‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 197 sur 302 · L’AMITIÉ SUIVANT ARISTOTE · texte numérisé non relu

L’AMITIÉ SUIVANT ARISTOTE

Les conditions de l’amitié (1) se rapportent donc surtout à l'amitié véritable en qui on trouve réuni ce qu’il y a de meilleur dans les autres.

C’est une bienveillance (eëvotz) où sympathie : elle consiste à « vouloir du bien » aux autres, et cette volonté implique un choix réfléchi (rooaipes) entre les personnes dans lequel on n'est guidé que par l'intérêt, le plaisir ou la vertu. Elle n’est point une passion aveugle ni fatale.

En outre, la bienveillance doit être active et pratique. Le passage de la bienveillance à l'amitié proprement dite, de l’intention à l’acte, suppose la vie en commun, l'habitude de vivre ensemble (rè outñv). Voilà pourquoi © la volonté d’être amis peut être prompte à venir, mais l'amitié ne l’est point » (Eth. Nic., VIIL, 3, 1156 b, 31). De là aussi le danger de l’absence, de la séparation, qui finit, à la longue, par détruire l'amitié.

Enfin, la condition essentielle de la gtltæ est d’être une bienveillance réciproque (&vripiknoi) et réciproquement connue. La raison exige, en effet, que celui qui aime soit aimé et aime de la même manière et tout autant qu'il est aimé. Une amitié doit être payée de retour. Le désintéressement ne peut être que le résultat de l'habitude et le couronnement de l’amitié.

Aristote insiste sur cette condition. L'amitié qui se fonde sur la vertu n’est qu'une estime mutuelle. Elle tend, comme la justice, à établir entre les personnes un rapport d'égalité (oérne œuXérne, Eth. Nic., IX, 8, 1168 b, 8). L'amitié entre égaux est par conséquent au premier rang ; elle suppose les mêmes goûts, les mêmes habitudes et les mêmes égards. Il faut qu'il y ait entre les deux amis non seulement identité d'affection (éuvota), mais encore égalité d'affection au sens mathématique du mot. Pour qu'il en soit ainsi, le mérite moral, c’est-à-dire le droit à être aimé doit être le même de part et d'autre. La justice règle, suivant Aristote, les clauses du pacte amical. L'amitié a son code et ses lois rigoureuses.

Aristote est ainsi amené à étudier les causes de dissentiment et de rupture qui peuvent survenir entre amis. Toutes les récriminations, toutes les brouilles ont la même origine, la violation de l'égalité. Elle ne peut se produire dans l’amitié de vertu,

{1} Eth. Nic., VIII, 2 ; IX, &.

puisqu'elle repose sur une égalité de bienveillance et d'affection. Voulant également le bien l’un de l’autre, les deux amis n’ont rien à se reprocher. Elle est donc essentiellement stable (provmoc), indissoluble, comme la vertu même, et inattaquable (à3t46Antos), au dessus des soupçons et de la calomnie, parce qu’elle est faite de confiance réciproque. Il peut arriver toutefois qu'on ait attribué à son ami une vertu qu'il n’a pas ou qu'il ait cessé d’avoir une vertu qu'il possédait réellement. Dans ce cas, il faut l’aider à devenir meilleur, ou, s'il est radicalement mauvais, se séparer de lui.

Les amitiés d'intérêt et de plaisir sont plus sujettes à se dissoudre. La première est une sorte de transaction commerciale, Chacune des deux parties en présence croit toujours donner plus qu’elle ne reçoit. C’est là que les plaintes, les reproches ne cessent d’éclater. La seconde ne comporte aucun engagement, et, dès que les deux amis cessent d’être agréables l’un à l’autre, ils se séparent.

Cette analyse pénétrante et délicate de l’amitié n’a Jamais été dépassée, ni même égalée. Aristote a eu le mérite, comme l’a montré M. Dugas (1), de dégager l’amitié de l'amour encore confondus chez Platon. Avec lui l'amitié prend conscience d’ellemême, devient un dédoublement et un redoublement de notre être, parce quil réalise comme une seule et même âme en deux personnes (2) et fait d'un ami un autre nous-même.

Aristote a servi de modèle à tous les moralistes postérieurs dans leurs théories de l'amitié. Les Epicuriens et les Stoïciens profitent de ses observations, lors même qu'ils s’éloignent le plus de lui. Les uns ramènent à l’amitié d'intérêt, les autres à l’amitié de vertu toutes les formes de l'amitié. Cicéron, plus érudit que philosophe, puise à pleines mains,sinon dans l’Ethique à Nicomaque, du moins dans le nept wrkixs de Théophraste (3) et en fait la substance de son De Amicitia. Il y soutient encore que la vertu est le lien des grandes âmes, le principe de la véritable amitié, et, de même, il oppose, dansle De Ofjiciis, l'honnète à l’utile, Quelques-unes de ses idées passent ensuite chez saint

(1)*Op.tait., p.182;

(2) Mia Vuyn 060 swpactv Evotxodoa. (Dioc. Larrr., Aristote, X, 11).

(3) Zeller, Die Philosophie der Griechen, 2te Aufl. Theil II, Abt. 2 (1862), p. 692.

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