CHAPITRE» VI
1 » L L AMITIÉ SUIVANT ARISTOTE ET LA CONCEPTION DE L AMOUR DU XII® SIÈCLE JUSQU A AUZIAS MARCH
De toutes les passions chantées par notre poète l'amour est la plus forte et la plus développée. Elle est le principe de sa vie morale et le centre de presque toute son œuvre. Il est donc nécessaire d'étudier ce sentiment en lui-même. Pour bien le comprendre, il faudra le rattacher à ses véritables origines, voir ensuite quelle évolution il a subie jusqu'à Auzias March, noter enfin les traits caractéristiques qu'il a pris avec hu.
Loin de remonter des poésies de notre auteur à leurs sources prochaines suivant la méthode analytique adoptée dans les chapitres précédents, nous nous placerons résolument au sein même de la doctrine la plus lointaine d’où on puisse les faire dériver — et qui n’est autre que celle d’Aristote — et de là nous descendrons par voie de synthèse jusqu’au xv® siècle, en signalant, chemin faisant, la dette immense contractée par les poètes, et,en général, par les théoriciens de l'amour, envers la philosophie péripatéticienne. Ce sera la contrepartie et pour ainsi dire la contrépreuve des recherches auxquelles nous nous sommes li-
vré.
Ce n’est pas par sa théorie de l'amour, mais par celle de l'amitié qu'Aristote a influé sur le Moyen âge. Cette préférence s'explique d’abord par la place prépondérante qu'occupe l'amitié dans l’Ethique à Nicomaque, un des ouvrages les plus lus
et le plus souvent cités. Il lui consacre deux livres entiers et la relie très étroitement à sa conception du bonheur. Il ne parle, au contraire, de l'amour que par allusion et par occasion. L'amitié est pour lui la première des affections et l'amour n'en est qu'une espèce inférieure. L'une est un sentiment profond qui s'attache à la vertu, à ce qu'il y a de plus essentiel et de plus durable dans l’homme, l’autre est une passion qui a pour objet la beauté, c’est-à-dire une qualité accidentelle et passagère. Religieux et chevaleresque, le Moyen âge devait être attiré par l'analyse d’un sentiment aussi constant et aussi pur.
L'homme, dit Aristote, est un animal sociable ; il lui faut, pour être heureux, vivre en société avec ses semblables, avoir une famille, faire partie d’un Etat ; mais il a surtout besoin d'amis, dans la prospérité plus encore que dans l’infortune, le bonheur n'étant parfait qu'à cette condition. Nous recherchons principalement des amis vertueux ou plutôt un seul ami réalisant comme nous ou s’efforçant de réaliser le même idéal de bonté. Platon avait fait de l'amour l’aspiration vers le beau absolu et lui avait donné pour objet l’universel. Aristote considère, au contraire, l'amitié proprement dite, la grhia rap, comme une union personnelle, comme l'attachement qui lie deux personnes l’une à l’autre en raison de leurs qualités (1).
Aristote distingue cependant trois sortes d'amitié qui répondent aux trois espèces € d’aimable » (2) : le bien, l’agréable et l’utile. Au premier rang se place l'amitié fondée sur la vertu. Elle seule considère le bien qui est dans l’ami. En aimant la vertu avec laquelle, suivant la vue originale du philosophe, l’homme vertueux ne fait qu'un, on aime son être même, ce qui le constitue essentiellement (48° «ürév), Au contraire, si l'amitié repose sur l'intérêt ou sur le plaisir, il n’est aimable et aimé que par accident (xarà suu6eGnx6s).
L'amitié vertueuse enveloppe dans sa perfection les autres formes. Les amis bons et honnètes sont nécessairement utiles parce qu'ils s'encouragent au bien, et agréables parce qu'ils éprouvent du plaisir à vivre ensemble. C’est même à cause de leur ressemblance avec l'amitié de vertu que les autres amitiés méritent d'être appelées comme elles le sont.
(1) Eth. Nic. VII, 4, 1156 b, 7. — Cf. L. Ducas, L'amitié antique, p. 190. (2) Sur le etAntév, voir Eth. Nic., VIII, 2, 1155 b, 19.