S. Th., IT-IT, 186, 3.

308 cHAP. V. — POÉSIES AMOUREUSES. SOURCES SCOLASTIQUES

déjà et traduisent quelquefois mot pour mot certains passages du Stagirite. Mais son péripatétisme procède essentiellement de saint Thomas. La Somme a été son livre de chevet plus encore que l’Ethique. Aux multiples preuves que nous en avons données, on peut en ajouter une autre, plus incontestable encore, tirée de la connaissance de l'avenir comme d’un éternel présent attribuée à Dieu par Auzias March (1), conformément à saint Thomas.

La théorie thomiste des passions est certainement l'âme de ses poésies amoureuses. Nous les y avons sans peine reconnues toutes avec les traits particuliers que leur assigne l’Ange de l'Ecole. Il en a éprouvé et décrit tous les modes suivant la méthode et la terminologie de la scolastique. Aussi n'est-ce pas tant ses sentiments propres qu'il analyse que les affections humaines dont saint Thomas avait fait la partie la plus importante, sinon la plus profonde, de la vie psychologique. S'ils restent encore intéressants pour nous, malgré le caractère artificiel et froid des exercices de rhétorique auxquels ils donnent lieu, c'est non seulement qu'il nous les représente, d'après saint Thomas, accompagnés de phénomènes physiologiques, les traduisant et les manifestant au dehors, mais aussi parce que, suivant encore un précepte de la Somme (2), 1l les rend plus intelligibles et plus vivants par des images, comparaisons ou métaphores, qui en font, avec le langage rythmé et rimé, toute la poésie. |

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